samedi 27 octobre 2012

Les relations houleuses entre Arméniens et Maronites au Liban

Régina Sneifer-Perri, Guerres maronites : 1975-1990, Paris, L'Harmattan, 1995, p. 31-33 :

"Avec la guerre du Liban, « les arméniens retrouvèrent immédiatement les vieux réflexes de cohésion, de regroupement et de fermeture aux autres, que la période 1965-1975 avait éclipsés ». « Notre histoire propre nous a appris que les luttes intestines affaiblissent la Nation et la cause nationale » explique le Catholicos Karékine Sarkissian.

« Dès le début de la guerre, les trois partis rangés derrière le Dachnag établirent une plate-ferrite d'action politique et militaire commune baptisée du nom de « neutralité positive » (...). Ils décidèrent de ne jamais intervenir dans le conflit, ni aux côtés des chrétiens, ni, bien entendu, aux côtés des palestino-progressistes et de limiter Faction de leurs miliciens à des tâches de stricte autodéfense et de surveillance des quartiers arméniens (c'est-à-dire essentiellement Bourj-Hammoud, qui devint le lieu de repli de tous les arméniens de Beyrouth). A cette fin, le Dachnag rompit son alliance avec le parti Kataëb. Cette initiative, cependant, étonna compte tenu de la position strictement pro-gouvernementale et anti-palestinienne à la veille de la guerre ». Neutralité positive que le Catholicos Sarkissian préfère appeler « engagement positif non militaire » pour que la neutralité ne soit pas comprise dans le sens d'indifférence.

Le 10 septembre 1979, alors que Bachir Gemayel, chef des Forces libanaises, tentait de réorganiser la « résistance chrétienne » et d'unifier, non sans mal, les armes, des combats violents se déroulèrent dans la zone de Bourj-Hammoud entre les miliciens Kataëb et ceux du P.N.L. d'un côté et les groupes armés arméniens de l'autre. A la suite de ces événements qui ne dureront que trois jours, le parti arménien, Dachnag, publia un communiqué le 11 septembre dans lequel il confirma qu'une « politique de harcèlement d'obliger les arméniens à changer leur politique de neutralité positive ».

Dans « l'autre camp », le langage fut différent. L'éditorial du quotidien « Le Réveil », organe des Kataëb, d'expression française, commenta sans ménagements : « La communauté arménienne, en tant que groupe confessionnel, ne saurait se dire étrangère à l'ensemble des communautés chrétiennes du Liban. Elle est chrétienne et elle n'aurait pas été là si elle ne l'avait pas été (...). On ne peut pas être libanais et chrétien et ne pas être contre Kadhafi, contre les Palestiniens et contre le complot qui vise à chasser les chrétiens de ce pays ». (...)

En réalité Bachir Gemayel ne demandait pas plus qu'un « engagement tacite à l'égard de sa ligne politique », révéla Joseph Abou Khalil dans son livre. A ces affrontements, il donna aussi des explications géographiques : « Demeurait en dehors [de l'autorité militaire de Bachir], la région du Metn, par l'interdiction de son frère Amine qui contesta le monopole du pouvoir que se réservait Bachir et s'y opposa jusqu'au dernier moment. Même la région de Bourj-Hammoud, à la dense population arménienne, avait une certaine autonomie administrative. Elle est une extension de la région du Metn, forme une sorte de tampon entre celle-ci et le reste des régions-Est. Cela explique l'affrontement armé qui eut lieu entre les Kataëb et les groupes arméniens affiliés au parti Dachnag ».

D'un autre côté, certains milieux bien informés affirmèrent que le fond du problème était financier et résidait dans le refus des arméniens, « les plus riches du Liban », de payer des taxes a la milice des Forces libanaises (F.L.). « Le Liban est-il uniquement un marché boursier, un commerce lucratif, un appartement meublé et un pont sur lequel on passe pour aller au-delà des mers ? » 

Les événements du 10 septembre furent vite circonscrits et les affrontements cessèrent après trois jours. Mais, certains arméniens continuèrent de bouger sur le plan international, cherchant à mettre en échec l'exécution de ce qu'ils appelaient « le plan d'élimination des arméniens au Liban ». Les Kataëb et le P.N.L. continuèrent à dénoncer « la volonté autonomiste de la communauté arménienne au Liban qui a toujours refusé de s'intégrer à la Nation ». Il faut signaler à ce sujet que les considérations des arméniens étaient forcément différentes de celles des maronites. La diaspora arménienne est présente dans tout le Moyen-Orient et spécialement en Syrie. Ainsi une prise de position « aventureuse » des arméniens du Liban mettait nécessairement en danger leur coreligionnaires syriens ou libanais vivant dans le secteur musulman de la capitale."


Gaïdz Minassian, Guerre et terrorisme arméniens, 1972-1998, Paris, PUF, 2002, p. 77-79 :

"(...) décidés à faire plier la FRA [Fédération révolutionnaire arménienne], dont les attentats du CJGA se sont étendus au Canada, où le colonel Attila Altikiat, attaché militaire turc à Ottawa, est assassiné le 27 août 1982, les Etats-Unis participent le 28 décembre 1982, à Beyrouth, à l'enlèvement, d'Apo Achdjian, chef présumé du Conseil militaire dachnak et n° 2 du CJGA.

Coup dur pour la FRA, qui s'agite dans tout Beyrouth et interpelle chancelleries occidentales et ONG pour retrouver son chef militaire et dénoncer « le terrorisme d'Etat de la Turquie du général Evren responsable du kidnapping ». L'enlèvement d'A. Achdjian a trop longtemps été présenté comme le résultat d'une « division interne entre l'aile droite du Parti (Maroukhian-Zeitlian) contre l'aile gauche (Achdjian) ». Cette version relève, sinon de la méconnaissance du phénomène dachnak, du moins de la provocation. Les auteurs de cette thèse, des chercheurs turcs et américains, créent de cette manière la zizanie au sein de la FRA et font porter le chapeau de cet enlèvement au bras politique du Parti. Depuis quand H. Maroukhian incarne-t-il la droite du Parti aux côtés de S. Zeitlian, alors qu'il est avec A. Achdjian favorable à la poursuite du terrorisme ? Au-delà du fait qu'elle affaiblit le CJGA, l'affaire Achdjian serait le résultat d'un complot mené par la CIA, le MIT [service de renseignements turc], le Mossad et les Phalangistes de B. Gemayel et préparé en pleine invasion israélienne au Liban. Malgré un démenti du gouvernement turc dans cette affaire, son service secret, le MIT, coopère avec les services de renseignements israéliens, eux-mêmes en relation avec le Kataëb. A. Achdjian a été enlevé à Beyrouth-Est, dans une zone sous contrôle phalangiste, ce qui impliquerait au moins la passivité des services de sécurité du Parti maronite. Selon la FRA, B. Gemayel, instigateur potentiel de l'enlèvement, veut la faire payer pour sa neutralité positive dans le conflit libanais. Fadi Frem, commandant général des Forces libanaises, opposées au parti Kataëb, corrobore cette thèse en déclarant que « l'enlèvement le 28 décembre 1982 d'A. Achdjian est l'œuvre des services secrets turcs qui avaient agi très habilement ». (...) 

Alors que les députés sunnites boycottent l'élection de septembre 1982, les députés dachnaks assurent une présence de principe à l'élection présidentielle gagnée par B. Gemayel, l'homme de l'opération antiarménienne de 1979. Mais opposée à l'élection de l'ex-président C. Chamoun, profanateur du monument dédié au génocide arménien de Bikfayah, la FRA croit qu'il existe toujours un Etat libanais, même à ces heures les plus noires de la guerre civile. N'ayant, à ses yeux, pas le choix, la FRA apporte ses voix à la victoire de B. Gemayel. La constitution a ses contraintes que la neutralité positive n'est pas en mesure de régler. Après l'assassinat du nouveau président en septembre 1982 et les massacres de Palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila, l'élection d'A. Gemayel à la présidence de la République accélère la création d'un réduit maronite à l'est de Beyrouth."


Voir également : "Les" Arabes ont-ils vraiment "sauvé" les Arméniens ? Les exactions des bandes tribales arabes contre les Arméniens durant la Première Guerre mondiale et peu après

L'inimitié historique entre les Arméniens et les Grecs

Les malheurs indicibles de la nation arménienne (d'après les chroniqueurs arméniens)

La FRA-Dachnak et le tiers-mondisme arabe