vendredi 23 novembre 2012

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

Philippe Alexandre, "Friedrich Naumann, la revue Die Hilfe, la Russie et les relations franco-allemandes avant 1914", in Pierre Guillen et Ilja Mieck (dir.), Deutschland - Frankreich - Russland : Begegnungen und Konfrontationen. La France et l'Allemagne face à la Russie, Munich, R. Oldenbourg Verlag, 2000 :

"Die Hilfe [dirigée par Naumann] devait apporter son soutien à tous ceux qui, en France, menaient un "Kulturkampf" contre les cléricaux qui avaient fait alliance avec l'armée et incarnaient l'esprit de "revanche" sur l'Allemagne. De même, elle mettait en exergue les propos qui, à Paris, étaient de nature à favoriser un rapprochement franco-allemand. C'est surtout à l'action de Jean Jaurès en faveur de ce rapprochement que Die Hilfe ne cessa d'apporter une attention toute particulière. La rencontre avec Jaurès lors la conférence de Bâle qui, à la Pentecôte de 1914, réunit des parlementaires français et allemands en vue d'une action commune en faveur de la paix, fut pour Naumann l'un des grands moments de sa carrière politique. Celui-ci avait, depuis 1894, considérablement tempéré son adhésion à l'impérialisme. Ses contacts avec les libéraux de gauche allemands, en particulier avec le Wurtembergeois Conrad Haußmann, semblaient lui avoir donné une vision plus sereine et plus optimiste de l'Europe. S'il avait participé à la conférence de Bâle, c'était, expliquait-il, pour soutenir la politique du ministère des Affaires étrangères allemand qui travaillait à la paix avec la France, pour témoigner en tant que député allemand du fait que son peuple ne préparait pas la guerre contre la France, pour soutenir le pacifisme de la gauche française qui venait de remporter une belle victoire lors des dernières élections ainsi que l'action de l'Union interparlementaire qui lui paraissait prometteuse.

Après l'assassinat de Jaurès, le 31 juillet 1914, Die Hilfe devait rendre hommage à celui qu'elle appelait "le meilleur ami de l'Allemagne". Les efforts faits depuis des années par le socialiste français venaient d'être "anéantis par la rage aveugle du tsarisme"." (p. 133-134)

 

Friedrich Naumann, Asia. Eine Orientreise über Athen, Konstantinopel, Baalbek, Nazareth, Jerusalem, Kairo, Neapel, Berlin, Georg Reimer, 1913 (première édition : 1899) :

"Nous avons parlé des Arméniens à l'Association des Artisans (de Constantinople). Nous étions assis en face d'un maître-potier allemand qui vit depuis 19 ans à Constantinople et qui connaît l'Anatolie. Il déclara les choses suivantes à ce sujet : "Je suis chrétien et je crois dans la charité envers mon prochain, et je dis que les Turcs ont bien agi quand ils ont assommé les Arméniens. Le Turc, exploité de la façon la plus irresponsable, ne peut pas se protéger autrement de l'Arménien, de sa luxure, de sa fainéantise et de sa superficialité. L'Arménien est le pire scélérat au monde. Tout Constantinople est moralement contaminée par les Arméniens. Ce ne sont pas les Turcs qui ont attaqué, mais les Arméniens. Nous étions là le jour de l'attaque contre la Banque ottomane et nous savons ce qui s'est passé. Ce n'est pas l'Arménien uniate qui était en cause, mais l'orthodoxe, parce qu'ils sont incorrigibles. Pour les Arméniens d'Asie mineure qui seraient mieux, c'est un mensonge anglais. J'ai été dans les villages et je connais la situation. Et c'est là aussi l'Arménien seul qui favorise l'usure. Le fait que des enfants arméniens soient éduqués par des chrétiens allemands n'arrange rien. Ceux-ci seront aussi mauvais plus tard. Il n'existe pas de moyen ordonné pour se protéger des Arméniens. Le Turc est en état de légitime défense !" — Il est à noter que cette description faite par notre compatriote a eu l'approbation de ses amis. Nous n'avons pas entendu d'avis différent. La colère envers les Arméniens était même parfois enflammée. L'Arménien est le révolutionnaire que l'Anglais utilise pour renverser le Sultan. Tel était le refrain à droite et à gauche." (p. 31-32)

"On ne doit pas oublier que l'Etat turc n'est pas un Etat-nation comme l'Allemagne, ni un Etat dynastique basé sur une constitution et une union personnelle comme l'Autriche, mais un Etat conquérant dans lequel un peuple de maîtres relativement restreint dirige des peuples dépendants. Cet Etat se décompose quand la domination ottomane est brisée. Quiconque veut le détruire, doit soutenir à cette fin les Grecs, Serbes, Bulgares, Macédoniens, Syriens, Arméniens. Toutes les grandes puissances, à l'exception de l'Allemagne, ont adopté cette méthode qui tend à renverser l'ordre existant en Turquie." (p. 138)

"Notre politique en Orient est fixée pour longtemps, nous faisons partie du groupe des protecteurs de la Turquie, c'est en cela qu'il nous faut mettre notre confiance." (p. 140)

"Le 6 septembre 1871 mourut Ali Pacha, l'homme politique turc le plus doué de notre siècle. Il avait compris à merveille le changement que la victoire de l'Allemagne sur la France avait amené dans la situation politique. A une époque où peu d'Allemands encore pressentaient les conséquences que la paix de Francfort pourrait avoir au sujet de la question d'Orient, il dit à l'ambassadeur autrichien, Prokesch-Osten, "que les relations entre la Russie et la Prusse ne gagneraient pas à cette victoire sur la France. Que la Prusse s'efforcerait de conquérir l'alliance de l'Autriche. Mais que de là résulterait pour la Porte l'appui dont elle avait manqué si longtemps." (Geschichte der orientalischen Angelegenheit im Zeitraum des Pariser und des Derliner Friedens, von Félix Bamberg, Berlin 1892.) Ce que ce Turc mourant disait par ces mots, est en effet le germe de notre politique orientale. Il faut que nous protégions l'Empire ottoman, parce que nous avons vaincu à Sedan. Par notre victoire, nous avons brisé, même en Orient, la force politique si importante de la France. Il se forma une brèche par laquelle la Russie et l'Angleterre se seraient introduites sans ménagement, si nous n'avions pas existé. Nous recueillîmes, ici comme ailleurs, l'héritage de Napoléon III, tandis que la France reprit le rôle de la Prusse dans ses rapports avec la Russie. Autrefois, c'est Napoléon III qui était l'ami du Padischah, aujourd'hui, c'est Guillaume II." (p. 141-142)

"La Turquie peut bien avoir la constitution qu'elle voudra, pourvu qu'elle se maintienne à flot encore quelque temps. C'est dans ce sens que Bismarck nous a appris à séparer la politique extérieure de la politique intérieure.

La même chose s'applique aussi à la mission chrétienne. En tant que chrétiens, nous désirons tous les progrès de la foi qui assure notre salut, mais notre politique n'a pas pour tâche de faire oeuvre de mission chrétienne. Les deux choses se trouvent mieux de ne pas s'engager dans un travail commun. Napoléon III était à la fois ami du sultan et protecteur des chrétiens d'Orient. C'est en cela qu'a résidé la faiblesse fatale de sa politique orientale. Dans la conversation déjà mentionnée d'Ali Pacha avec M. de Prokesch-Osten, il fait un reproche à la France de ce que "toute insurrection dans les pays soumis à la Porte ait trouvé un appui dans la France". Cela fut le résultat du protectorat chrétien. La tentation est grande, en effet, pour un monarque chrétien, auquel sa situation politique particulière comme protecteur des mahométans cause un sentiment pénible, de chercher un contrepoids dans un droit de protection sur les chrétiens, mais, au fond, on ne peut pourtant avoir la prétention que d'être l'un ou l'autre. Ce fut une bonne fortune, croyons-nous, que la volonté de l'Allemagne de servir tous les chrétiens d'Orient se soit heurtée à des obstacles à Rome comme à Paris. A l'heure présente, l'attitude de Guillaume II est plus nette que celle de Napoléon III. Comme empereur allemand, il protège les protestants et les catholiques allemands de l'Empire turc, mais, pour tout le reste, il ne fait pas de politique religieuse en Orient, il ne fait que de la politique allemande." (p. 148)


Voir également : Le socialiste français Jean Jaurès : un arménophile et un fidèle soutien de la Turquie des Jeunes-Turcs

L'arménophile Jean Jaurès et la question du "despotisme" ottoman

Jean Jaurès et Pierre Loti : avec les Turcs

Un article de Jean Jaurès : "La Pologne Turque"


L'agitation arménienne et grecque, d'après le compte rendu du baron von Mirbach (sur le voyage officiel du Kaiser Guillaume II dans l'Empire ottoman en 1898)

Istanbul, 1890-1896 : les provocations des comités terroristes arméniens

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Le Turc osmanli : oppresseur des Arméniens ou victime démunie ?

Les prétendus "massacres hamidiens" de l'automne 1895