lundi 11 février 2013

Les Arméniens de l'armée ottomane ont-ils été "exterminés" pendant la Première Guerre mondiale ?

Mehmet Beşikçi, The Ottoman Mobilization of Manpower in the First World War : Between Voluntarism and Resistance, Leyde, Brill, 2012 : 

"La formation d'unités militaires basées sur le travail n'était pas un phénomène entièrement nouveau dans l'armée ottomane. Il y avait des bataillons semblables appelés "bataillons de service" (hizmet taburları) qui ont été formés au cours de la guerre balkanique. Ce n'était pas propre à l'armée ottomane. Un grand nombre de recrues de l'Inde ont été affectées aux corps de travail et de portage utilisés en Irak par l'armée britannique lors de son invasion de la région durant la Grande Guerre. Ces unités de travail, qui ont été appelées péjorativement corps de "coolies", incluaient aussi des prisonniers.

Les unités de travail de l'armée ottomane étaient à l'origine remplies par des hommes trop vieux ou trop jeunes pour servir dans l'armée, des soldats blessés devenus impropres à la messagerie militaire sur les champs de bataille, et par des conscrits plus âgés qui étaient affectés à la réserve active ou aux unités de réserve territoriales. Des individus volontaires et âgés étaient également utilisés par les bataillons de travail. Mais au cours de la Grande Guerre, les bataillons de travail furent très largement ouverts aux non-musulmans ottomans enrôlés et considérés comme "non fiables" pour porter les armes, quels que soient l'âge ou la condition physique. En ce sens, les bataillons de travail n'avaient pas seulement pour fonction de mener à bien les travaux manuels utiles, mais aussi de contrôler les conscrits "peu fiables" au sein de l'armée.

Par une décision des autorités militaires ottomanes, les conscrits non-musulmans furent pour la plupart assignés à la catégorie du "service non-armé", même s'ils étaient physiquement aptes pour le "service armé". Ceux qui furent enregistrés dans la catégorie non-armée furent presque entièrement déployés dans les bataillons de travail. Il en était ainsi avant même que les Ottomans n'entrent officiellement en guerre. En d'autres termes, la méfiance et la discrimination envers les non-musulmans étaient déjà évidentes à la veille de la guerre. Par une ordonnance du ministère de la Guerre en date du 3 août 1914, il était déclaré explicitement que "les bataillons de travail doivent être composés autant que possible de non-musulmans". De même, dans un télégramme du ministère de l'Intérieur du 11 août 1914 pour les unités provinciales, la décision du ministère de la Guerre sur l'affectation des non-musulmans enrôlés à des tâches manuelles dans la construction de routes était citée et les administrateurs locaux étaient invités à décider, en coordination avec les commandants militaires locaux, sur quelles routes ces hommes seraient mis au travail.

La réalité de la tendance à désarmer des conscrits non-musulmans et à les mettre dans des bataillons de travail avant même l'entrée en guerre de l'Empire ottoman peut aussi être vue dans les rapports des consulats étrangers. Par exemple, un rapport consulaire britannique à Erzurum du 14 octobre 1914 déclarait que "dans les deux ou trois dernières semaines de nombreux soldats arméniens" dans la région avait été "définitivement désarmés et affectés au débroussaillage". D'autre part, la masse des conscrits non-musulmans dans les bataillons de travail fut élargie à certains moments pendant la guerre. Par exemple, après la défaite de Sarıkamış sur le front du Caucase, où les autorités ottomanes affirmèrent que les Arméniens avaient agi en collaboration avec les Russes, le commandant en chef par intérim, Enver Pacha, donna un ordre à toutes les unités militaires, le 25 février 1915, prescrivant que "les Arméniens ne devaient strictement pas être employés dans les armées mobiles, dans les gendarmeries mobiles et fixes, ou dans tout autre service armé". De nombreuses recrues arméniennes de l'armée ottomane furent assignées aux bataillons de travail après cet ordre.

Cependant, comme dans le cas de nombreux ordres donnés et décisions prises par les autorités ottomanes pendant la guerre, l'application de cette ordonnance a été caractérisée par l'incomplétude et les exceptions ; sa mise en oeuvre n'était pas normative.
Non seulement après cet ordre, mais aussi après que la population arménienne ait été expulsée d'Anatolie et exposée à des massacres, il y avait encore des soldats arméniens servant sous les armes dans différents lieux. Par exemple, il y avait des soldats arméniens dans l'armée ottomane combattant avec des armes sur le front du Sinaï et de la Palestine jusqu'au printemps 1916. En fait, on peut affirmer que, si l'existence de ces exceptions implique les limites du pouvoir ottoman dans l'exécution de ses décisions, elle pourrait également traduire la volonté de ce même pouvoir, car cela était en harmonie avec le pragmatisme ottoman pendant la guerre. Si certains éléments d'un groupe ethno-religieux pouvaient apporter une contribution à l'effort de mobilisation ottoman de la manière définie par l'Etat ottoman, les autorités ottomanes n'hésitaient pas à les utiliser même quand elles exprimaient de l'hostilité ouverte pour ce groupe en général. Par exemple, à partir du moment où l'armée ottomane a souffert de l'insuffisance du personnel médical, aucun médecin militaire non-musulman n'a été affecté à des bataillons de travail ; ils ont toujours été maintenus dans des unités combattantes régulières. Alors que leur personnel était en grande majorité non-musulman, de nombreux bataillons de travail eux-mêmes n'avaient pas de médecins militaires.

Tous les non-musulmans dans les bataillons de travail n'étaient pas des Grecs et Arméniens ottomans ; il y avait aussi des non-musulmans de communautés plus restreintes, comme les Assyriens (Süryânî), mais ils étaient beaucoup moins nombreux. Il n'y avait pas non plus de bataillons de travail ne comprenant que des non-musulmans. Des recrues musulmanes étaient également employées en leur sein. Mais ces musulmans enrôlés étaient généralement ceux qui étaient trop vieux ou considérés comme peu aptes physiquement ou guère utiles pour le service armé. Les bataillons de travail comprenaient également des musulmans libérés des prisons pour contribuer à l'effort de mobilisation. En outre, les déserteurs qui étaient pris pouvaient également être affectés aux bataillons de travail comme une sorte de punition." (p. 129-132)

"Les bataillons de travail de l'armée ottomane étaient caractérisés par des conditions de vie et de travail notoirement mauvaises. L'un des problèmes majeurs dont les bataillons de travail souffrirent pendant la guerre était la médiocrité du logement, du ravitaillement et de l'équipement. Par exemple, le soldat vénézuélien Rafael de Nogales, qui servit dans l'armée ottomane pendant la Première Guerre mondiale en tant que soldat de fortune, rapporta dans ses mémoires que lors d'une visite en septembre 1915 avec un officier-inspecteur ottoman de la construction de routes à Islahiye (un district d'Adana), qui a été réalisée par trois ou quatre bataillons de travail composés presque entièrement d'Arméniens et de Grecs ottomans, il observa que de nombreux soldats-ouvriers souffraient gravement et mouraient de faim alors que leurs officiers ottomans volaient les vivres et les salaires alloués. Alors que la médiocrité de la nourriture et des vêtements était en fait un problème général dans l'armée ottomane sur presque tous les fronts et constituait l'un des principaux problèmes s'agissant des désertions (voir chapitre 5), la situation était bien pire dans les bataillons de travail. Par ailleurs, le traitement des soldats-ouvriers dans les bataillons de travail était généralement mauvais. En outre, des documents indiquent également que certaines unités de travail furent attaquées par des brigands dans certaines régions, comme à Nusaybin (un district de Diyarbakir) en 1917. Ces aspects notoires des bataillons de travail, qui furent connus par les expériences des premiers conscrits et furent diffusés au sein des communautés par le bouche à oreille, angoissaient les conscrits potentiels et créaient parmi les non-musulmans réticents un motif supplémentaire de se soustraire au service militaire. A cause de ces problèmes, les désertions dans les bataillons de travail furent fréquentes ; et si les non-musulmans constituaient la majorité, des soldats-ouvriers turcs désertèrent également. Des cas de désertions prirent parfois une forme violente et constituèrent une sorte de rébellion mineure dans un bataillon, comme dans le cas du bataillon de travail d'Urfa, où des soldats-ouvriers arméniens attaquèrent le capitaine du bataillon et plusieurs autres soldats musulmans avec des pioches et des pelles au moment de leur désertion.

Mais une affirmation plus contestée en ce qui concerne les bataillons de travail a été qu'ils seraient devenus les arènes meurtrières des conscrits arméniens après la décision de déporter la population arménienne d'Anatolie en 1915. Par exemple, Vahakn Dadrian a mentionné le cas d'environ deux mille soldats arméniens, qui furent affectés à des fonctions de bataillon du travail, furent "piégés et abattus sur leur chemin vers une nouvelle affectation sur le chemin de fer de Bagdad", et Vehib Pacha, commandant de la Troisième Armée, lança une enquête sur ces meurtres, qui conduisit à une cour martiale et quelques exécutions. Et certains observateurs missionnaires affirmèrent que certains bataillons de travail composés d'Arméniens furent tués en masse, la plupart du temps par des gendarmes locaux, comme dans le cas de deux bataillons de travail dans la région d'Urfa, où Jakob Künzler, un missionnaire suisse, rencontra deux survivants arméniens des bataillons de travail qui racontèrent ces massacres. Bien que tous les bataillons de travail n'étaient pas ethniquement ou religieusement homogènes (comme on le voit dans le tableau 7), il semble que les Arméniens étaient surreprésentés parmi les victimes." (p. 134-135)

"Il y a eu aussi des cas documentés de désertions de non-musulmans, comme dans le cas de certains Arméniens qui désertèrent le front du Caucase, et dont beaucoup participèrent à l'armée russe en tant que volontaires. De même, les cas de désertions arabes étaient non seulement mentionnés dans les sources turques, mais aussi dans les comptes rendus des officiers allemands et d'autres participants étrangers dans l'armée ottomane.

D'autre part, alors que de tels exemples d'insoumission et de désertion de groupes non-musulmans et non-turcs peuvent certainement être multipliés, les généralisations faciles devraient également être évitées. Le tableau est en fait plus complexe. Par exemple, même après 1915, on trouve des exemples de simples soldats arméniens servant sur la ligne de front, sans parler de leur service dans les bataillons de travail. Certains officiers arméniens rendirent des services remarquables sur le front et gagnèrent la reconnaissance des autorités ottomanes. Par exemple, Garabet Haçeryan, un médecin-capitaine, servit sur le front des Dardanelles et fut décoré pour son service exceptionnel pendant la guerre." (p. 255-256)


Erik Jan Zürcher, The Young Turk Legacy and Nation Building : From the Ottoman Empire to Atatürk's Turkey, Londres-New York, I. B. Tauris, 2010 :

"Dans l'ensemble, les bataillons de travail étaient composés d'Arméniens (une source les estime à 75 %), mais aussi de chrétiens syriens et grecs. Ces minorités chrétiennes, dont la fidélité était suspecte aux yeux de l'armée ottomane, étaient des candidats idéals pour le recrutement dans ces bataillons désarmés et gardés. En ce qui concerne les recrues arméniennes, dans un premier temps seulement les hommes les plus jeunes (15-20 ans) et les plus âgés (45-60) furent mis au travail, avec ceux de 20 à 45 ans enrôlés dans l'armée régulière. Mais la décision du 25 février 1915, à la suite de l'échec de l'offensive à l'Est de l'armée ottomane et de la défaite de Sarıkamış, de désarmer tous les Arméniens de l'armée de peur qu'ils ne collaborent avec les Russes signifiait évidemment que beaucoup de ces Arméniens qui avaient été recrutés dans les unités de l'armée régulière ont été alors également transférés dans des bataillons de travail. Ce fut certainement la pratique sur le front du Caucase, bien qu'elle n'ait pas été universelle, étant donné que nous trouvons la mention de soldats arméniens servant sur la ligne de front au Sinaï jusqu'au printemps 1916.

Des témoins oculaires ont décrit les conditions atroces dans les bataillons de travail arméniens. Comme les soldats musulmans, les recrues arméniennes étaient sous-alimentées, épuisées, souffraient de maladie, même si les unités de soutien, comme les bataillons de travail, ainsi que les garnisons des forteresses, étaient encore plus mal loties que les soldats du front. Les mauvais traitements infligés aux recrues arméniennes dans les bataillons de travail à l'hiver 1914-1915 n'étaient qu'un cas extrême de ce qui se passait dans toute l'armée." (p. 171-172)

"La plupart de ces déserteurs [de l'armée ottomane] ne rallièrent pas l'ennemi en règle générale, bien que, en particulier dans la seconde moitié de la guerre, le nombre des Arméniens et des Arabes qui passèrent aux Britanniques augmenta fortement." (p. 177)


Voir également : Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

La position équivoque des Arméniens, notamment dachnaks, durant les Guerres balkaniques (1912-1913)

1912-1914 : la réactivation du thème de l'"autonomie arménienne" et les velléités de la Russie tsariste sur les vilayet d'Anatolie orientale

Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

Epidémies et carence de moyens de transport dans l'Empire ottoman en 1914-1918

La tragédie des musulmans d'Anatolie