samedi 6 octobre 2012

Marne : l'invraisemblable situation d'une famille de réfugiés arméniens

marne Sans papiers publié le vendredi 5 octobre
L'invraisemblable situation de la famille M.
Depuis novembre 2011, la famille M., originaire d'Arménie, pays qu'elle a dû fuir, vit à Reims. Avec l'épée de Damoclès sur la tête d'une expulsion. Histoire.


La famille M. est composée de Stepan, 54 ans, son épouse Janna, 51 ans, leur fils Gor, 29 ans, sa compagne, Gohar, 32 ans, et, enfin, les deux très jeunes enfants de ces derniers, Stepan, 1 an, né en Belgique, et Alex, né à Reims le 12 septembre dernier. Stepan, le grand-père, était employé comme chauffeur et homme de confiance d'une personnalité politique en Arménie. Les créanciers de ce dernier se sont retournés contre Stepan quand il s'est agi de « recouvrer » le politicien, emprisonné. Stepan a été battu. Il a tenté de se reconstruire, a retrouvé un travail comme chauffeur de bus. La pression et les maltraitances sont venues à bout de sa santé. Stepan a été enlevé quatre jours et laissé pour mort. Son fils, Gor, alors en fin d'études de prothésiste dentaire, a arrêté son projet professionnel, faisait des petits boulots pour faire vivre la famille. Après l'enlèvement, la famille décide de fuir, en 2007. Direction la Suède, pays le plus simple d'accès pour les passeurs, en Arménie.
Là, la famille demande l'asile. Elle sera déboutée. Le temps de l'examen du dossier, Stepan et Janna connaissent, enfin, un parcours médical. Janna souffre d'une hépatite C. Stepan, lui, à qui on a diagnostiqué une dépression, doit finalement être opéré d'urgence d'une tumeur au pancréas.
En septembre 2008, Gohar, qui va devenir la compagne et la mère des enfants de Gor, fuit l'Arménie et un compagnon très violent, proche des milieux de pouvoir. Demande d'asile, refus... Quand la Suède la convoque, en 2009, la famille passe en Belgique. Ils en seront expulsés, retour en Suède, loi Dublin II oblige (cette loi européenne indique qu'un ressortissant d'un pays hors Union européenne doit faire sa demande d'asile politique dans le premier pays de l'Union qu'il traverse). Pendant cette première « évasion » vers la Belgique, la famille abandonne de nombreux documents officiels, notamment les preuves de la persécution subie par Stepan, au service d'immigration suédois. Retour en Suède, et notification d'expulsion. La famille repart, encore, en Belgique, avant l'été 2011. Gohar accouche de Stepan, que son père, Gor, ne peut reconnaître, faute de papiers. Toujours sous le coup d'une obligation de quitter le territoire belge, la famille s'enfuit en France, à Reims, juste avant l'hiver 2011.
Hors cadre

La famille est hébergée dans différents foyers puis au Centre d'accueil des demandeurs d'asile (Cada) de la Croix-Rouge. Janna est suivie pour son hépatite C. Stepan, le grand-père, qui présente des troubles pulmonaires, également. Deux semaines après l'arrivée de la famille en France, la Suède fait savoir qu'elle accepte la prise en charge médicale de Stepan et Janna, puis finalement se rétracte !
En février dernier, la Cimade, association d'aide aux demandeurs d'asile, écrit à la préfecture pour demander que Janna puisse présenter une demande de suivi comme étranger-malade. En préfecture, on ne donnera pas le formulaire étranger-malade à Janna. Elle relève de Dublin II. Elle n'entre pas dans la case.
Fin mai dernier, la famille reçoit une convocation au commissariat de police de Reims pour une reconduite en Suède. Tout le monde fuit le Cada. Avec le soutien de diverses associations, la famille M. trouve refuge. Gor et Gohar souhaiteraient se marier, afin que le père puisse enfin reconnaître son enfant. La procédure est en cours, là encore, rien n'est simple. Les jeunes concubins ont fait une demande de renouvellement de leur passeport, restés en Suède, auprès de l'ambassade d'Arménie en France.
Janna, elle, suivie par un médecin, évidemment en dehors du cadre, va de plus en plus mal. Le médecin écrit à son propos, dans un certificat, qu'elle est à un stade d'hépatite C induisant « une fatigue importante rendant difficile tout déplacement ». Stepan, le grand-père, vomit du sang. On lui a trouvé un ulcère à l'estomac...
Le 12 septembre, Gohar a donné naissance à son deuxième enfant, Alex. Son père a pu le reconnaître officiellement en mairie de Reims. Alex, né à Reims, deviendrait automatiquement français de nationalité à 16 ans. Et d'ici là ? La politique française consiste à éviter au maximum le statut d'apatride. Si l'enfant devient français très vite, quid des parents, évidemment sous le coup d'une obligation de quitter le territoire français.
« Ces cinq années en Europe ont été très difficile, explique Stepan. Nous espérons que la France puisse nous aider. Nous sommes dans une situation tellement difficile, mais je pense qu'on peut trouver notre place ici, en France. Nous touchons les coeurs des gens que nous rencontrons, ça veut bien dire qu'on peut avoir de l'espoir ici. Je ne peux plus sourire. Il y a la maladie de ma femme, je ne sais pas comment faire. Mais nous devons bien trouver une solution pour vivre, non ? Quelqu'un doit bien pouvoir comprendre ça ? Je crois qu'en France, il y a beaucoup de gens qui peuvent comprendre ce que nous vivons. »
Pour l'Europe, l'Arménie ne fait pas partie de la liste des pays non sûrs. Et ce qui est arrivé à Stepan et à Gohar, là-bas, échappe à toute logique globale. Cette famille est dans une situation particulière, qui s'accorde très mal avec les règles administratives.
Tony Verbicaro
Source : http://www.lhebdoduvendredi.com/article/8428/&page=21