lundi 18 février 2013

L'Arménie, un pays mis en coupe réglée par les oligarques

ARMÉNIE • Un pays aux mains des oligarques
Face au président sortant, les principaux candidats d’opposition à la présidentielle du 18 février ont déclaré forfait. L’élite qui monopolise le pouvoir et l’économie maintient la société dans le dénuement.
    Vestnik Kavkaza | David Stepanian | 18 février 2013 |

Une économie “relativement libre”. Telle est la conclusion de l’étude de l’Heritage Foundation et du Wall Street Journal qui place l’Arménie au 38e rang d’un classement annuel mondial fondé sur dix critères fondamentaux tels que la liberté économique et commerciale, la transparence des investissements, l’ingérence de l’Etat ou la corruption. Tigran Sarkissian, Premier ministre, s’est immédiatement félicité de cette amélioration du climat économique et a trouvé cet indicateur très encourageant pour la poursuite des réformes. Cependant, en dépit de cette “liberté relative” et des efforts soutenus du gouvernement, il semble peu probable que les simples citoyens voient leur existence s’améliorer en 2013, si l’on en croit les déclarations d’Artem Assatrian, ministre du Travail et des Affaires sociales. Les allocations ne seront pas revalorisées, et aucune augmentation des retraites et des salaires des fonctionnaires n’est prévue. Par ailleurs, sans politique d’investissement, le problème du chômage n’a aucune chance d’être réglé. Le gouvernement laisse tous les retraités et personnes dépendant d’allocations de misère se débrouiller face à la hausse des prix.

En revanche, il a été décidé d’alourdir encore les impôts, ce qui devrait rapporter 118 milliards de drams supplémentaires [216 millions d’euros]. En 2012, une première augmentation, qui avait provoqué la colère des citoyens, avait déjà permis de collecter 108 milliards de plus. Le résultat de cette politique, nous l’avons sous les yeux. Les chiffres officiels, dont on peut raisonnablement penser qu’ils sont sous-estimés, recensent 34 % de pauvres en Arménie. Les sondages révèlent que seuls 10,3 % des gens sont satisfaits de leur situation, tandis que 49 % ont du mal à s’en sortir mais se font une raison et que 37,4 % ont des difficultés et sont mécontents.

Autre menace pour les maigres ressources de nos concitoyens : la chute de la devise nationale, le dram. En mars 2009, les pouvoirs publics ont déjà grugé le peuple en cessant d’intervenir pendant une journée pour maintenir son cours sur les Bourses locales, et le dollar est ainsi passé de 300 à 360 drams. Tous les affairistes étaient au courant, seuls les citoyens de base n’ont rien vu venir et ont perdu une bonne part de leurs économies. Aujourd’hui, ce scénario pourrait se répéter, car dans ses estimations des risques qui pèsent sur le budget 2013, le gouvernement n’exclut pas que le dram puisse être dévalué de 20 %. La population ne doit donc pas compter sur le pouvoir pour une quelconque amélioration de son quotidien.

Cependant, la belle vie est une réalité pour certains en Arménie. Environ 10 % des habitants en profitent, aux dépens des 90 % restants. Les hommes d’affaires, banquiers liés au pouvoir et hauts fonctionnaires ont un train de vie somptueux. Les postes dans la haute administration sont donc très courus et on compte des dizaines de fois plus de candidats souhaitant entrer à l’Académie nationale d’administration qu’à l’université d’Etat d’Erevan. Les jeunes ont sous les yeux trop d’exemples de la manière dont on peut se faire une place au soleil dans un pays pauvre.

Une opposition discréditée

Ovik Abramian, président du Parlement d’une Arménie qui compte 3 millions d’habitants et où les retraités perçoivent [l’équivalent de] 50 dollars par mois, effectue ainsi la plupart de ses nombreux voyages à l’étranger en affrétant un jet pour l’occasion. Il prélève par ailleurs à chaque fois 40 000 à 50 000 dollars dans les caisses de l’Etat pour ce qu’il qualifie de “frais de représentation”.

Des hommes comme lui, la minuscule Arménie criblée de dettes en compte des centaines, voire des milliers. Le gouvernement, afin de satisfaire l’avidité croissante d’une classe de hauts fonctionnaires, ne cesse de se creuser les méninges pour inventer de nouvelles sources de revenus.

Le plus triste de cette situation, c’est l’absence de perspectives. Tout porte à croire que le pouvoir restera en place, car à la veille de la présidentielle l’opposition est à terre. Et cette soi-disant opposition n’a jamais rien fait pour s’imposer, ce qui discrédite la notion même d’élection dans le pays. Le président actuel, Serge Sarkissian, chef du Parti républicain, est le favori incontesté. Et tout laisse à penser que si les partis siégeant au Parlement, tels le Congrès national arménien, la Fédération révolutionnaire Dachnaktsoutioun et Arménie prospère, ont renoncé à présenter des candidats, c’est à la suite d’un accord passé avec les autorités. Ils affirment ne pas vouloir prendre part à un scrutin faussé, mais leur argumentation ne convainc guère. En effet, rien ne les a empêchés de participer aux législatives du printemps dernier. Si le président sortant n’a pas d’adversaire aujourd’hui, c’est grâce à des tractations qui laissent la société seule face à un pouvoir qui a monopolisé le champ politique et économique.

Les projets de Gagik Khatchatrian montrent ce qu’un tel rapport de force peut donner. Important homme d’affaires, il est aussi chef du Comité des revenus de l’Etat. Pour 2013, il a l’intention de recueillir 118 milliards de drams supplémentaires en modifiant la législation fiscale et douanière, ainsi que la gestion des impôts et des douanes, par des moyens que lui seul connaît. On voit bien pourquoi le businessman collecteur d’impôts reste muet sur la possibilité pour l’Etat d’engranger plus d’impôts par le biais d’une croissance économique ou de ­l’augmentation des revenus de la po­pulation.

L’émigration continue

Notons que Khatchatrian est ­indirectement propriétaire de MegaFood, l’une des deux plus grosses sociétés importatrices de produits alimentaires, d’un supermarché, d’une compagnie de taxis, de la société Megamotors et du restaurant Santa Fe. La société Megasport, le magasin de montres de luxe Chronograf, le fournisseur d’accès internet U Com, le terminal douanier Alians, l’usine de produits laitiers Amasia et d’autres entreprises du pays lui appartiennent également, à lui ou à des membres de sa famille. Le patrimoine de Khatchatrian est un secret de Polichinelle. Alors, de quelle efficacité le responsable des impôts et des douanes, lui-même fraudeur, pourrait-il faire preuve pour lutter contre la fraude qui mine l’économie arménienne ?

La conséquence logique de cette situation est l’émigration.
Lorsque les gens ne sont pas satisfaits de ce qui se passe dans leur pays, soit ils se mobilisent pour changer les choses, soit ils s’en vont. Avec un paysage économique et électoral verrouillé, l’émigration ne peut que croître. L’économie relativement libre de l’Arménie n’a rien pour séduire ses citoyens, qui préfèrent partir plutôt que de continuer à enrichir une élite qui a déjà amassé des fortunes.
Source : http://www.courrierinternational.com/article/2013/02/18/un-pays-aux-mains-des-oligarques-0