dimanche 9 septembre 2012

Le pire scandale de l'affaire Safarov n'est pas celui qu'on croit

Tribune 09/09/2012 à 11h09
Pourquoi l’Azerbaïdjan fait du meurtrier d’un Arménien un héros national

Nicolas Crosnier | doctorant

La libération et l’accueil en héros à Bakou de l’officier azeri Ramil Safarov, meurtrier d’un officier arménien à Budapest en 2004, a créé une vive tension entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Tentative de décryptage d’une situation explosive.

Pourquoi l’annonce de l’arrivée du lieutenant Safarov à Bakou a été accueillie avec satisfaction par la population ?

En 2004 a lieu à Budapest un stage « pour la paix » de l’OTAN, de formation à la langue anglaise, dans le but de développer les liens entre les différents pays de l’ex-URSS. Une nuit, dans le dortoir où sont hébergés les militaires qui participent à ce projet, Ramil Safarov, officier de l’armée azerbaïdjanaise assassine à la hache l’officier arménien Gurgen Margaryan.

Il reconnaît lors de son procès que son acte était motivé par les tensions nationalistes entre les deux nations. Il est condamné à la réclusion à perpétuité et commence sa peine en Hongrie.

Le 31 août 2012, Ramil Safarov est extradé vers l’Azerbaïdjan pour terminer sa peine dans son pays. Les deux diplomaties ont passé un accord pour que la durée minimale d’incarcération de 25 ans soit respectée.

Il est pardonné par le président azerbaïdjanais une fois arrivé à Bakou, et il est accueilli selon le protocole accordé habituellement aux dignitaires étrangers. Il se rend sur l’allée des martyrs où sont enterrées les victimes du conflit pour l’indépendance face aux Soviétiques puis lors de la guerre du Haut-Karabakh face aux Arméniens (même si officiellement la république d’Arménie n’est pas un belligérant). Il est réintégré et promu dans l’armée.

En clair il est réhabilité et traité comme un héros. La presse locale est unanime pour saluer son retour. Opposition comme presse officielle.
Safarov a mal agi, mais il a agi

Il faut situer un acte incompréhensible dans un contexte, qui devra remettre en cause nos a priori. Comment des membres de l’opposition au pouvoir peuvent se réjouir de la libération d’un homme qui a haché menu un autre homme, en sachant que cet acte va exacerber les tensions entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, situation qui renforce le président et son appareil, dans un phénomène classique de rassemblement derrière le chef face à l’ennemi ?

Safarov a commis un meurtre horrible, personne ne le remet en cause. Mais les Azerbaïdjanais soutiennent l’homme qui a agi. Mal agi, mais pour la majorité des Azerbaïdjanais, il a vaincu l’inertie.


Depuis l’indépendance de 1991, le peuple d’Azerbaïdjan a construit un ressentiment contre tous ceux qui veulent présider à ses destinées. Pour les citoyens de ce petit pays, ce qui rend la situation d’aujourd’hui acceptable, c’est le sentiment que quelqu’un a enfin fait quelque chose.

La situation militaire et politique autour du conflit du Haut-Karabakh est gelée. Il n’y a pas eu de règlement du conflit au moment du cessez-le-feu de 1994, les réfugiés en Azerbaïdjan (plus de 500 000 personnes) sont toujours dans une situation temporaire vingt ans après, pour beaucoup cela signifie habiter dans un logement de fortune (bâtiment public, école, voire bidonville, wagon de chemin de fer) dépendre administrativement de provinces fantômes où aucun Azerbaïdjanais n’a pu se rendre depuis l’armistice.

Pour toutes les familles, la continuation de la violence sur la ligne de front implique d’attendre dans l’angoisse le retour des jeunes appelés qui font leur service militaire dans les tranchées qui ferment la frontière avec les zones contrôlées par les Arméniens (plusieurs dizaines de morts par an). Vingt ans de peur du lendemain.


Ramil Safarov est né et a grandi au Haut-Karabakh, il s’est engagé dès 1991 dans l’armée. Aux yeux des Azerbaïdjanais, il a eu un engagement sans faille vers son projet qui est de reconquérir le territoire dont il est originaire comme tous les ​internally displaced persons ​(IDP) comme les désigne la novlangue de l’ONU.

Les négociations de paix ne donnent rien, les réunions du groupe de Minsk se terminent inlassablement sans prise de décision. Cette entité diplomatique est constituée de trois représentants, un américain, un russe et un français. Elle doit servir de plate-forme pour permettre aux Arméniens et aux Azerbaïdjanais de nouer un dialogue pouvant amener à la paix. Vingt ans d’échecs.

Les dirigeants de la Russie, d’Arménie, d’Iran, des USA et de l’Azerbaïdjan utilisent ce conflit. Les lobbies font pression sur les parlements et les dirigeants des pays du monde entier pour faire reconnaître leur statut de victime.
Vingt ans de rodomontades inutiles

Toutes ces « gesticulations », ces actions de relation publique ne sont que des cautions données par les gouvernants à leur population. Ils pensent ainsi justifier leur fonction en prétendant s’attaquer à ce qu’ils pensent être la préoccupation principale de leurs concitoyens, la guerre du Haut-Karabakh. Vingt ans de rodomontades inutiles.

Depuis presque dix ans le pétrole et le gaz naturel sont exportés en quantité grâce au BTC/BTE (réseau de gazoduc de Bakou-Tbilissi-Erzurum et d’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan reliant les champs d’extraction de la mer Caspienne et la Turquie, vers l’Europe, voulus par l’administration Clinton malgré les surcoûts du tracé choisi, ces deux « tuyaux » permettent à l’Azerbaïdjan de s’affranchir des ports russes et aux USA de mettre la main sur des hydrocarbures en contournant les obstacles iranien et russe) construit sous l’impulsion des États-Unis d’Amérique.

L’argent coule à flot dans les caisses de l’État. Mais les résultats de l’économie azerbaïdjanaise ne sont pas brillants, sur-dépendance aux hydrocarbures, inégalités sociales devenues absurdes par leur ampleur, système de santé en déshérence, corruption qui étouffe les investissements.

De plus il faut reconnaître l’échec de la reconversion des secteurs traditionnels de l’Azerbaïdjan de l’époque soviétique, l’agriculture et la chimie. Depuis l’indépendance, les Azerbaïdjanais survivent. Vingt ans de sinistre économique et social.

Le sentiment général est celui de l’abandon, les Azerbaïdjanais se sentent isolés de tous. Pour eux la fierté nationale a été trop piétinée.


Les grandes puissances au sein du groupe de Minsk comme les institutions internationales telles le Conseil de l’Europe (qui valide chaque processus électoral !) soutiennent le gouvernement actuel bien que son vrai visage soit connu de tous. Et pour un meurtre, les chancelleries froncent les sourcils.

De l’autre côté le gouvernement arménien dénonce l’infamie de la libération, et déjà des hommes politiques arméniens veulent forcer la Hongrie à être le premier membre de l’ONU à reconnaître l’entité arménienne du Haut-Karabakh (Seuls les états non reconnus eux-mêmes de Transnistrie, Ossétie du Sud et Abkhazie ont des liens diplomatiques avec la « République du Haut-Karabakh »), confirmant par-là le caractère opportuniste des dirigeants de la région et de leurs émotions nationalistes.
Le précédent de l’attentat d’Orly

Mais à Bakou tout le monde rappelle que la situation rappelle la libération du cerveau arménien de l’attentat d’Orly de 1983, attentat revendiqué par le mouvement terroriste armée secrète arménienne de libération de l’Arménie (ASALA) qui voulait forcer le gouvernement turc a reconnaître le génocide arménien de 1915 et à obtenir des compensations (Par exemple le communiqué de l’AZAD, un groupe d’opposition installé aux USA ou encore cette infographie diffusée sur Facebook ).

Varoujian Garabejian l’auteur de l’attentat alors le plus meurtrier en France depuis la guerre d’Algérie, un Syrien d’origine arménienne, fut condamné à la réclusion criminelle à perpétuité mais, grâce à des campagnes de soutien organisées par la diaspora arménienne, après dix-sept ans de prison en France il fut envoyé en Arménie où il vit désormais.

Encore un événement qui renforce le sentiment que les Arméniens seront toujours mieux traités que les Azerbaïdjanais par les pays qui sont censés arbitrer le conflit du Haut-Karabakh. La réalité n’entre pas en ligne de compte ici, ce sont les représentations et les sentiments qui dirigent les opinions locales, de chaque côté de la frontière comme le résume cet article du New York Times résumant l’utilisation faite par les deux gouvernements protagonistes de « l’affaire ».
Abandon et humiliation

Au bout de vingt ans les Azerbaïdjanais n’ont même plus envie de dénoncer un assassin, ils applaudissent quelqu’un qui a agi.

Il faut comprendre qu’un peuple qui a le sentiment d’être abandonné de tous et humilié, confronté à des successions d’injustices veut trouver une échappatoire. La morale cède le pas au besoin de vengeance, quel qu’il soit.


Personne n’est dupe sur la nature de l’acte, mais il apparaît comme justifié, en tout cas la libération obtenue au nez et à la barbe des Arméniens et de la communauté internationale est un motif de satisfaction dans la compétition avec le voisin honni comme le remarque la tribune de l’intellectuel Rahman Badalov (en russe) dénonçant la dérive des médias et des politiciens dans cette affaire.

Il note le côté injustifiable de la réhabilitation de Safarov et le côté « ethnique » du meurtre (l’Arménien assassiné n’avait rien à voir avec le Karabakh). Safarov a agi pour le Mal, il a commis un acte horrible, impardonnable, mais il a agi.
Source : http://www.rue89.com/2012/09/09/pourquoi-lazerbaidjan-fait-du-meurtrier-dun-armenien-un-heros-national-235190

Voir également : Le monstrueux attentat d'Orly : le terrorisme arméno-syrien contre la France

Quelques figures de l'activisme/terrorisme arménien

Charles Aznavour (Shahnourh Varinag Aznavourian) et Patrick Devedjian : de paisibles citoyens français ou des nationalistes arméniens volontiers fanatiques ?