jeudi 1 novembre 2012

L'histoire du Karabakh

Stéphane Yerasimos, "A propos du Karabagh et des troubles ethniques d'Arménie et d'Azerbaïdjan", Hérodote, n° 48, 1er trimestre 1988, p. 143-146 :
Le problème du Karabagh est la cause des troubles ethniques qui viennent de se déclencher (mars 1988) dans deux républiques soviétiques de Transcaucasie : manifestations massives d'Arméniens qui réclament le rattachement à leur république de ce territoire du Karabagh en grande partie peuplé d'Arméniens, mais qui est inclus en république d'Azerbaïdjan ; contre-manifestations des Azéris (en grande majorité turcophones et chiites) qui, en Azerbaïdjan, s'en prennent aux Arméniens dans des pogroms qui font de nombreuses victimes. Pour expliquer le problème de cette enclave arménienne du Karabagh sous autorité de la république d'Azerbaïdjan, les médias évoquent une décision de Staline. Or cette explication, au demeurant inexacte, ne suffit pas à rendre compte de cette situation géopolitique dont les causes sont beaucoup plus complexes. Ce n'est d'ailleurs qu'une petite partie du casse-tête ethnique qu'est le Caucase.

L'ancien Karabagh, lieu d'estivage des chahs d'Iran, faisait partie des khanats musulmans Azeris de Gandja et de Karabagh, vassaux de l'Empire perse, tandis que dans le « Karabagh des montagnes » (= Nagorny Karabagh), cinq « principautés » arméniennes subsistaient comme vassales à leur tour des khanats azéris. La concentration arménienne à cet endroit résultait d'un afflux de populations depuis la plaine du Kura à l'est, jadis occupée par le puissant khanat azéri de Chirvan, et le Nakhitchévan à l'ouest, couloir des invasions turques vers la Perse et des ripostes persanes. Cet ensemble complexe de territoires est annexé par la Russie au début du XIXe siècle. Le découpage administratif de 1868 divisait le Karabagh, compris dans le gouvernement d'Elizavetpol, en une série de districts, disposés en bandes est-ouest, comprenant chacun une partie de montagne et une partie de plaine. Cela correspondait à une complémentarité économique, puisque la montagne fournissait des pâturages d'été aux musulmans de la plaine et la plaine approvisionnait en céréales les Arméniens de la montagne. Mais ce découpage enlevait aux Arméniens la majorité dans la quasi-totalité des districts.

A la veille de 1914, la situation au nord de la frontière russo-iranienne se présentait ainsi, d'est en ouest : la plaine de Chirvan ; le Karabagh ; la vallée de Hakaru — qui sépare aujourd'hui l'enclave du Nagorny Karabagh de la République arménienne — peuplée de villages kurdes et azéris ; le Zanguezour — le sud du territoire arménien actuel — peuplé de 120 000 musulmans et de 101 000 Arméniens, et le Nakhitchévan — l'actuelle enclave azerbaïdjanaise — en république d'Arménie (81 000 musulmans et 54 000 Arméniens), tandis que de l'autre côté du fleuve Araxe, en territoire iranien, se trouve le khanat azéri de Maku. L'ensemble de ces régions est traversé par l'unique route qui relie Baku aux hauts plateaux anatoliens et qui sert de couloir de communication entre les populations turques de l'Anatolie et du Caucase, tandis que les routes du nord traversent des territoires géorgiens ou arméniens. Le massif montagneux du Karabagh, majoritairement peuplé d'Arméniens, est donc le seul obstacle sur cette route, tout en constituant un formidable poste d'observation de la plaine azerbaïdjanaise.

Cet axe prendra toute son importance lors de l'aventure panturquiste de la Turquie d'Enver Pacha, qui profite de la révolution russe en 1918 pour tenter de conquérir les territoires peuplés de Turcs. A l'époque, tout en occupant le Nakhitchévan, pour avancer vers Tabriz, la grande ville de l'Azerbaïdjan iranien, l'armée turque préfère se frayer un passage par la route du nord, entre Alexandropol (Leninakan) et Elisavetpol (Kirovabad), plutôt que d'attaquer le Zanguezour, solidement défendu. Mais après la chute de Baku, l'armée turque prend le Karabagh de revers et obtient sa soumission le 8 octobre 1918, trois semaines avant la reddition de la Turquie devant les Alliés.

Les troupes turques évacuent alors le Caucase et sont remplacées par les Anglais, qui prennent sous leur protection les républiques d'Arménie, d'Azerbaïdjan et de Géorgie qui viennent de se constituer. Profitant de cette circonstance, et de l'hiver, le Karabagh retrouve une autonomie de fait sous la direction d'une assemblée arménienne, tandis que les Turcs laissent derrière eux au Nakhitchévan un « gouvernement provisoire de l'Araxe » musulman. Les Arméniens du Karabagh demandent alors l'aide de ceux du Zanguezour, mais le temps que ces derniers puissent réduire la résistance opposée par les villages kurdes et azeris de la bande intermédiaire, les Anglais, poussés par le gouvernement azerbaïdjanais, à l'approche de la transhumance du printemps 1919, attribuent le Karabagh aux Azeris et ceux-ci envoient un gouverneur soutenu par les baïonnettes britanniques. En même temps les Anglais occupent le Nakhitchévan pour s'interposer entre l'armée régulière arménienne et les forces locales turques.

La progression de l'Armée rouge en Transcaucasie et la naissance du mouvement national turc en Anatolie remettent en cause cet état des choses au début de 1920. La nouvelle communauté d'intérêts des Soviétiques et des Turcs, qui s'opposent aux vainqueurs de la guerre mondiale, menace les républiques transcaucasiennes sous protection britannique, et des envoyés nationalistes turcs en Azerbaïdjan oeuvrent même pour sa soviétisation. Celle-ci ayant été obtenue en avril 1920 un contact turco-soviétique peut s'établir par le Karabagh. Or, ce territoire, après avoir constitué le dernier réduit de la résistance azérie contre l'Armée rouge, vient d'être occupé par l'Arménie. Aussi, le 10 août 1920, le jour même où le traité de Sèvres accorde l'Arménie turque à la république arménienne, celle-ci accepte, par un accord, signé à Erivan, l'occupation, « provisoire » du Karabagh, du Zanguezour et du Nakhitchévan par l'Armée rouge, afin que les Soviets puissent ravitailler le mouvement national turc.

En décembre, l'Arménie, vaincue par les Turcs, devient une république soviétique. En félicitant le nouveau régime, Ordjonikidzé, commissaire politique du Caucase, déclare que le Karabagh, le Zanguezour et le Nakhitchévan lui seront attribués. Or, en mars 1921, le parti national arménien Daschnak se révolte. Vaincu, il se réfugie dans le Zanguezour où il tient jusqu'en juillet. Les montagnes du Sud risquent ainsi de devenir le réduit du nationalisme arménien. Le Kavburo, la plus haute instance soviétique du Caucase, décide alors d'attribuer le Karabagh des montagnes à l'Azerbaïdjan, tout en le dotant d'une large autonomie. Le Zanguezour restera en revanche à l'Arménie, quant au Nakhitchévan, cas sans doute unique en Union soviétique, son attribution à l'Azerbaïdjan « sans qu'il puisse jamais être cédé à un tiers état », ainsi que ses frontières ont été fixées par le traité russo-turc signé à Moscou le 16 mars 1921.

Voir également : Histoire des Arméniens dans le Caucase : un bilan du nationalisme épurateur arménien jusqu'en 1921

Deux siècles d'homogénéisation ethnique du territoire arménien

Le prétendu "pogrom nationaliste azéri" de Soumgaït en 1988 : une manipulation communisto-mafieuse ?

Les circonstances des émeutes anti-arméniennes de Bakou en janvier 1990

 
Histoire des Arméniens : élimination de la minorité azérie au Karabagh