John Horne et Alan Kramer, 1914. Les atrocités allemandes : La vérité sur les crimes de guerre en France et en Belgique, Paris, Tallandier, 2011 :
La brutalité généralisée de l'époque contemporaine, incluant celle du colonialisme allemand en Afrique noire :
"Rien
de tout cela ne signifie que l'armée allemande soit la seule à
avoir traité les civils comme des ennemis ou à avoir assouvi une
vengeance sur une population vulnérable considérée comme source de
résistance militaire. Les Allemands eux-mêmes, lorsqu'ils cherchent
des parallèles historiques à leurs actions de 1914 pour les
utiliser contre les Alliés, se tournent vers la guerre de Sécession
et la guerre des Boers (1899-1902). Dans les deux cas, des civils
irréguliers ont été employés par l'armée qui défendait son
territoire. Dans les deux cas, les armées envahissantes se sont
servies de représailles collectives contre des innocents. Les
guérillas confédérées du Missouri sont combattues par des
représailles brutales semi-officielles menées par les forces de
l'Union. En réponse à l'illégalité de la rébellion dans son
ensemble, Sherman, de la fin de l'année 1864 au début 1865,
poursuit une politique de la terre brûlée à travers la Géorgie et
spécialement en Caroline-du-Sud, quoique les propriétés soient
davantage visées que les vies civiles. Sheridan dévaste
pareillement la vallée de la Shenandoah. En Afrique du Sud, les
Britanniques emploient la terreur contre la guérilla des Boers en
1900-1902, par l'incendie systématique des fermes, mais sans
exécuter les civils, et par la déportation des femmes et des
enfants dans des camps. Les morts dans ces derniers sont dues à une
mauvaise gestion plus qu'à une politique délibérée, mais
provoquent cependant un tollé général en Grande-Bretagne.
En
effet, les guerres civiles et coloniales au XIXe et XXe siècles sont
deux arènes prolifiques en brutalités entre soldats et civils. Les
guerres civiles, par nature, brisent la distinction entre combattant
et non-combattant, et visent la population civile, quoique cette
tendance mène précisément au premier code de conduite militaire,
le Code Lieber de 1863 rédigé par l'Union pendant la guerre de
Sécession. Plus les guerres deviennent idéologiques, plus la
distinction entre soldat et civil s'efface, au point que la guerre
civile russe de 1918-1920 et la guerre civile espagnole sont le
théâtre de massacres de civils à une échelle considérable (mais
probablement pas avec l'intensité de ce qui s'est passé en quinze
jours en Belgique et en France dans la seconde moitié d'août 1914).
La guerre d'indépendance d'Irlande, qui pour les Britanniques est un
mélange de rébellion civile et de guerre coloniale, se transforme
de la même façon en une terreur autorisée par la police et l'armée
contre la population civile.
Les
guerres coloniales, spécialement celles contre les peuples
indigènes, sont plus néfastes encore pour les civils que les
guerres civiles. Des échos de cette réalité hantent les événements
de 1914 de diverses manières, les Belges découvrant comme un
symbole de leur propre victimisation la mutilation des « mains
coupées » qu'ils ont été accusés d'avoir employée comme
punition au Congo, les Allemands condamnant les Britanniques et les
Français pour avoir utilisé des troupes coloniales « sauvages »,
et les civils belges et français comparant à l'occasion le
traitement que leur infligent les envahisseurs à la guerre coloniale
allemande. Toutes les puissances européennes au XIXe siècle et au
début du XXe siècle, pratiquent de féroces répressions contre les
peuples colonisés par des guerres inégales et par le massacre de
civils. Les Allemands remportent la palme, par leur guerre
génocidaire contre les Hereros et les Namas en Afrique du Sud-Ouest
en 1904-1907. Mais les Britanniques mènent également une guerre
brutale au Soudan et au Nigeria. Des forces militaires et
paramilitaires aux Etats-Unis et en Australie massacrent leurs
populations indigènes sur une large échelle." (p. 610-611)
"Il
y a aussi d'autres influences. L'une des plus intrigantes est celle
du monde colonial où l'Allemagne, comme d'autres puissances
européennes, a mené de brutales campagnes dans le quart de siècle
précédant 1914. Les idées des élites dominantes militaires et
conservatrices sur l'empire colonial ne doivent pas être écartées
comme exceptionnelles. La dimension européenne n'est pas éloignée
de leurs esprits. Ce n'est pas pour rien que le gouvernement, les
conservateurs et les nationaux libéraux ont défendu la politique
coloniale contre les fortes critiques des sociaux-démocrates, des
libéraux de gauche et du parti catholique du Zentrum par rapport à
la guerre menée par l'armée contre les Hereros en Afrique du
Sud-Ouest allemande en 1904-1907. Après leur défaite, les Hereros
ont été conduits dans un désert aride, où au moins cinquante
mille hommes, femmes et enfants ont péri. Il s'agissait d'une
politique intentionnelle d'anéantissement, planifiée par le Grand
Etat-Major. Schieffen était en contact quotidien par le télégramme
avec l'armée coloniale et approuvait ses mesures. A la fin, il
félicite le général von Trotha, commandant des forces coloniales,
pour avoir pratiquement exterminé ce peuple. Défendant la politique
coloniale au Reichstag, en 1906, le député libéral conservateur
Wilhelm von Kardoff compare les mesures sévères prises contre les
indigènes avec l'exécution des civils français en 1870-1871 pour
collaboration avec les francs-tireurs. Selon Kardoff, les indigènes
n'ont pas de place dans la mission civilisatrice de l'Allemagne :
« La terre n'est pas faite pour être habitée par des
cannibales. » Même s'il est difficile d'établir des
connexions causales précises, la guerre coloniale est un lien dans
la transmission d'idées entre la guerre de 1870 et 1914.
L'expérience coloniale donne aux politiciens allemands une plus
grande liberté d'expérimentation dans le comportement politique et
militaire, et abaisse le seuil de violence contre les civils
européens dix ans plus tard." (p.
260-261)
Les déportations allemandes de dizaines de milliers de civils belges et français (dans de mauvaises conditions et avant même l'entrée de l'Empire ottoman dans le conflit) durant la Première Guerre mondiale :
"La
déportation, au moment où la France est envahie, devient fréquente,
et dans le chaos des vastes mouvements de troupes, les vicissitudes
des déportés pouvaient être extrêmes. Une colonne de mille
prisonniers de guerre français et de trente-cinq civils fait halte
le 16 septembre à Frasnes-lez-Couvin, dans la province de Namur, en
route pour l'Allemagne. Trente-quatre civils, originaires de
Montmirail, Meaux, Châlons-sur-Marne et Reims, sont emmenés dans
une carrière et exécutés. Les Allemands prétendent qu'ils sont
coupables d'espionnage, d'avoir volé les biens de soldats tombés
sur le champ de bataille et d'avoir essayé d'incendier un hôpital
de soldats allemands blessés. La comtesse de Villermont, chez qui
logeaient les officiers allemands, a été témoin de la procédure
précédant l'exécution. Selon elle, quasiment tous les condamnés
étaient vieux, infirmes ou épuisés et ont été tués parce qu'ils
ralentissaient la marche de la colonne. Il y a en effet un certain
nombre de personnes âgées dans la liste établie par la suite. Un
civil, un instituteur à la retraite, s'est échappé en se cachant
parmi les prisonniers militaires, et témoigne par la suite des
traitements cruels infligés aux prisonniers civils, et du fait que
tous affirmaient avoir été arrêtés par erreur et accusés de
façon absurde. Un officier allemand, à qui on avait affirmé que
les civils étaient « des francs-tireurs, des espions, etc. »,
a organisé l'exécution.
Cet
incident est exceptionnel dans son déroulement mais ne l'est pas en
tant que preuve de la rudesse allemande envers les déportés civils.
En février 1915, dix mille civils français environ, déportés
pendant ou immédiatement après l'invasion, sont rapatriés
d'Allemagne, où ils ont été détenus dans de mauvaises conditions
dans trente et un camps à travers le pays. Entre treize mille et
quatorze mille civils belges ont été déportés dans la même
période. La Commission française consacre un rapport entier à ce
sujet, et conclut que beaucoup de déportés ont été arrêtés sous
le « faux prétexte » de résistance civile, mais que
d'autres l'ont été sans explication. C'est précisément parce que
beaucoup d'adultes actifs, spécialement des hommes, ont fuit
l'avance allemande que les déportés sont, de façon
disproportionnée, des femmes, des enfants, des vieillards et des
infirmes." (p. 123-125)
Les sentiments d'hostilité aux minorités dans l'Allemagne wilhelmienne et les violences en découlant :
"En
1914, le nationalisme militariste projette les identités
minoritaires de l'ennemi intérieur sur l'ennemi extérieur. Les
francs-tireurs sont imaginés comme des catholiques, des prolétaires
et des Alsaciens-Lorrains, chacun d'entre eux considéré comme une
minorité antinationale en Allemagne. L'anticatholicisme est sans
aucun doute la plus importante de ces identités négatives. On doit
le comprendre dans le contexte du Kulturkampf, cette campagne
conduite dans les années 1870 par Bismarck avec l'appui libéral
contre le catholicisme allemand. Il existe une mémoire persistante
de cette campagne où les catholiques sont perçus comme une menace
interne contre la cohésion du Reich, loyaux, non au nouvel
Etat-nation, mais à une puissance étrangère vague." (p.
243)
"Les
minorités nationales (Polonais, Danois et Alsaciens-Lorrains) sont
plus directement liées à l'ennemi extérieur en 1914 en vertu d'une
accusation de double allégeance. C'est particulièrement vrai des
Alsaciens-Lorrains, qui sont considérés par l'armée allemande
comme profrançais et susceptibles de s'engager dans une résistance
de francs-tireurs. De ce fait, le même complexe mythique naît là
comme sur le parcours de l'invasion en Belgique et en France, et des
civils sont accusés de tirer sur leur propre armée et d'appuyer les
Français. Par conséquent, les civils allemands en Alsace-Lorraine
sont les victimes de la violence allemande dans de nombreux cas entre
août et septembre, comme on l'a vu à Mulhouse. (...)
Dans de nombreux cas, des civils sont
punis pour leur déloyauté supposée même s'il n'y a pas de
massacres comme ceux qui se sont produits en Belgique et dans les
départements français frontaliers. Les hommes de Hampont, en
Lorraine, sont arrêtés après que les troupes bavaroises ont
prétendu qu'on leur a tiré dessus depuis les fenêtres, même si
une patrouille française aperçue est probablement responsable des
tirs.
Les prêtres catholiques, suspectés
d'appuyer l'indépendantisme en Alsace-Lorraine, sont visés, même
par les régiments allemands majoritairement catholiques. A Cernay
(Sennheim), le maire et le curé, ainsi que d'autres notables des
villages environnants, sont arrêtés pour sympathie avec les
Français, battus et exhibés dans les rues, et menacés de mort dans
le cas où d'autres soldats français seraient trouvés dans le
village. La population de Dalhain (Dalheim), près de Château-Salins,
en Lorraine allemande, est accusée d'avoir accueilli les Français
pendant leur brève incursion et d'avoir tiré sur les troupes
allemandes. En représailles, un prêtre est abattu, le village
incendié et la population déportée. A Saint-Maurice (St Moritz),
près de Sélestat (Schlettstadt), en Alsace, dans la nuit du 18 au
19 août, les troupes bavaroises, convaincues que les villageois leur
ont tiré dessus, chassent les habitants de leurs maisons, abattent
nombre d'entre eux qui fuient terrorisés lorsque leurs maisons sont
incendiées. (...)
Pour
le nationalisme militariste allemand et sa vision du monde
paranoïaque, la guerre offre l'opportunité de résoudre ces
problèmes d'unité interne en externalisant l'ennemi intérieur
comme faisant partie du « cercle des ennemis ».
Naturellement, l'hostilité aux minorités intérieures ne fait pas
partie du Burgfrieden (ou trêve politique) d'août 1914, et en
réalité elle trouble la classe politique qui cherche à renforcer
l'unité nationale. La colère contre l'ennemi intérieur fait
partie, pourtant, de l'explosion incontrôlée de sentiments
déclenchée par la guerre, et fournit un ingrédient important à
l'illusion collective de la guerre des francs-tireurs." (p.
247-249)
L'impact des pratiques de la Deutsches Heer (armée du IInd Reich) sur les dirigeants du IIIe Reich, dont Hitler lui-même :
"L'invasion
de la Pologne est à l'origine gouvernée par les mêmes règles de
combat observées dans l'armée allemande en 1914. Le 3
septembre 1939, Himmler donne l'ordre aux unités de la SS et de la
police, qui suivent les troupes régulières de la Wehrmacht,
d'abattre sur place les insurgés polonais pris en train de résister
ou l'arme à la main. L'armée est sujette au même genre de paranoïa
« des francs-tireurs » qu'en 1914, provoquée par la
nervosité des troupes inexpérimentées, par les inévitables
incidents de « tirs amis », par « le tir sans
raison sur des francs-tireurs [Freischärler] inexistants »,
mais aussi par des véritables actions d'arrière-garde conduites par
des soldats ou des miliciens polonais. Des civils sont massacrés à
Bromberg et Czestochowa début septembre 1939 après de tels
incidents. Alors que ce sont des unités de SS Einsatzgruppen et de
police, et non pas l'armée, qui sont principalement responsables de
la transformation d'une telle répression arbitraire contre les
civils en guerre d'extermination raciale, elles s'approprient le
langage et les concepts de l'armée pour le faire. Le 21 septembre
1939, Heydrich informe les Einsatzgruppen que la raison du
rassemblement des Juifs dans quelques grandes cités, préparatoire
au dessein final secret de déportation dans une réserve juive en
Pologne orientale, est que « les Juifs [sont] majoritaires dans
les attaques de francs-tireurs et dans le pillage ». En
employant l'image des francs-tireurs, et donc d'un ennemi dangereux
et déloyal, une continuité cohérente peut être construite dans
laquelle l'armée, elle aussi, peut perdre toute inhibition qui
demeure contre le fait de tuer des civils.
Bien
avant l'invasion de l'Union soviétique, Hitler déclare, dans le
fameux Kommissarbefehl de mars 1941, que la Convention de la Haye
(que l'URSS n'a pas signée) ne s'appliquera pas. Un ensemble
d'ordres en décline les implications, et alors que l'idéologie
raciale nazie, la répugnance du communisme et la peur des
« atrocités » bolcheviques contribuent simultanément à
la dureté anticipée contre les civils ennemis, celle-ci s'appuie
aussi sur la mémoire de la guerre des francs-tireurs de 1914. Le 13
mai 1941, le maréchal Keitel donne l'ordre que les francs-tireurs
soient « liquidés sans pitié par les unités de combat devant
qui ils s'enfuient », et un ordre de l'OKW, du 6 juin 1941,
décrète que « les agitateurs, les bolcheviques, les
francs-tireurs, les saboteurs et les Juifs » doivent être
exterminés. Le 11 juin, le général Müller dit aux officiers du
Grand Etat-Major et aux juges des cours martiales : « leur sens
de la justice doit se placer au deuxième rang derrière la nécessité
de la guerre », et ils doivent « retourner à l'ancienne
coutume de la guerre. Notre loi de la guerre actuelle n'a été
établie qu'après la [Première] Guerre mondiale. L'un des deux
ennemis doit rester sur le carreau. Les tenants du point de vue
ennemi ne doivent pas être préservés, mais liquidés. Le terme de
« Freischärler » [franc-tireur] englobe aussi les civils
qui appellent à faire de l'obstruction (par exemple les
propagandistes, les distributeurs de tracts, ceux qui détruisent les
ordres allemands (sic), les incendiaires, [...], etc.). »
Hitler
lui-même revient au précédent crucial de 1914. En pensant aux
partisans, peu après l'invasion de la Russie, il rappelle :
« L'ancien
Reich savait déjà comment agir avec fermeté dans les zones
occupées. C'est comme ceci que des attentats commis contre les
chemins de fer en Belgique ont été punis par le comte von der
Goltz. Il a fait brûler tous les villages environnants dans un rayon
de plusieurs kilomètres, après avoir fait abattre tous les maires,
emprisonner les hommes, et évacuer les femmes et les enfants. Il y a
eu trois ou quatre actes de violence en tout, puis plus rien ne s'est
produit. »
En
fait, ce souvenir est exagéré. Après le sabotage d'une ligne de
chemin de fer, le 25 septembre 1914, von der Goltz avait pris des
otages et menacé de représailles impitoyables en cas de répétition.
Pourtant, ce qui est important, c'est l'emploi fait par Hitler de la
mémoire de la guerre de francs-tireurs pour justifier l'escalade de
la brutalité contre les civils en 1941.
En
URSS, la résistance des partisans est négligeable pendant les six
premiers mois de l'invasion allemande, même si, à la mi-1942, elle
a déjà attiré jusqu'à cent cinquante mille combattants. Elle
n'est donc pas la cause de la brutalité allemande envers les civils,
même si elle l'a sans aucun doute renforcée. Dans d'autres zones de
l'Europe occupée par les Allemands, l'émergence de mouvements de
résistance est combattue par des représailles collectives qui
s'appuient aussi sur le précédent de 1914." (p. 585-587)
Ce qui est également occulté par les militants arméniens, ce sont les épurations ethniques perpétrées par la Grèce et la Bulgarie (deux pays balkaniques qui eurent des relations étroites avec l'Allemagne impériale, notamment du fait de l'origine germanique des familles régnantes), ainsi que les déportations-expulsions tsaristes de diverses populations civiles (dont des Allemands ethniques) durant la Première Guerre mondiale. Il n'est certainement pas anodin que ces violences de masse chrétiennes-orthodoxes frappèrent également les Juifs :