mardi 28 août 2012

Mir Yacoub Mehtiev : "La Question Arménienne"

Mir Yacoub, "La Question Arménienne", Prométhée, n° 76, mars 1933, p. 4-7 :
La question arménienne est l'une des plus complexes qui se posent pour tout l'ensemble du Caucase. Elle fut soulevée pour la première fois vers la fin du dernier siècle et ce qui est le plus frappant, c'est que les Arméniens habitant l'étranger furent les premiers à s'y intéresser. C'est ainsi qu'en France, en Angleterre, en Amérique, des cercles d'hommes politiques arméniens se formèrent et adoptèrent comme mot d'ordre d'orienter la nation arménienne vers une nouvelle forme de développement et de réveiller en elle la conscience nationale.

L'on se rappelle qu'à l'époque un mouvement en faveur des peuples des Balkans se dessinait parmi les hommes d'Etats européens. Des flots d'encre coulèrent, à la fin du XIXe siècle, en faveur de la création de foyers indépendants pour les sujets chrétiens de l'Empire Ottoman. Une semblable agitation devait nécessairement étendre son influence sur la partie bien pensante du peuple arménien. Chacun pensait que le moment était venu de tirer parti de l'état d'esprit qui se manifestait chez les grandes puissances, à l'égard de l'Empire Ottoman, pour soulever la question arménienne. Il ne s'agissait donc que de développer, d'activer cette propagande afin d'atteindre le grand public européen.

C'est à cette fin que Londres fut choisi comme centre de propagande parce que cette ville avait subi très profondément l'influence des idées anti-turques de Gladstone. Dès lors, des cercles s'organisent et pour la première fois l'idée de créer une Arménie indépendante et libre, avec l'appui de l'Europe évidemment, se fait jour parmi les révolutionnaires arméniens.

Nombreux étaient d'ailleurs les Etats occidentaux qui envisageaient favorablement l'idée de créer un foyer arménien indépendant, et cela d'autant plus qu'aux frontières de la Transcaucasie l'influence et les forces de l'Empire russe grandissaient de jour en jour, au point qu'on pouvait craindre que la Russie ne pénétrât plus avant en Turquie et en Perse. Pour, atteindre, d'une part, le Golfe Persique, et, d'autre part, la mer Méditerranée, cette pénétration était devenue nécessaire à la Russie qui, d'ailleurs, caressait encore l'espoir, par une intervention dans le conflit qui divisait les révolutionnaires arméniens et le gouvernement turc, de renforcer son influence sur le plateau anatolien. Mais le jeu de la Russie dans les affaires arméniennes était dangereux pour les grandes puissances, vivement intéressées au sort de l'Asie musulmane. C'est pourquoi l'Europe favorisait et soutenait même l'idée de constituer un Etat arménien indépendant, véritable « Etat-tampon » destiné à neutraliser l'avance russe.

Pour réaliser ce plan, il fallait, au préalable, y préparer l'opinion dans la population arménienne de Turquie ; à cette fin, des organisations politiques se créent qui, malgré des nuances diverses, professent en gros les mêmes idées. Ainsi apparaissent, à la fin du XIXe siècle, les partis « dachnaktsoutioun », « Guitchak », et « Arménie », qui tous se livrent à une active propagande en faveur d'une Arménie indépendante.

Mais les puissances qui accordaient leur appui au mouvement arménien ne tardèrent pas à s'apercevoir que la création d'un Etat arménien dans les limites de la Turquie n'était pas fort aisée. Un diplomate français des plus connus, M. Cambon, à qui de nombreuses années passées en Turquie avaient permis d'étudier avec sympathie la question arménienne, écrit que la création d'un Etat arménien indépendant dans les limites de l'Empire ottoman est presque irréalisable.

« Les Arméniens, dit-il en substance, ne peuvent, comme les Grecs ou les Bulgares, se tailler un Etat ayant ses frontières naturelles, car il n'y a pas autour d'eux d'autres nationalités qui puissent se laisser absorber par eux ». Le fin diplomate ajoute que les Arméniens vivent dispersés aux quatre coins de la Turquie et qu'en Arménie même ils sont partout mélangés aux Musulmans. En outre, il ne faut pas oublier que la population arménienne est répartie entre la Turquie, la Russie et la Perse. Ainsi, M. Cambon ne voit guère la possibilité de résoudre la question arménienne en Turquie. Les faits lui ont, du reste, donné raison.

Et l'Amérique elle-même, si enthousiaste pour les Arméniens, en est arrivée à cette conclusion que les Arméniens sont en minorité dans les limites de l'Arménie turque (1).

Cependant, tandis que le gouvernement ottoman, par son inertie et sa mauvaise administration, aggravait encore les difficultés de la question, les organisations révolutionnaires arméniennes ne limitaient point leur zone d'activité à la seule Turquie : elles préparaient un terrain de propagande en Transcaucasie également.

Si bien qu'à la fin du XIXe siècle leur principal centre d'activité est transféré en Transcaucasie. Le parti Dachnaktsoutioun, l'une des organisations les plus puissantes, concentre ses forces à Tiflis et dans d'autres villes du Caucase ; des cellules sont créées et des journaux en langue russe ou arménienne commencent à paraître.

Un travail tendant à réveiller le sentiment national s'opère parmi les Arméniens de Transcaucasie et déjà des accusations sont formulées contre les abus de l'administration russe. Et de même que les partis azerbaïdjaniens et géorgiens, le parti arménien s'efforce par une active propagande de disposer en sa faveur les cercles libéraux de la société russe.

Le gouvernement russe qui, jusqu'à ce jour, avait puissamment soutenu le mouvement arménien en Turquie ne tarda pas à s'apercevoir du caractère révolutionnaire de ce mouvement dont le programme n'était pas seulement national, mais aussi social. Les autorités russes commencèrent donc à surveiller les agissements du parti arménien.

Le parti dachnaktsoutioun adopta pour tâche la défense des intérêts économiques, culturels et nationaux des Arméniens contrariés par les autorités russes. L'on sait que par ordre du prince Galitzine, les biens affectés à l'Eglise arménienne furent confisqués au profit de l'Etat. C'est pourquoi les organisations révolutionnaires prêchèrent la lutte contre le pouvoir russe, à quoi le gouvernement répond par des mesures répressives contre les chefs du parti dachnaktsoutioun. Au cours de la période révolutionnaire de 1905, la politique du gouvernement russe au Caucase consiste à dresser les uns contre les autres les peuples du Caucase, plus particulièrement les Azerbaïdjaniens contre les Arméniens. Par là le gouvernement russe cherchait une diversion au mouvement révolutionnaire, de jour en jour plus puissant au Caucase. Cela amena le pouvoir tsariste, après qu'il eut maté le mouvement révolutionnaire et qu'il se fut consolidé, à pratiquer au Caucase une nouvelle politique à l'égard des Arméniens. Le nouveau vice-roi, le Comte Vorontsov-Dachkov, s'efforce par tous les moyens de rallier au gouvernement russe les sympathies des Arméniens ; à cet effet, il prête tout son appui à la grande bourgeoisie arménienne du Caucase.

Le but de cette politique est clair : la Russie songe à utiliser la population arménienne du Caucase pour satisfaire ses visées impérialistes en Turquie et en Perse. La bourgeoisie arménienne se laisse gagner par ces manœuvres engageantes ; par contre les partis démocratiques et révolutionnaires arméniens se montrent réfractaires aux avances du gouvernement. C'est que dans cette manœuvre ils ont pu nettement discerner la pensée des hommes d'Etat russes. Il n'en est pas moins vrai que cette politique de la Russie se poursuivit jusqu'en 1914, c'est-à-dire jusqu'à la Grande Guerre.

Lorsque la Grande Guerre éclata, le gouvernement russe lança un appel aux Arméniens, leur demandant d'entrer en guerre contre la Turquie. Des détachements de partisans se formèrent et s'en allèrent guerroyer sur le front turc. La Russie promettait, si elle obtenait la victoire, de donner l'autonomie à l'Arménie.

Cependant dès le début de la guerre et après les premiers élans d'enthousiasme, les Arméniens se rendent compte que le but réel du gouvernement russe est tout autre et qu'il serait naïf de croire à la création d'une Arménie autonome par les soins de la Russie. Cette création apparaît d'autant plus invraisemblable, le jour où les troupes russes pénètrent en territoire turc et occupent Erzeroum et son vilayet.

La politique poursuivie par le gouvernement et par le haut commandement permet aux Arméniens de comprendre que la population de l'Arménie est vouée à l'extermination et que le but de la Russie est de créer une « Arménie sans Arméniens ».

Dès ce moment un sourd mouvement d'indignation agite les détachements de partisans arméniens : nombreux sont alors parmi eux les maladies simulées, les cas de désertion et même de passage à l'ennemi, c'est-à-dire à l'armée turque. Les chefs de partis arméniens prévoyant déjà une lutte possible contre le gouvernement russe prennent des mesures pour que les détachements arméniens conservent les armes qui leur avaient été remises et ne les livrent en aucun cas.

En 1915, le parti « dachnaktsoutioun » se réunit en congrès à Tiflis et déjà l'on peut constater une certaine hostilité contre la Russie. Les chefs politiques arméniens arrivent à montrer que la Russie ne songe nullement à faire de l'Arménie un Etat indépendant ou autonome ; mais bien d'y installer des émigrants russes de la Russie centrale et d'utiliser le territoire arménien pour se donner une issue sur la mer Méditerranée par le port d'Alexandrette.

Voici du reste ce qu'on trouve à ce sujet dans les documents secrets des archives de l'état-major de l'armée du Caucase : « Les discours enflammés prononcés au congrès par Andronik soulevèrent l'enthousiasme des assistants. Andronik montra clairement aux Arméniens que la Russie pouvait devenir beaucoup plus dangereuse que la Turquie et qu'il allait bientôt falloir entrer en guerre avec elle. »

Cette tension persiste jusqu'en 1917, c'est-à-dire jusqu'au moment où éclata la Révolution russe. La désorganisation du front, qui s'ensuivit, l'abandon des positions par les soldats russes changea du tout au tout la situation au Caucase.

Convaincus à présent que la Russie ne poursuivait d'autre but que la réalisation de ses plans impérialistes et qu'elle ne songeait nullement à prêter un appui quelconque à l'Arménie, les hommes politiques arméniens en conclurent que le véritable centre de la question arménienne se trouvait dans l'Arménie transcaucasienne. Ayant reconnu la nécessité de collaborer avec les peuples caucasiens des pays limitrophes, les Arméniens entreprirent courageusement de créer et d'organiser une Arménie caucasienne.

(à suivre.)

Mir.

(1) Le rapport du général Harbord, publié en 1920, en fait foi.

Voir également : La réponse cinglante de Memmed Emin Resulzade à Khondkarian

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