mercredi 26 décembre 2012

Les "opérations nationales" de "nettoyage" des frontières soviétiques (1935-1937)

Nicolas Werth, "Le « nettoyage » des frontières soviétiques dans les années 1930", in Sophie Coeuré et Sabine Dullin (dir.), Frontières du communisme. Mythologies et réalités de la division de l'Europe, de la révolution d'Octobre au mur de Berlin, Paris, La Découverte, 2007, p. 372-375 :

"Plusieurs centaines de milliers de Soviétiques d'origine polonaise, allemande, balte, finlandaise, roumaine, mais aussi de très nombreux citoyens ayant (ou ayant eu) un lien, aussi ténu fût-il, professionnel, familial ou tout simplement géographique (les habitants des régions frontalières étaient particulièrement vulnérables) avec des pays identifiés comme hostiles, sont arrêtés et exécutés dans le cadre des « opérations nationales » du NKVD [sur ces « opérations nationales », Martin, 2001, p. 335-341 ; Petrov et Roginskii, 1997 ; Okhotin, et Roginskii, 1999]. Dans ce contexte répressif d'une violence sans précédent (rappelons qu'en 1937-1938, plus d'un million et demi de personnes furent arrêtées par le NKVD, dont la moitié environ furent exécutées), la déportation collective de quelque 200 000 personnes, expulsées des zones frontalières, apparaît presque comme une mesure anodine. La plus grande opération de déportation frappe, en septembre-octobre 1937, la communauté coréenne installée dans une vingtaine de districts frontaliers de l'Extrême-Orient soviétique (notamment dans les régions de Vladivostok, de Khabarovsk, de Tchita et du Birobidjan). Déjà en juillet 1936, la direction du comité régional du parti avait demandé à Moscou l'extension à la frontière extrême-orientale du « régime spécial » en vigueur depuis 1934 sur les frontières occidentales afin « d'endiguer les menées agressives des Japonais qui exploitent tout passage illégal de la frontière par des citoyens soviétiques soit pour recruter des espions et des saboteurs soit pour mener activement une propagande antisoviétique ». Cette demande ne fut satisfaite qu'un an plus tard (28 juillet 1937), le ministre des Affaires étrangères Maksim Litvinov ayant manifesté son opposition à une militarisation de fait de la frontière extrême-orientale, rappelant que le traité de Portsmouth, toujours en vigueur, interdisait toute mesure à caractère militaire le long de cette frontière [Martin, 2001, p. 334]. Le 18 août 1937, Staline et Molotov envoient à la direction du parti et du NKVD de la région d'Extrême-Orient un premier projet de déportation ; il concerne à ce stade environ 44 000 Coréens ; trois jours plus tard, le décret du gouvernement amplifie considérablement le nombre de Coréens à déporter vers le Kazakhstan et l'Ouzbékistan (135 000 personnes). Un mois plus tard, c'est l'ensemble de la communauté coréenne (un peu plus de 170 000 personnes) que le NKVD décide de déporter. Comme l'explique V. Cernysev, l'un des adjoints de Iejov, dans une lettre à son chef, « laisser quelques milliers de Coréens dans l'Extrême-Orient soviétique, alors que la grande majorité d'entre eux a déjà été déportée, serait très dangereux. On connaît la force des liens familiaux des Coréens. Les limitations faites aux Coréens restés sur place ne manqueraient pas d'affecter leur état d'esprit vis-à-vis du pouvoir soviétique et ils deviendraient un vivier favorable aux agents japonais ». Pour mener à bien, en deux mois, la déportation (pour la première fois totale) d'une communauté entière (172 000 individus), le NKVD déploie des moyens considérables : pas moins de 124 convois ferroviaires sont mobilisés pour transporter jusqu'en Ouzbékistan ou au Kazakhstan les Coréens déportés. Ceux-ci sont installés, dans des conditions précaires, dans des kolkhozes qui leur sont spécialement réservés. Fait paradoxal, qui révèle les nombreuses contradictions de la politique soviétique envers les nationalités durant ces années, Nikolaï Iejov autorise la communauté coréenne « administrativement transférée » à garder ses propres écoles, où l'enseignement est dispensé en coréen, une maison d'édition et un journal en coréen, édité en Ouzbékistan. Ceci alors même que tout Coréen a été catalogué comme un traître et un espion potentiel !

Au même moment, le « régime spécial » est étendu aux zones frontalières limitrophes de la Turquie, de l'Iran et de l'Afghanistan, dès lors soumises à un « nettoyage », dans un premier temps limité, en grande partie à cause de l'immensité et l'inaccessibilité de larges sections de ces frontières s'étendant sur des milliers de kilomètres. Sont en priorité visés quelques milliers de Kurdes et d'Iraniens soupçonnés d'entretenir des liens transfrontaliers avec des membres de leur famille restés en Turquie ou en Iran ; ils sont déportés en Kirghizie ou au Kazakhstan [Polian, 2001, p. 93 ; Bugaï, 1995, p. 25-26 ; Martin, 2001, p. 335-336]. Sur la frontière occidentale, le « nettoyage » se poursuit : en novembre 1937, le comité régional du parti d'Odessa ordonne une nouvelle déportation de 5 000 familles allemandes des districts frontaliers.

Soulignons-le encore une fois, dans le contexte de la Grande Terreur, la déportation apparaît non seulement comme un moindre mal, mais parfois comme une mesure qui permet d'échapper à l'arrestation et à l'exécution. Dans le cadre des « opérations nationales » du NKVD, lancées à partir de l'été 1937, plus de 335 000 individus sont condamnés par une juridiction d'exception de la police politique, dont 247 000 (73,6%) à la peine de mort. Parmi eux, 140 000 condamnés (dont 111 000 - près de 80 % - à la peine de mort) dans le cadre de « l'opération polonaise » initiée à la suite de l'ordre secret du NKVD n° 00485 du 11 août 1937, destiné à mettre en œuvre la « liquidation totale des réseaux d'espions et de terroristes de l'Organisation militaire polonaise infiltrés dans l'industrie, les transports et l'agriculture » ; 55 000 condamnés (dont 42 000 - soit 76 % - à la peine de mort) dans le cadre de « l'opération allemande » initiée à la suite de l'ordre secret du NKVD n° 00439 du 25 juillet 1937, destiné à « éradiquer le réseau d'espionnage et sabotage mis sur pied par l'état-major allemand et la Gestapo » ; 33 000 condamnés (dont 21 200 à la peine de mort) dans le cadre de « l'opération de Harbin », déclenchée à la suite de l'ordre secret du NKVD n° 00593 du 20 septembre 1937, destiné à mettre fin aux « activités terroristes et diversionnistes commanditées par les services secrets japonais » (étaient tout particulièrement visés les ex-employés et cheminots de la compagnie des chemins de fer de Chine orientale, basée à Harbin, qui, après la cession de la ligne au Japon, avaient été rapatriés, comme citoyens soviétiques, en URSS). Neuf autres « opérations nationales », d'ampleur plus limitée, ont pour cible les citoyens soviétiques d'origine lettone (plus de 22 000 condamnés, dont 16 500 environ à la peine de mort), finlandaise (7 000 condamnés, dont 5 700 exécutés), grecque (plus de 11 000 condamnés, dont 9 500 exécutés), roumaine (6 300 condamnés, dont 4 000 exécutés), estonienne (5 700 condamnés, dont 4 700 exécutés), bulgare, macédonienne, iranienne, afghane – pour ces quatre dernières opérations, le nombre de personnes condamnées et exécutées n'a pas été établi avec précision [Werth, 2002-2]."

Voir également : Sud-Caucase soviétique : les déportations de divers musulmans dans les années 30 et 40

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris

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