vendredi 21 juin 2013

Sahak Ter-Gabrielian et le premier plan soviétique de "rapatriement" des Arméniens

Georges Gvazawa, "La politique de provocation", Prométhée, n° 59, octobre 1931, p. 9-12 :
Des nouvelles terrifiantes nous arrivent du Caucase. La tuerie stupide et insensée qui se déroule en Géorgie et en Azerbaïdjan dépasse par son horreur tout ce qu'on peut imaginer. On ne peut lire sans frémir les courts communiqués que nous publions ci-dessous : des centaines de paysans sont fusillés ; et parmi ces victimes de la barbarie moscovite, il y a des enfants de 7 et 9 ans et des vieillards octogénaires ; des femmes et des enfants sans défense sont arrêtés et relégués en masse en Russie.

Ce n'est pas que leur nombre nous paraisse trop élevé, les bolcheviks nous ont habitué à des excès beaucoup plus effroyables, mais cette fois leur atrocité dépasse toute mesure et atteint une folie qui ne peut avoir aucune excuse, aucune circonstance atténuante, ne fut-ce qu'au point de vue de leur propre idéologie.

En effet, la période « héroïque » de la révolution est finie depuis longtemps ; on est, ou tout au moins on prétend être dans une phase « d'édification socialiste », c'est-à-dire dans une période de travail constructif, régulièrement établi, minutieusement calculé et méthodiquement poursuivi.. N'empêche que les malheureux citoyens géorgiens et azerbaïdjaniens soient traqués, persécutés et massacrés. Cependant, ce sont de simples paysans qui n'ont jamais demandé autre chose qu'une modeste concession, celle de les laisser cultiver leur jardin.

Inutile. Vous pouvez être un honnête homme, un bon travailleur, absolument étranger à tout mouvement de nature à porter ombrage au pouvoir existant, vous n'en êtes pas moins exposé à tout instant aux foudres de la tyrannie sanguinaire de Moscou. Un beau jour votre modeste demeure est assaillie par une ruée de soldats armés jusqu'aux dents et, si vous n'avez pas réussi à fuir à temps, vous êtes perdus. Parmi les cris des femmes éplorées, à côté de berceaux éventrés, vous êtes abattus comme un chien. Les femmes et les enfants sont expulsés, sinon massacrés sur place, et dirigés vers le Nord, vers la Sibérie ou Solovki. Des dizaines de villages sont ainsi vidés d'habitants et mis à la disposition du gouvernement pour être repeuplés avec un autre élément qu'on croit, à tort ou à raison, plus sûr, ou plus docile.

Mais quelle peut bien être la cause de cette folie ? On est généralement enclin à croire que c'est l'opposition des paysans aux entreprises de collectivisation que le gouvernement s'efforce de réaliser dans les Républiques caucasiennes. Certes, l'expérience soviétique se heurte à la psychologie du peuple, à ses moeurs et habitudes, aussi bien qu'à la structure économique et sociale établie depuis des siècles. On sait que, l'année passée ; il y a eu sur ce terrain des conflits sanglants entre la population locale et les « brigades de choc » de Moscou. Le gouvernement a été contraint de refroidir son zèle et de reculer devant la menace d'un soulèvement général. Mais ce ne fut là qu'une manoeuvre : il profita de l'accalmie qui régnait pour faire ses préparatifs et, le printemps venu, il jeta toute une armée dans la province rebelle, occupa les points stratégiques et se mit à exécuter son plan qui, comme l'on voit, n'a rien de commun avec la « collectivisation de l'économie rurale ».

Quel est donc ce plan ? Notre correspondant fait allusion aux intrigues de quelques Arméniens qui seraient tentés, dans l'époque transitoire où nous sommes, de s'emparer, sous la protection du pouvoir soviétique, d'un lambeau du territoire voisin. L'allusion ne nous paraît pas plausible. La situation actuelle au Caucase est si tragique pour tous, l'oppression soviétique si effroyable et la manifestation de solidarité entre les peuples du Caucase si éclatante, qu'on a peine à supposer qu'une telle bévue politique puisse prévaloir dans les milieux responsables du peuple arménien. Mais il ne faut jamais perdre de vue que nous avons affaire aux Soviets, et alors tout s'éclaircit et tout s'explique. Si quelques Arméniens y sont mêlés, il est évident qu'ils ne peuvent être que des instruments entre les mains sanglantes et criminelles des dirigeants de Moscou.

L'apparition de l'obscur Ter-Gabrielian dans les coulisses ténébreuses de l'activité soviétique à Paris y projette quelque lumière. Ce repris de justice, actuellement premier ministre de l'Arménie soviétique, avait une mission délicate à remplir. Il devait entamer des pourparlers avec les milieux arméniens de Paris et décider les émigrés arméniens à retourner dans leur patrie. A en croire les Dernières Nouvelles (N° 3831), M. Ter-Gabrielian a eu du succès. Il a été reçu à bras ouverts et même honoré d'un banquet. Il parlait, la voix attendrie, de la détresse de l'Arménie soviétique où la main-d'oeuvre ne serait pas suffisante, et de la nécessité urgente de venir en aide aux réfugiés arméniens. L'éloquent agent des Soviets jurait de ses grands dieux qu'ils seront accueillis à Batoum avec tous les égards, transportés en Arménie aux frais du gouvernement et établis dans des villages fraîchement construits ; ni les instruments de travail, ni le crédit agricole ne leur manqueraient point. Mais dans toutes ces promesses qu'il faisait miroiter devant les yeux éblouis de ses auditeurs, il y avait un point noir : M. Ter-Gabrielian n'a pas caché que pour les Arméniens, ressortissants du Caucase, la porte du paradis soviétique était fermée ; seuls les Arméniens de « l'Arménie turque » pouvaient bénéficier de l'amnistie (?) et de la bienveillance du gouvernement soviétique, animé du plus pur sentiment humanitaire.

L'agent soviétique, il faut lui rendre cette justice, a fait preuve d'un talent diplomatique exceptionnel. Il a su se faufiler dans un milieu « bourgeois et capitaliste », capter l'attention des hommes honorables, faire vibrer les cordes patriotiques de leurs coeurs et même délier celles de leurs bourses. Les différentes organisations arméniennes assumeraient les frais de transport, des ports européens à Batoum, évalués à 100.000 livres sterling. M. Venizelos, ministre de Grèce, et M. Malinov, ministre de Bulgarie, auraient promis de prêter gratuitement des bateaux pour le transport de 5.000 réfugiés de Grèce et de 1.000 réfugiés de Bulgarie à Batoum. Ainsi nous verrons bientôt un afflux au Caucase de réfugiés arméniens dont le nombre atteindrait 30.000.

Que la situation de tous les réfugiés en général soit des plus pénibles, on ne saurait en douter. Que les patriotes arméniens s'efforcent de soulager la misère de leurs coreligionnaires, rien n'est plus naturel ni plus louable. Mais qu'il nous soit permis d'élever des doutes sur le « sentiment humanitaire » des Soviets.

Tout d'abord la personnalité de M. Ter-Gabrielian... Passons. Ses promesses relatives aux « villages fraîchement construits » et aux « crédits agricoles largement ouverts », particulièrement dans cette période de crise mondiale, ne sont que des fables. On sait que les caisses de Soviets sont vides. D'autre part, il est établi qu'en Arménie il n'y a pas des terres cultivables dans une mesure suffisante même pour les Arméniens autochtones. Et puis, pourquoi cette préférence pour les réfugiés de « l'Arménie turque » et cette rigueur inconcevable pour les Arméniens ressortissants du Caucase ?... Autant de questions qui nous autorisent à conclure que toute cette « humanité soviétique » n'est qu'une provocation de grande envergure.

Le Caucase s'en va. L'impérialisme soviétique craque dans ses fondements. Dix années de lutte n'ont apporté aux bolcheviks que des déboires et de cruelles déceptions. On a eu beau envahir le pays, briser ses institutions libres, confisquer ses richesses et réduire sa population en esclavage, les peuples du Caucase restent, malgré tout, plus unis que jamais dans la lutte acharnée contre les envahisseurs, unanimes pour briser le joug moscovite et pour renouer le fil de leur évolution normale dans la paix et la dignité humaine. Que faire devant cette volonté inébranlable ? Où trouver dans cette union une fissure pour y introduire le venin susceptible de dissoudre la solidarité établie et la fraternité scellée sur les champs de tant de batailles ? Et si l'on recourait à l'ancienne méthode de provocation et d'excitation de haine et de rivalité entre les nationalités caucasiennes ?... Oui ! Mais comment ? Les Arméniens ne s'y prêteront plus : ils en ont assez souffert dans le passé. Les Azerbaïdjaniens, non plus. Les Géorgiens, encore moins. Alors, il ne reste que des réfugiés de « l'Arménie turque », échoués dans différents Etats du Proche Orient. On voit bien que ce n'est pas par hasard que les Arméniens, ressortissants du Caucase, sont exclus du bienfait de l'« humanité soviétique ».

Le plan est bien conçu. Et voici de quelle manière il est appliqué :

M. Ter-Gabrielian est dépêché à Paris pour soutirer de l'argent aux honnêtes gens et organiser à leurs frais le transport de réfugiés totalement étrangers au Caucase. MM. Vénizelos et Malinov sont alertés et naturellement captés pour une oeuvre aussi philanthropique. Parallèlement, le gouvernement de Moscou s'apprête à préparer « des villages fraîchement construits » pour les nouveaux colons arméniens. Malheureusement, s'il y a là quelque chose de frais ce n'est que le sang et les larmes des paisibles paysans géorgiens et azerbaïdjaniens qui, avec leurs familles, sont massacrés ou expulsés sans pitié de leurs villages. En effet, où se passent-elles ces horreurs ? Non pas en Arménie certes, mais dans la vallée de la Koura. Par contre, le point stratégique est bien choisi : il se trouve au centre du Caucase, au carrefour de trois Républiques caucasiennes et encercle d'une façon inquiétante Tiflis, capitale de la Géorgie. De là le venin de haine et de discorde peut se déverser plus facilement dans toutes les directions, et déchaîner une lutte fratricide au sein même du Caucase. C'est là le but réel des Soviets et le seul moyen qu'il leur reste pour briser le front unique des peuples qui se dressent contre eux.

L'histoire se répète. En 1828-1829, le Gouvernement tsariste massacra les Géorgiens en Djavakhetie (Akhal-Kalaki) et établit à leur place les réfugiés arméniens chassés de Turquie, dans le seul but de briser l'épine dorsale du Royaume de Géorgie qui contrecarrait ses visées impérialistes. En 1931, le Gouvernement soviétique réédifie fidèlement la même politique dans le but de briser l'unité politique du Caucase.
Nous espérons que les héros de la liberté caucasienne ne tomberont pas dans ce piège. Ils trouveront une langue commune avec les nouveaux colons arméniens et mettront en échec cette manoeuvre diabolique des Soviets.

G. G.

Voir également : La propagande soviétique en faveur du "retour" des Arméniens dans les années 30
  
Agitation irrédentiste en Arménie stalinienne au moment du pacte germano-soviétique

Histoire des Arméniens : la politique anti-azérie et pro-arménienne du régime bolcheviste

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La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

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Le conflit arméno-géorgien

Le nationalisme falsificateur des "hôtes" arméniens en Javakheti/"Djavakhk" (sud de la Géorgie)