jeudi 23 août 2012

Le lieutenant-colonel Sarrou : "Les chrétiens de Cilicie, Arméniens et Grecs, ont abandonné malgré nos conseils, leur pays."

Le lieutenant-colonel Sarrou, "Impressions d'Anatolie" (conférence au déjeuner du 8 décembre 1921 de la Société de Géographie Commerciale de Paris, section de Constantinople), Revue économique française, tome XLIV, n° 2, mars-avril 1922 :

"L'Administration Ottomane, modernisée depuis la moitié du siècle dernier, a beaucoup contribué à uniformiser les relations administratives et officielles de tous les habitants de l'empire, soit musulmans, soit chrétiens. Elle aurait même pu aboutir à rendre les relations sociales entre tous les sujets ottomans beaucoup plus étroites et ensuite plus uniformes, au fur et à mesure que l'esprit de progrès, de justice, d'égalité et d'instruction se serait développé. Mais au moment où la révolution jeune turque promettait de jeter les nouvelles bases d'une entente entres les habitants de races et de religions diverses, la guerre balkanique, puis la guerre générale sont venues bouleverser tous les efforts et tous les projets, et diviser les sujets ottomans plus profondément encore que par le passé.

Aujourd'hui, sous le régime kémaliste, l'administration turque, que cinq années de guerre avait complètement désorganisée, vient d'être réformée, solidement consolidée et fortement étayée au moyen d'une gendarmerie convenable. Devant le danger de voir sombrer définitivement la Turquie, les dirigeants d'Angora ont instauré un régime nouveau où la discipline sociale, administrative, économique et militaire est devenue la base de la vie de chaque jour, vie faite tout entière de labeur, de sacrifices et de lutte. Je dois à la vérité de rendre hommage à cet effort de toute une nation qui, pour défendre sa liberté et son indépendance, a su faire concentrer dans ce but l'activité entière de son peuple, depuis celle de la femme et de l'enfant de dix ans jusqu'à celle du vieillard octogénaire ; activité que j'ai vu déployer tantôt aux travaux des champs tantôt aux transports des munitions sur les routes et les champs de bataille.

Le sort des populations n'est pas celui que l'on dépeint dans les journaux.
Les hommes mobilisables réparent les routes, les femmes et les enfants restent chez eux. Seuls les notables que les Turcs suspectent de propagande hostile sont déportés à l'intérieur, hors des côtes ou des théâtres de guerre.

La sécurité en général est complète et, depuis six mois, j'ai pu traverser en tenue, en compagnie de M. Franklin-Bouillon et presque toujours sans escorte, des milliers de kilomètres sans le moindre incident et sans même avoir entendu que l'ordre fût troublé dans les régions que nous venions de parcourir. (...)

L'Anatolie est en réalité bloquée du côté de la mer, depuis débarquement des Grecs à Smyrne et celui des Anglais à Constantinople, le 16 mars 1920, qui amenèrent les kémalistes à prendre des mesures équivalentes à l'arrêt de toute exportation ou importation. De nouvelles lois augmentèrent les droits de douanes ; d'autres défendirent l'entrée des objets de luxe afin d'éviter l'exode des capitaux du pays. Par contre, les matières absolument indispensables pour les besoins de la défense nationale furent exemptes de tout droit, tels que la benzine, les automobiles, etc.

Le commerce extérieur a subi ainsi un arrêt presque complet.

Néanmoins l'agriculture du pays est encore très prospère malgré les difficultés de la guerre. Le pays regorge de produits agricoles : blé, orge, laines, troupeaux, beurre, volailles, oeufs, fruits, peaux, tabacs, forêts, opium, houille abondent à des prix relativement très bas. Le prix de la vie est bien meilleur marché qu'à Constantinople. Mais malheureusement l'importation est presque entièrement arrêtée, comme l'exportation, par suite de l'état de guerre. Tout ce qui est produit fabriqué à l'étranger atteint des prix très élevés et pour ainsi dire prohibitifs. Certains articles italiens et allemands ont réussi à pénétrer à l'intérieur grâce aux bateaux italiens qui ont pu conserver le contact commercial soit par les ports de la mer Noire, soit par Adalia, mais ils sont loin de pouvoir satisfaire les besoins du pays.

Depuis la signature de l'accord d'Angora, l'Anatolie est ouverte aux Français. Ceux-ci peuvent désormais profiter des ports de la mer Noire ; mais les ports de Mersine et celui d'Alexandrette constituent actuellement les meilleurs points de pénétration. Mersine est relié au coeur même d'Anatolie, par le chemin de fer qui fonctionne jusqu'à Konia et jusqu'aux portes d'Afioun-Karahissar. De là, en trois jours, il est possible de gagner Angora.

A Konia on m'a signalé, fin décembre, l'utilité et l'urgence qu'il y a pour nos commis voyageurs de s'y rendre pour y faire le commerce car tous les objets de fabrication étrangère manquent. Les Français y jouissent depuis l'accord d'Angora d'une faveur particulière. Ils sont sûrs d'y trouver de la part des autorités militaires et civiles qui sont des amis personnels et de longue date tout le concours nécessaire et l'accueil le plus bienveillant.

Mais il y a plus : les produits agricoles du pays attendent des débouchés à l'étranger et les gros cultivateurs de l'intérieur cherchent des représentants pour vendre et exporter les stoks accumulés. Les chrétiens de Cilicie, Arméniens et Grecs, ont abandonné malgré nos conseils, leur pays. Le commerce et l'industrie y sont momentanément arrêtés, et attendent les premiers venus pour reprendre leur activité avec d'autant plus d'intensité que la Cilicie est devenue aujourd'hui la porte principale de toute l'Anatolie.

Les Français attendront-ils que d'autres commerçants profitent de cette situation favorable que leur a créée l'accord d'Angora, tant au point de vue économique que politique ? Personnellement j'ai signalé ce qui précède, dès la mi-Novembre, en débarquant en Cilicie, à nos consuls de Mersine et d'Adana. Je l'ai fait ici à mon retour, à notre Haut-Commissaire. J'attire avec insistance votre attention sur ce point, en vous priant d'en faire part à tous nos compatriotes. Déjà les Italiens et les Américains guettent cette occasion. L'Italie a profité du moment de notre évacuation pour ouvrir ses consulats, restés fermés jusque-là, et les Américains ont commencé à y travailler activement." (p. 89-92)


"Je désire terminer par quelques mots sur la situation spéciale de la France en Anatolie. On sait de quoi était faite avant la guerre l'influence française en Turquie. Elle a été exprimée par le chiffre proportionnel de 65 % de tous les intérêts européens. Mais en réalité notre influence morale et intellectuelle devrait se traduire par le chiffre de 90 %. Elle a été si forte et ses racines sont si profondes qu'elle a résisté à toutes les catastrophes de la guerre. Sans nul doute, nos écoles qui sont sa principale base ont beaucoup souffert, nos institutions économiques ont subi de grandes pertes, mais toutes restent debout. Dès le lendemain de l'armistice toutes ont commencé à fonctionner régulièrement. Il a fallu la nouvelle guerre gréco-turque, les incidents de Cilicie et surtout du 16 mars 1920 pour tout arrêter momentanément. Néanmoins, la France conservait les sympathies les plus profondes et c'est grâce à elle que l'accord d'Angora put être signé, malgré tous les obstacles occultes accumulés contre cette amitié franco-turque.

Au lendemain de la signature qui a été échangée le 22 octobre 1921, notre influence a regagné tout le terrain perdu. Nos écoles, un instant fermées, ont aussitôt ouvert leurs portes, partout où nos religieux et nos religieuses ont eu l'énergie de rester sur place. Les autres le seront dès que nos professeurs retourneront à leurs postes. — Nos commerçants et nos industriels trouvent en Anatolie un accueil bienveillant et une préférence certaine. La reconnaissance du peuple et des autorités se manifeste publiquement dans la presse, dans les réunions, dans les relations officielles. Notre voyage effectué, le mois passé, en Anatolie avec M. Franklin-Bouillon et le colonel Mougin a été une marche triomphale à chaque station, à chaque ville, la population accourait des montagnes environnantes ; les écoles, l'armée, la gendarmerie, les religieux et les autorités, drapeaux turcs et français en mains, venaient proclamer bien haut leur reconnaissance envers la France. Jamais ces hauts plateaux d'Anatolie n'ont été, dans toute leur histoire, les témoins de pareilles manifestations où dominaient la sincérité et la profondeur des sentiments. (...)

Les chrétiens qui vivent au milieu des musulmans doivent-ils être inquiets de cette amitié et la regretter ? S'ils sont sincères et justes, ils doivent être les premiers, après nous, à l'approuver.
Car cette influence et cette amitié profonde auprès du monde musulman, la France l'a déjà mise au service des minorités chrétiennes. L'évacuation de la Cilicie en a fourni une grande preuve. Grâce à son amitié avec Angora notre pays a assuré aux 60.000 chrétiens de cette province une protection entière. Pas un seul coup de fusil n'a été tiré contre eux, durant les deux mois qu'a duré l'évacuation. Pendant six mois à partir du 4 janvier 1921, ils ont été exempts de tout service militaire. Ce fut pour eux l'assurance de la paix signée avant d'être enrôlés dans l'armée ottomane. Leurs biens, après leur départ, ont été protégés, gardés et administrés par une commission mixte franco-turque. Ils pouvaient rentrer chez eux quand ils le voulaient et trouver leurs propriétés intactes.

La France a ainsi obtenu hier des garanties plus grandes encore que celles qui étaient contenues dans l'accord d'Angora en faveur des chrétiens ; et elle en obtiendra encore demain grâce à cette amitié et son prestige auprès d'eux ne pourra que grandir malgré toutes les propagandes hostiles.

Ce que je viens d'exposer dans ce rapide aperçu permet d'espérer pour notre pays le plus heureux avenir. Mais en réalité celui-ci sera ce que les hommes le feront. Les circonstances actuelles sont extrêmement favorables pour développer notre influence. C'est en premier lieu aux diplomates à assurer cette grande oeuvre, c'est ensuite aux Français d'Orient et à chacun en particulier à apporter sa petite pierre au majestueux édifice que nous pouvons bâtir. Les efforts de tous doivent être unis ; le ciment existe, c'est notre patriotisme ; les architectes existent aussi, il faut savoir les distinguer et les choisir.

Et tous, qui que nous soyons, étroitement liés les uns aux autres, ayons sous nos yeux la belle devise qui nous abrite en ce moment, l'Union Française, heureuse tradition que nous a léguée cet admirable patriote, le Commandant Berger ; cherchons, à tout instant du jour et de la nuit, à consacrer beaucoup de nous-même, de notre pensée, de nos efforts, de nos sacrifices à la grandeur de la France." (p. 94-96)


Voir également : L'émigration des Arméniens de Cilicie (1921)

Le mandat français en Cilicie, la Légion arménienne, les accords franco-turcs et l'évacuation des Arméniens

Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français

Les constatations d'Adrien Léger sur les Arméniens en Cilicie

L'arrogant fanatique arménien Patrick Devedjian profère des énormités, crache sur la France et fustige les historiens

L'amitié franco-turque