mercredi 13 février 2013

Le point de vue du publiciste allemand Ernst Jäckh sur les massacres d'Arméniens

Ernest Jackh (Ernst Jäckh), The Rising Crescent : Turkey Yesterday, Today and Tomorrow, New York-Toronto, Farrar & Rinehart Inc., 1944, p. 42-44 :

"Massacrer l'ennemi a été un instrument séculaire et endémique de la guerre totale dans tout le Proche et Moyen-Orient, de Belgrade à Bagdad et de l'Ararat à l'Armageddon. Toutes les races et les religions y ont participé. Nous lisons à ce sujet dans les récits bibliques de Moïse en Egypte, ou du massacre des fils d'Ephraïm avec le mot shibboleth, ou de l'extermination des enfants juifs par Hérode, et la triste histoire s'est réalisée à travers les siècles jusqu'aux massacres bulgares, grecs, serbes, arméniens, et turcs. Cela a été une coutume vile, barbare. Mais une coutume ne se limitant pas à une race ou un peuple en particulier.

Les Européens et les Américains ont montré une réaction tout à fait différente selon qu'il s'agissait de récits de musulmans massacrés ou de ceux de chrétiens massacrés. Quand les chrétiens ont été les malheureuses victimes, l'incident a fait les gros titres et a été dramatisé et utilisé comme un exemple de plus des pratiques du "Turc sanguinaire". D'autre part, lorsque des musulmans innocents ont été les victimes, leur cas a été, pour autant que je sache, ignoré ou déformé. Cela a été particulièrement vrai depuis le traité de Berlin, qui a fait des Arméniens les pupilles officiels de la Grande-Bretagne.

Mais faire la distinction entre les musulmans et les chrétiens ou faire de cette pratique une question religieuse est loin de la vérité. Il est également trompeur de comparer les massacres dans l'Empire ottoman aux pogroms contre les Juifs dans la Russie tsariste. Car les Juifs n'ont jamais eu la position hostile, allant jusqu'à la violence et la révolution, contre le gouvernement russe que les nationalités chrétiennes avaient l'habitude de prendre contre l'Etat ottoman. L'expert britannique cité ci-dessus poursuit en disant, se référant aux conclusions de l'enquête et du rapport Carnegie : "Les Arméniens s'étaient comportés en Turquie comme la lutte pour l'existence des nationalistes irlandais à l'égard de l'Angleterre, et avec des résultats similaires. En ce qui concerne les meurtres et les massacres, la responsabilité des Turcs et des Arméniens était assez bien partagée." Ce fut corroboré par la Douma russe qui, en reprenant les termes du Temps de Paris et du Daily Chronicle de Londres du 23 septembre 1915, appelait la révolution des sociétés secrètes arméniennes derrière l'armée turque du Caucase "notre septième allié". En d'autres termes, selon le point de vue des Turcs, les révolutionnaires arméniens, citoyens de l'Empire ottoman, jouaient un rôle de "cinquième colonne" plus de vingt ans avant que ce terme n'ait été inventé lors de la guerre civile espagnole. De nombreux rapports de témoins oculaires, tels que les missionnaires américains, ont corroboré ces déclarations.

L'expérience de l'auteur en tant que médiateur entre les Turcs et les Arméniens après les massacres d'Adana, en 1909, lorsqu'il eut des entretiens avec le patriarche arménien, et au cours de la Première Guerre mondiale, tend à confirmer ce point de vue. La première fois, il vit les coupables kurdes musulmans pendus par le gouverneur jeune-turc, et l'ordre et la tolérance religieuse affichés partout par le gouvernement ottoman. Au moment de la Première Guerre mondiale, il introduisit le défenseur des Arméniens, le Dr. Lepsius, auprès du généralissime turc Enver Pacha, et grâce à l'intervention de l'auteur la vie de nombreux Arméniens, en particulier des femmes et des enfants, fut sauvée.

Il faut admettre que la cruauté et la destruction mutuelles étaient épouvantables. La souffrance et le sacrifice des Arméniens innocents de toute révolution ou de toute conspiration est une page tragique de l'histoire. Les Arméniens sont une race très ancienne, leur histoire précède l'Empire romain. Depuis l'époque romaine, ils ont survécu en tant que peuple, mais pas en tant que nation ou Etat. Par conséquent, en tant que peuple, ils ont lutté constamment pour la renaissance d'un Etat arménien sur les ruines de l'Empire ottoman. Ainsi, les problèmes fondamentaux qui existent entre les Arméniens et les Turcs ont toujours été politiques. Ils relevaient des luttes des nationalités qui cherchaient la déstabilisation de l'Empire ottoman, des luttes qui ont été fréquemment exploitées par les Grandes Puissances intéressées par leur profit personnel."

Voir également : Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

L'agitation arménienne et grecque, d'après le compte rendu du baron von Mirbach (sur le voyage officiel du Kaiser Guillaume II dans l'Empire ottoman en 1898)

Le contexte de l'émergence du nationalisme et du terrorisme arméniens

Les prétendus "massacres hamidiens" de l'automne 1895

Le prétendu "massacre jeune-turc" d'Adana en avril 1909

Les tentatives de mise au pas des chefs tribaux kurdes (tourmentant notamment les paysans arméniens) par les Jeunes-Turcs

Automne-hiver 1914-1915 : le rôle militaire décisif des belligérants arméniens, d'après la presse française
  
L'imbrication de deux réalités : le martyre des muhacir et les massacres d'Arméniens en Anatolie

Les massacres arméno-russes de musulmans en Anatolie
 
Les volontaires arméniens de l'armée russe : des criminels de guerre

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale