jeudi 27 décembre 2012

Les revendications de Staline sur Kars et Ardahan (1945)

Taline Ter Minassian, "Géopolitique de la frontière soviétique en Transcaucasie : de la Révolution à la guerre froide (1917-1946)", in Sophie Coeuré et Sabine Dullin (dir.), Frontières du communisme. Mythologies et réalités de la division de l'Europe, de la révolution d'Octobre au mur de Berlin, Paris, La Découverte, 2007, p. 178-179 :

"Perdus par les bolcheviks à la paix de Brest-Litovsk en 1918, les vilayets de Kars et d'Ardahan, définitivement rétrocédés à la Turquie kémaliste en 1921, sont de nouveau évoqués en 1945, à l'appui de la réactivation, par l'URSS, de la question de l'Arménie turque. Alors que le gouvernement soviétique autorise et encourage le rapatriement en masse des Arméniens de la diaspora (le nerkaght), les provinces de Kars et Ardahan font l'objet d'une demande formelle formulée par Molotov en juin 1945 auprès de l'ambassadeur de Turquie à Moscou. Ce dernier fut informé que la poursuite des relations soviéto-turques dans le cadre du renouvellement du traité d'amitié de 1925 présupposait la cession de Kars et Ardahan à l'Arménie soviétique. Officiellement présentée par Staline lors de la conférence de Potsdam, la demande soviétique fut rejetée par Truman et Attlee, acquis aux objections du gouvernement turc et surtout conscient de la menace d'expansion de l'URSS qui contrôlait déjà alors une partie considérable de l'Europe orientale."

Mikhaïl Narinski, "Le gouvernement soviétique et le problème des frontières de l’URSS (1941-1946)", ibid., p. 211-212 :


"S'affirmant comme l'« héritier » des dirigeants russes, Staline portait une attention particulière aux Balkans et à la zone des détroits de la mer Noire. Pour mener à bien sa politique de renforcement de l'influence soviétique dans les Balkans, Staline était prêt à recourir à un instrument de la politique tsariste tel que la slavophilie. Il déclara en janvier 1945 : « L'ancienne slavophilie ne reflétait que la volonté de la Russie tsariste de soumettre les autres peuples slaves. Notre slavophilie est complètement différente - l'unification des peuples slaves, à égalité, pour la défense commune de notre existence et de notre futur. Nous ne souhaitons en rien contraindre les autres peuples slaves. » En fait, il s'agissait d'une politique d'unification des peuples slaves sous l'égide du Kremlin.

Maurice Dejean, alors directeur général chargé des Affaires politiques au Quai d'Orsay, notait en novembre 1944 : « Aujourd'hui comme hier, les ambitions de la Russie dans la péninsule sont commandées moins par son souci d'expansion territoriale que par ses préoccupations à l'égard des Détroits... La consigne "sécurité de la mer Noire" a pour corollaire la consigne "hégémonie sur ses côtes et les pays avoisinants". Toute la politique russe dans les Balkans consistera donc à éliminer l'influence, dans cette région, de quelque grande puissance que ce soit qui puisse mettre en cause la situation prépondérante que la Russie se réserve en mer Noire et le contrôle qu'elle tient à exercer sur les Détroits. »

La question du régime des Détroits fut posée par Staline au moment de ses négociations avec Churchill en octobre 1944 à Moscou : « Le camarade Staline dit que s'il est question de la Turquie, il lui faut préciser que d'après la convention de Montreux, la Turquie a tous les droits sur les Détroits, tandis que l'Union soviétique a très peu de droits. D'après la convention de Montreux, l'Union soviétique a autant de droits que l'empereur du Japon, et lui, le Camarade Staline, considère qu'il est nécessaire d'examiner la question de la révision de la convention de Montreux, dans la mesure où elle ne correspond absolument plus aux circonstances actuelles. » Avant le départ de Churchill de Moscou, Staline lui rappela une nouvelle fois le problème des Détroits.

Pour élargir l'influence soviétique dans la zone des Détroits et en Méditerranée, Moscou intensifiait sa pression sur la Turquie. On peut mentionner une sorte d'hostilité de Staline à l'égard de la Turquie.
Il aurait déclaré dès novembre 1940 : « En ce qui concerne la Turquie, nous exigeons des bases, afin que les Détroits ne puissent être utilisés contre nous... Nous pousserons les Turcs en Asie. Qu'est-ce que la Turquie ? Là-bas, il y a deux millions de Géorgiens, un million et demi d'Arméniens, un million de Kurdes, etc. Les Turcs ne sont que 6-7 millions. » Le gouvernement soviétique dénonça, le 19 mars 1945, le traité soviéto-turc de paix et de neutralité du 17 décembre 1925, en le déclarant non conforme à la nouvelle situation et nécessitant des améliorations. Lors des négociations avec l'ambassadeur turc, en juin 1945, Molotov exigea des modifications de frontières en faveur de la Géorgie et de l'Arménie, ainsi qu'une base maritime dans la zone des Détroits. A Potsdam, Staline et Molotov confirmaient les prétentions soviétiques sur les régions de Kars, Artvin et Ardahan, et leur proposition de modifier la convention sur les Détroits, signée à Montreux en juillet 1936. Lors de cette discussion, Molotov mentionna les traités de la Russie tsariste avec la Turquie au XIXe siècle. Dans les mois qui suivirent, les dirigeants soviétiques déployèrent une vaste campagne contre la Turquie."

Voir également : L'union sacrée de la diaspora arménienne autour du soutien à la dictature stalinienne (20 millions de morts)

Hitlérisme et stalinisme, les deux tentations des Arméniens dans les années 40

La turcophobie exacerbée de l'historiographie arménienne et les buts stratégiques de l'URSS vis-à-vis de la Turquie : éclaircissement du cas de la RSS d'Arménie par celui de la RSS de Géorgie

Staline et le chiffre sacro-saint d'1,5 million d'Arméniens

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d'Azéris

La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

Agitation irrédentiste en Arménie stalinienne au moment du pacte germano-soviétique

La propagande soviétique en faveur du "retour" des Arméniens dans les années 30