jeudi 28 mars 2013

L'exode vital des Arméniens

Monde
En Arménie, le salut par l’exil
26 mars 2013 à 20:36

Reportage Faute d’emplois, les hommes travaillent la majeure partie de l’année en Russie. Un exode vital pour les familles mais qui prive le pays de toute perspective de développement.

Par VERONIKA DORMAN Envoyée spéciale à Eranos (Arménie)

Dans la rue principale d’Eranos, un village arménien des bords du lac de Sevan qui scintille sous le froid soleil printanier, des hommes désœuvrés tiennent des conciliabules à chaque carrefour. Ils ne sont pas pressés. Ils sont en «vacances». Dans quelques jours, ils quitteront leur village d’Arménie pour reprendre la route des grandes villes de Russie : Saratov, Tcheliabinsk, Volgograd, Moscou ou Krasnodar. C’est là qu’ils travaillent, huit, dix mois dans l’année. Parce qu’à Eranos, comme dans les autres villages de cette partie caillouteuse de l’Arménie, il n’y a pas de travail.
Samver, 50 ans, le visage profondément ridé, sourit en découvrant ses dents en or et plisse des yeux bleus presque transparents sous sa casquette noire. Comme la plupart des hommes ici, il est vêtu d’un blouson en cuir rude, avec un col en fausse fourrure. «Moi, ça fait vingt ans que je fais des allers-retours. Depuis que l’usine a fermé, il n’y a rien à faire ici», explique-t-il dans un mauvais russe. Pour pouvoir envoyer 500-600 euros par mois à sa famille, Samver s’envole tous les ans dans une des villes de Russie où on lui propose du travail. Son fils aîné, qui a 30 ans, fait pareil. Comme presque tous les hommes en âge de travailler de ce village de 5 000 habitants.
«La vie en Russie n'est pas rose»

Dans la bourgade, entre la mairie, les écoles, l’infirmerie et les commerces, il y a 300 emplois, tout au plus. Le salaire moyen varie entre 93 euros pour une infirmière et 150 euros pour un fonctionnaire. Même ceux qui ont la «chance» de travailler ne parviennent pas à subvenir aux besoins de leur famille. La migration est une nécessité, pas un luxe. «Beaucoup partent à contrecœur : la vie en Russie n’est pas rose, et ils laissent derrière femmes et enfants, soupire un employé de la mairie, qui refuse de donner son nom. Mais tout le village ne vit que grâce aux transferts d’argent en provenance de la Russie, qui est notre mère nourricière.»

A l’époque soviétique, des usines de pièces détachées employaient des centaines d’ouvriers spécialisés, les autres travaillaient dans les kolkhozes. Mais depuis vingt ans, la région ne produit plus rien. Les mécaniciens se sont recyclés en maçons migrants, tandis que le travail de la terre est désormais à la seule charge des femmes, qui vivent presque toute l’année dans des villages sans hommes. Entre mars et décembre, elles bêchent, plantent, cueillent, élèvent les enfants, réparent des toitures, et attendent. L’argent à la fin du mois. Le retour du mari à la fin de la saison.

Artsvik a 55 ans, dont la moitié dans cette attente : «J’ai passé toute notre vie mariée sans lui», dit-elle en hochant la tête en direction de Gagik, qui fume près du poêle. Leur maison est cossue et spacieuse, comme beaucoup d’autres dans Eranos, garnie d’un mobilier plutôt coûteux qui tranche avec les vêtements simples et usés des résidents. «Ça fait vingt ans que je la construis, c’est une vie ça ?» souffle Gagik.
Un sujet de préoccupation

La migration pendulaire existe depuis l’époque soviétique, mais elle s’accentue, notamment depuis la crise de 2008. Si l’émigration définitive n’est plus aussi dramatique que durant les années 90, elle n’en demeure pas moins un sujet de préoccupation pour la société arménienne, d’autant qu’elle touche non seulement les couches défavorisées, mais également la classe moyenne et éduquée. Entre 2001 et 2011, entre deux recensements, l’Arménie a perdu 1% de sa population par an (environ 30 000 personnes), une saignée pour un pays de 3,1 millions d’habitants. Pour le démographe Ruben Yeganyan, le principal fléau est le chômage, que les autorités estiment à 8%, alors qu’en réalité il touche plus de 30% de la population active. «Mais même les emplois existants sont généralement sous-payés, insiste Yeganyan, y compris en ville. Avec un revenu moyen, on ne peut pas payer les études de ses enfants, par exemple.» Selon les dernières données du Service national des statistiques, le salaire moyen en Arménie était de 260 euros en 2012.

Malgré les liens étroits, historiques, culturels et politiques, qui unissent les deux pays, la Russie n’est pas un choix du cœur. «Les Arméniens ne vont en Russie que parce que l’Europe ne veut pas d’eux», assure le politologue Alexandre Iskanderian, directeur de l’Institut du Caucase. Il n’y a en effet pas de régime de visas, ni de barrière linguistique, et les permis de travail sont faciles à obtenir. Selon les dernières données de l’agence de statistiques russe Rosstat, 1,2 million d’Arméniens vivent aujourd’hui en Russie, tandis que 70 000 font des va-et-vient saisonniers.

Difficile de calculer exactement la part que représentent les revenus en provenance de l’étranger dans l’économie nationale, mais, selon diverses estimations, les transferts d’argent correspondent à 25% du PIB. «La migration assure le pouvoir d’achat du pays, et ces gens qui partent pour toujours ou juste pour la saison ne produiraient rien s’ils restaient ici, explique Yeganyan. Mais il y a un revers à la médaille : à long terme, c’est une entrave au développement du pays, qui se vide de ses forces vives.» En outre, cet argent n’est pas investi pour l’avenir, mais sert pour la vie, la survie, la consommation immédiate. «Et une partie de ces revenus s’abîme dans un système économique totalement corrompu», regrette l’expert.
Source : http://www.liberation.fr/monde/2013/03/26/en-armenie-le-salut-par-l-exil_891476

Voir également : L'exode des Arméniens d'Arménie

Ces nombreux immigrés clandestins arméniens qui vont en... Turquie