dimanche 26 août 2012

Le Turc osmanli : oppresseur des Arméniens ou victime démunie ?

P. Risal (pseudonyme de Tekin Alp), "Les Turcs à la recherche d'une âme nationale", Mercure de France, 16 août 1912 :

"Dans l'immense empire des Turcs osmanlis, l'éternel négligé est le prétendu dominateur. Il existe une littérature abondante sur les Grecs et les Bulgares de Thrace et de Macédoine, sur les Arméniens, les Albanais, etc. ; mais l'on a fort peu écrit sur les Turcs, leur vie sociale, leurs tendances, leur activité économique et mentale. Des publications multiples, des sociétés, des congrès défendent les nationalités vivant sous le sceptre d'Osman, revendiquent leurs droits méconnus, protestent contre les exactions, les oppressions auxquelles, hélas ! elles n'ont que trop souvent été en butte. Mais qui donc a élevé la voix en faveur de cette sempiternelle victime, de ce serf taillable et corvéable à merci, le paysan turc ?

Une population d'origine turcomane, probe, patiente, dure à la tâche, résignée et silencieuse, est courbée sur la glèbe ingrate et traîtresse de plusieurs régions des Balkans et de l'Anatolie. Elle seule, pendant des siècles, a alimenté les casernes de l'empire. Son sang a coulé dans tous les sillons abandonnés par les cultivateurs macédoniens devenus comitadjis, et dans tous les sentiers des provinces insoumises, depuis l'Albanie jusqu'au Hauran et au Yemen. De tout temps, ses enfants, à peine sortis de l'adolescence, ont été arrachés brutalement aux campagnes pour être relégués en des garnisons reculées, dans un lamentable abandon. Des années se passaient, quinze et même vingt-cinq années parfois, sans que l'ordre de licenciement vînt délivrer ces hommes de leur servitude. Quand ils regagnaient leurs foyers, ils n'avaient plus aucune vigueur, aucun goût pour le travail. Ils étaient aigris, démoralisés. Souvent, les vieux parents étaient morts après avoir trainé une vie misérable ; la terre familiale était obérée d'hypothèques ou même vendue par les soins des fermiers de la dîme, voraces et impitoyables. (...)

Sur le plateau anatolien et sur les agglomérations turques disséminées à travers les possessions d'Europe, s'appesantissaient toutes les oppressions et toutes les misères : routine, incurie, concussion, délation, terrorisme.

La prison et l'exil imposaient silence aux meilleurs, aux plus hardis. Toute velléité de relèvement était punie comme un crime. (...)

Aucun souffle de réveil ne semblait secouer ce peuple insoucieux du progrès, qui paraissait voué à un asservissement certain, sinon à une fin très proche.

Groupés autour de leurs solides organismes communaux, les non-musulmans, cependant, développaient avec intensité leurs institutions nationales, leurs oeuvres d'entr'aide, leurs écoles ; ils rachetaient les terres, faisaient revivre les industries indigènes, entraient en contact avec l'Occident, se livraient au commerce. Ils parvenaient à une prospérité remarquable. Les privilèges religieux que les sultans dédaigneux leur avaient conférés constituaient pour eux un palladium. Les consuls des puissances balkaniques, les agents de l'Europe les guidaient, les soutenaient, les défendaient contre les fonctionnaires faméliques. Instruits, entreprenants, actifs, ils distancèrent bientôt leur maître turc.

A mesure que les chrétiens s'élèvent, les Turcs, dépourvus de tout secours, abandonnés sans espoir à l'emprise du despotisme, s'abaissent, perdent pied. Le conquérant redouté est refoulé même de ses domaines. Deux peuples partis de directions opposées l'obligent à se masser dans le centre de l'Anatolie. Les Grecs venus des îles lui enlèvent progressivement le littoral, le rejettent vers les steppes salines et les déserts incultes, tandis que les Arméniens, enrichis grâce à leurs relations commerciales avec les places britanniques et devenus des prêteurs d'argent, lui dressent une barrière infranchissable du côté de l'Orient, le contiennent, le repoussent.

En Europe, sa situation n'est guère plus heureuse. Campé au milieu de populations hostiles, turbulentes, impatientes du joug, pourchassé des régions qui, l'une après l'autre, se détachent de l'empire, il voit son existence même menacée. Nulle part, il n'est chez lui. Il est l'intrus, l'ennemi. Il n'a pas su achever, par l'assimilation, l'oeuvre de la conquête ; il n'a pas absorbé le vaincu. Il ne s'est pas non plus assimilé à lui. (...) Confiant dans sa force, il avait négligé de jeter des ponts entre les garnisons qu'il essaimait à travers les contrées, à travers les colonies laborieuses des turcomans qui marquaient les étapes des années triomphantes. Garnisons et colonies restaient dispersées, sporadiques. Aucun lien ne les rattachait entre elles. Elles s'ignoraient. Les espaces les séparaient. Elles ne se sont pas senties vibrer à l'unisson. Les éléments d'une âme collective lui ont fait défaut. Le peuple turc n'eut point de conscience nationale. (...)

D'ailleurs, l'Europe n'a point laissé de répit au Turc. Toute la chrétienté s'est liguée contre lui et l'a contraint d'être en permanence sur le qui-vive. Il n'a guère pu déposer les armes ; l'épée a toujours ceint ses reins. Il n'a point eu le loisir de se recueillir, de jouir en paix de ses acquêts. Il n'a pu rien organiser. Une défensive incessante a épuisé ses forces, accaparé son attention. Il était heureux de se décharger sur les communautés religieuses des soins pénibles de l'administration des peuples vaincus. Il se contenta du titre de suzerain et des avantages matériels qui y étaient attachés." (p. 673-676)

"Le service du gouvernement, l'impôt du sang, l'abandon de toutes les professions lucratives avaient décimé la population turque et l'avaient appauvrie. Sauf quelques centaines de beys, propriétaires terriens, les Turcs vivent du prolétariat fonctionnariste ou militaire. Ils se contentent de traitements de famine, de maigres soldes. Ils sont d'ailleurs d'une sobriété et d'une frugalité étonnantes. Ils déjeunent d'une pomme, dînent d'un quignon de pain et de quelques olives. En Anatolie, les laitages et le blé bouilli sont la base de leur alimentation. Ils ne font guère de grandes dépenses somptuaires. Un costume par an, acheté régulièrement à bayram leur suffit. Ils l'endossent le premier jour de la fête et le portent toute l'année.

Avec des besoins aussi modiques, l'habitude de l'initiative et une grande activité resteraient sans objet. Aussi n'ont-ils qu'une vie économique restreinte. Ils ignorent presque le commerce. Un écrivain turc compare plaisamment l'empire à une immense salle de festin. Les divers éléments non turcs sont les convives. Ils mangent et boivent tout à leur aise, tandis que le maître de céans, paterne, se tient à la porte, baïonnette au canon, veillant à ce qu'aucun intrus ne vienne troubler la fête." (p. 685-686)

Voir également : Un document exceptionnel : "Les Turcs à la recherche d'une âme nationale"

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