mardi 2 juillet 2013

Les Arméniens (notamment dachnaks), troupes de choc de la dictature bolcheviste en Asie centrale

Marco Buttino, "Ethnicité et politique dans la guerre civile : à propos du basmačestvo au Fergana", Cahiers du monde russe, volume 38, n° 1-2, janvier-juin 1997, p. 206-210 :

"En Asie Centrale les Arméniens représentaient une communauté assez nombreuse dans la région confinant à la mer Caspienne, la Transcaspie, mais très réduite au Fergana où elle ne comptait que quelques milliers de personnes. Presque tous les Arméniens du Fergana s'étaient installés dans la région depuis une vingtaine d'années : ils étaient attirés par le développement du commerce mais surtout ils voulaient fuir les persécutions des Turcs et des Kurdes. En 1915 arrivèrent aussi des réfugiés arméniens faisant partie de ceux qui avaient échappé au génocide en Turquie. A cette occasion, dans toute l'Asie Centrale, et au Fergana également, la communauté arménienne s'était mobilisée, des comités s'étaient constitués pour envoyer des secours en Turquie et pour collecter les fonds destinés à aider les nouveaux arrivants.

En Transcaucasie, les Arméniens considéraient la Russie comme leur alliée et soutenaient son expansion militaire en Turquie. Au début de l'année 1918, l'espoir de voir naître une grande Arménie protégée par la Russie disparut : les Turcs en effet commencèrent à reconquérir les territoires arméniens et finirent par arriver jusqu'à Erevan. L'armée turque massacrait sur son passage les villages arméniens qui répondaient par des violences analogues à l'encontre des musulmans. A Bakou, au début du mois d'avril, les détachements militaires organisés par le parti national arménien, le dachnaksoutioun, soutinrent le soviet pour empêcher que le pouvoir de la ville ne passât aux musulmans : les révolutionnaires envoyèrent des obus sur le quartier musulman et les bombardements ne cessèrent que lorsque les habitants eurent accepté de se rendre et de reconnaître le nouveau pouvoir soviétique de la ville ; les soldats arméniens entrèrent ensuite dans le quartier musulman et massacrèrent la population civile.

Des événements « révolutionnaires » similaires venaient de se produire en Asie Centrale. Au cours des premiers mois de 1918, les autorités soviétiques du Turkestan avaient commencé à utiliser la minorité arménienne et à la transformer en troupe de choc contre l'opposition musulmane. La faiblesse numérique des Arméniens face à la multitude des musulmans les disposait à prendre les armes. (...)

Les premiers affrontements auxquels participèrent les Arméniens se produisirent à Kokand. Les Arméniens y étaient en minorité mais ils jouaient un rôle important dans le commerce urbain. On était à la fin du mois de janvier 1918 et, en ville, la montée des tensions et des provocations armées tendait à signifier que la cohabitation entre le gouvernement autonome musulman et le soviet révolutionnaire russe de la ville touchait à son terme. Les forces du soviet étaient concentrées dans l'Urda, l'ancienne résidence du khan, transformée maintenant en forteresse — elle contenait une petite garnison militaire, un dépôt de munitions et une église orthodoxe (construite sur l'emplacement de l'ancienne salle du trône). Etant donné l'imminence des combats, le soviet fit distribuer des armes à utiliser contre les musulmans : de nombreux Russes et presque tous les Arméniens aptes à combattre s'enrôlèrent dans les détachements des Gardes rouges. D'autres troupes arrivèrent avec des armes lourdes pour venir en aide à Skobelev, Andižan et Perovsk. Peu de temps après, depuis la forteresse, les canons commencèrent à bombarder les quartiers musulmans de la ville. Une semaine plus tard, alors que la vieille ville était déjà partiellement détruite et que des négociations avaient commencé pour obtenir la reddition du gouvernement autonome, d'autres troupes arrivèrent, équipées elles aussi d'armes lourdes. Il s'agissait de détachements de Gardes rouges qui avaient déjà combattu contre les Cosaques à Orenburg et à Samarkand, et qui avaient pour chef le commissaire militaire du gouvernement de Taškent. Les bombardements recommencèrent, puis les Russes et les Arméniens armés se livrèrent à la violence et au pillage de chaque maison.

« Tous les marchands d'épices, de vin, les coiffeurs, les bouchers et les autres commerçants arméniens se métamorphosèrent en 'révolutionnaires' forcenés et, s'alliant au détachement militaire, mirent la ville à sac. »


Ils tuèrent tous ceux qui se trouvaient sur leur chemin et ils pillèrent les magasins et les maisons. Les quartiers musulmans furent incendiés et un énorme butin fut amassé à la gare pour être emporté comme trophée de guerre. On raconta ensuite que les Arméniens de Kokand, qui furent les plus entreprenants pendant le massacre, avaient été poussés à la violence par la crainte de voir les musulmans proclamer la gazavat (la guerre sainte) ; quant aux autres Arméniens faisant partie des Gardes rouges, arrivés de l'extérieur, ils avaient, semble-t-il, été mobilisés et organisés en družina dans le but officiel d'aller combattre dans le Caucase, et non pas pour attaquer Kokand. (...)

Le gouvernement autonome lui aussi exploitait habilement les divisions ethniques. En effet, on pourrait s'attendre à trouver en ces lieux des soldats ouzbeks ou sartes, étant donné que la grande majorité des habitants de Kokand et du Fergana appartenait à ces groupes de musulmans soviétiques. Nous découvrons au contraire que la petite armée du gouvernement autonome était formée surtout de Persans.

Selon toute probabilité ces soldats avaient été enrôlés parmi les très nombreux paysans immigrés pour travailler à la culture du coton et ils se trouvaient alors au chômage en raison de la crise. Les soldats de l'armée de Kokand ne représentaient que quelques centaines d'hommes mais ils constituaient, dans les intentions du gouvernement, l'embryon d'une future armée « nationale ». Leur organisation militaire était indépendante de celle que commandait le kurbaš Irgaš qui, depuis des mois déjà, veillait au maintien de l'ordre dans la ville de Kokand. Le gouvernement avait donc préféré recourir à des hommes qui appartenaient à la minorité chiite (alors que la population locale était sunnite) et qui n'étaient pas de langue turque, plutôt que de risquer de dépendre des intrigues du pouvoir local et de la volonté des basmači. Dans les combats de Kokand moururent presque tous les soldats persans, et pendant le pillage les Arméniens s'acharnèrent contre la communauté persane désormais sans défense, et l'exterminèrent. Irgaš aussi avait participé aux combats à la tête des Sartes et des Ouzbeks contre les Russes et les Arméniens soviétiques. Dans une lettre écrite quelques jours après la destruction de Kokand, Mustafa Cokaev, président du gouvernement autonome, porta un jugement négatif sur le rôle joué par Irgaš qui, à son avis, était un « bandit ». Selon cette version des faits, Irgaš affronta les Soviétiques à la tête d'une multitude de Sartes armés de couteaux, de haches, de pelles et de bâtons. La foule hurlait : « L'heure à sonné pour les Sartes, nommons Irgaš comme notre khan, exterminons au Fergana tous ceux qui ne sont pas sartes [...] ». Les divisions ethniques étaient de plus en plus flagrantes au sein même de la population musulmane. Mais revenons au groupe qui était au centre de notre attention, les Arméniens.

A Kokand, après la tuerie, on nomma à la présidence du comité exécutif du soviet un Arménien, Saakov, qui était aussi commissaire responsable de la družina arménienne. Ce détachement militaire, qui avait son propre commandement et qui était indépendant (comme l'étaient, semble-t-il, désormais toutes les bandes armées), avait déjà participé à la première expédition contre les basmači, celle qui se termina par la destruction du village natal d'Irgaš.


Les conflits du district de Kokand ne constituaient pas une anomalie au Fergana. Nous allons maintenant pénétrer dans la vallée du Fergana pour gagner un autre centre commercial cotonnier important, Andižan. (...)

A l'époque tsariste, les quartiers européens de cette petite ville étaient le centre des affaires et celui de l'administration coloniale russe. En 1917, année de la révolution démocratique, les organisations politiques musulmanes s'étaient vu concéder le droit de participer aux comités de sécurité de la ville à hauteur de la moitié des représentants alors que 98 % des habitants étaient musulmans. Après la révolution d'Octobre, le pouvoir soviétique se constitua dans les quartiers européens à l'enseigne du vlast' na mestah ; ensuite, sur l'initiative du soviet de la ville neuve, fut créé un soviet des musulmans. Du point de vue formel, ce soviet n'avait aucune autonomie, mais en pratique il échappait au contrôle des Russes : les députés musulmans agissaient en défendant des intérêts qui divergeaient des intérêts officiels, et furent rapidement traduits en justice ou emprisonnés, voire poursuivis pour corruption. En fait, l'intervention du pouvoir soviétique dans les quartiers musulmans se limitait à imposer des redevances et à réquisitionner les biens quand les autorités de la ville neuve le jugeaient nécessaire. Rendus fameux par la mise à sac de Kokand, les Arméniens devinrent le groupe prédominant du soviet de la ville neuve, ils occupèrent presque tous les principaux postes de responsabilité et ils reçurent des armes en abondance. Leur parti n'était pas le parti communiste, mais le dachnaksoutioun.

Malgré la surveillance armée organisée par le dachnaksoutioun, pendant l'été 1918 les basmači firent une incursion en ville et réussirent à s'emparer de nombreux fusils et de munitions. En retour, la garnison citadine, formée justement d'Arméniens, imputa la responsabilité de l'événement aux habitants de la vieille ville sans discrimination aucune et décida de perquisitionner les habitations. Ces perquisitions accompagnées de pillages, de meurtres et de viols durèrent une semaine. Beaucoup d'habitants s'enfuirent et rejoignirent les basmači. Quelques jours après, 170 Arméniens armés sortirent de la ville pour affronter les basmači, mais ils furent encerclés et tous furent tués. La population musulmane fut de nouveau accusée d'avoir soutenu les basmači pendant qu'une expédition militaire plus nombreuse était organisée. Il a déjà été question de ces soldats. C'étaient ceux qui avaient exercé des représailles contre la population musulmane dans le district de Džalal-Abad (voir le cas 1). Epaulés par les colons, ils commirent pillages et massacres dans le kišlak de Suzak, à Kokan-Kišlak et à Bazak-Kurgan.

A la suite de ces événements sanglants, la dictature se fit plus dure à Andižan, mais en ville le chaos augmenta. Sous prétexte d'effectuer des perquisitions, des soldats russes et arméniens brutalisaient les femmes et les enfants, tuaient les hommes, emportaient biens et argent. Et on raconte que les Arméniens disaient que, quand bien même ils auraient tué toute la population musulmane du Fergana, le nombre des morts serait toujours moins élevé que celui des Arméniens tués par les musulmans en Turquie. Dans la vieille ville, nous le savons déjà, pendant une certaine période, l'ordre fut maintenu par un kurbaš soviétique, Ahundžan, mais quand celui-ci s'en alla, la situation empira considérablement. Le soir, les quartiers musulmans devenaient la proie de petites bandes armées qui effectuaient des rapines ; les gens s'enfermaient chez eux, terrorisés. Les quartiers européens, au contraire, étaient bien protégés par des barrages de police coupant les accès et par des détachements militaires. En outre la distribution des denrées alimentaires privilégiait la ville neuve et souvent il s'agissait de produits réquisitionnés dans les quartiers musulmans. Mais la ville neuve était isolée de la campagne, elle ressemblait à « une forteresse assiégée et encerclée de toutes parts par des bandes de forbans ».

Les Arméniens et le dachnaksoutioun eurent donc un rôle de premier plan dans la mise en place et dans la défense du régime soviétique au Fergana.
Le parti communiste du Turkestan le reconnut et lors de son premier congrès, en juin 1918, il remercia officiellement ses alliés. A cette occasion, un représentant du dachnaksoutioun réitéra l'offre de mettre des détachements arméniens à la disposition du gouvernement soviétique pour lui venir en aide. Il affirma que les soldats de ces détachements étaient engagés dans une guerre séculaire contre les musulmans turcs qui avaient exterminé tant d'Arméniens que ces derniers étaient passés de 30 à 10 millions d'individus. Dans un congrès du dachnaksoutioun, qui se tint presque en même temps que celui du parti communiste, on déclara que les Arméniens devaient travailler pour le pouvoir soviétique parce que de la sorte ils défendraient leur patrie contre ses ennemis. Pour eux, être pro-soviétiques équivalait à être antimusulmans.


Les rapports entre les bolcheviks et le dachnaksoutioun devinrent toutefois plus difficiles quelques semaines après ces congrès. Les Arméniens, qui avaient besoin d'une protection, mais pas nécessairement de la protection des Russes, étaient prêts à nouer d'autres alliances au cas où celle avec les Russes et les Soviétiques s'avérerait peu sûre. En juillet la riche communauté arménienne d'Ashabad soutint une révolte qui visait à enlever aux Soviétiques le contrôle de la Transcaspie, région occidentale du Turkestan. Le gouvernement provisoire issu de cette révolte obtint le soutien des forces britanniques.

Entre-temps, à Bakou, les révolutionnaires perdaient le contrôle de la ville et la communauté arménienne obtenait une protection momentanée de la part des Anglais qui l'abandonnèrent ensuite à la vengeance des Azéris. Ceux-ci commirent un massacre qui fit des milliers de morts et détruisirent le quartier habité par les Arméniens.

Malgré ces événements, la collaboration entre les communistes du Turkestan et le dachnaksoutioun continua jusqu'au printemps 1919. A ce moment-là, le Bureau des musulmans (Musbjuro) fut constitué et les dirigeants communistes musulmans obtinrent des postes de responsabilité à la tête du pouvoir soviétique. La conséquence de ce tournant politique fut que le gouvernement désavoua son amitié avec le dachnaksoutioun, supprima les détachements militaires et désarma la population arménienne. En même temps, le Musbjuro entama des négociations avec les kurbaši du Fergana (comme nous le verrons au cas 6)."

Voir également : Drastamat "Dro" Kanayan : de Staline à Hitler, parcours d'un "héros national" arménien
  
Transcaucasie (1918) : les tueries de populations azéries par les forces dachnako-bolchevistes

Histoire des Arméniens : massacre de la population azérie à Bakou

Le bolcheviste arménien Stepan Shaoumian (Stepane Chaoumian) : un ami intime de Staline et le massacreur des Azéris de Bakou

Histoire des Arméniens : la politique anti-azérie et pro-arménienne du régime bolcheviste
  
Les relations des trois principaux partis nationalistes arméniens (Ramkavar, Hintchak, Dachnak) avec le totalitarisme soviétique

Le poète communiste Nazım Hikmet : une référence fiable sur le "génocide" arménien ?

lundi 1 juillet 2013

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Pierre Chuvin, "L'Asie centrale jusqu'à la Révolution d'Octobre : la colonisation et l'administration tsariste (1865-1917)", in Histoire de l'Asie centrale contemporaine (ouv. col.), 2008, Paris, Fayard, p. 107-113 :

"A côté des efforts des intellectuels, la réaction la plus fréquente à la pression culturelle et économique du colonisateur demeure la révolte. L'agitation chez les Kazakhs a déjà été mentionnée ; elle résulte de la spoliation provoquée par la transformation de terres pastorales de libre parcours en terres agricoles (entre 1906 et 1916, 1 400 000 paysans slaves entrent dans les plaines, provoquant un repli des Kazakhs vers le Turkestan chinois). (...)

La Première Guerre mondiale place la Russie, puissance coloniale de l'Asie centrale, et l'Empire ottoman, puissance tutélaire des musulmans d'Asie centrale, dans des camps opposés. De plus, dès 1914, les besoins de la guerre détruisent l'essor économique que l'empire commençait à donner à la Touranie. Cela se manifeste par des corvées nouvelles pour les indigènes, et le service militaire pour les Cosaques et les Slaves. En 1916, au début de l'année, Junayd Khân (vers 1860-1938), chef turkmène qui avait déjà attaqué le souverain de Khiva, récidive, et le gouverneur du Syr Daria doit protéger le khan Asfandiyâr (que Junayd Khân réussit tout de même à faire assassiner en 1918). On retrouvera Junayd Khân plus tard parmi les basmatchis. Sa turbulence s'inscrit dans le cadre de la désagrégation de la principauté. Mais les événements les plus graves, durant l'été 1916, se produisent dans un autre contexte : celui de l'exaspération des nomades, spoliés de tous leurs bons pâturages par la colonisation agricole, qui ne laissait plus aux Kirghizes que le sommet des montagnes, en particulier dans le Semiretchie, qui fut l'épicentre des affrontements ; elle compte aussi des causes plus générales, le poids des impôts, le travail forcé, la cherté de la vie, la famine enfin. Tous ces mouvements n'ébranlent pas la domination russe en Asie centrale, mais entraînent des conséquences humaines et économiques considérables.

Les conséquences humaines sont les plus visibles et les plus tragiques. La situation militaire se détériorant sur le front de l'ouest, le gouvernement intensifie la pression sur le Turkestan. A l'été 1916, le gouverneur général du Turkestan, Kuropatkin, réquisitionne les chevaux pour la remonte de la cavalerie, puis mobilise, le 25 juin, des indigènes, paysans d'abord, citadins ensuite, comme travailleurs de l'arrière dans des régiments spéciaux, alors que les accords passés par Kaufmann prévoient l'exemption du service militaire pour les indigènes ; ce qui met le feu aux poudres. Le service militaire restera une question sensible et la question reparaît, en particulier au Ferghana, à la fin de l'époque soviétique.

La grande révolte de 1916, dont le signal a peut-être été donné à Khodjand, où les Anciens essaient d'abord de négocier avec les autorités coloniales, concerne toutes les ethnies et prend les autorités au dépourvu : les Kazakhs de la région de Tourgaï, les Kirghizes du Semiretchie, les Ouzbeks du Ferghana et de Djizzak, les Turkmènes yomout enfin. La révolte fait près de 4 000 victimes chez les Russes. Ce ne sont pas les djadids progressistes de Tachkent qui mènent le mouvement ; celui-ci, spontané, s'appuie sur les chefs religieux locaux, sur le clergé traditionnel. Et, bien sûr, la coupure est totale avec les Russes, libéraux ou révolutionnaires (elle le restera dans la période suivante). (...)

Les révoltes sont partout rapidement et durement réprimées, dans les steppes kazakhes (peut-être 300 000 Kazakhs se réfugient en Chine) et turkmènes, comme à Khodjand et à Tachkent. Kuropatkin confisque les terres où des Russes avaient été tués. Dans le deuxième semestre de 1916, le seul Semiretchie perd le tiers de sa population nomade (kirghize), soit environ 270 000 personnes, pour moitié massacrées, pour moitié réfugiées en Chine (où, chemin faisant et à destination, elles ont à subir de cruelles avanies). Les terres des autochtones se vident : 57 % de celles qui étaient cultivées sont abandonnées, 56 % du bétail disparaît. Sur les 120 000 hommes mobilisés au début de 1917, 110 000 sont finalement incorporés en Russie, 10 000 restant sur place. La plupart sont affectés à la remonte des chevaux, à l'entretien des routes et à la remise en état des voies ferrées. Dès le printemps 1917, le gouvernement provisoire renonce à la mobilisation des indigènes.

Selon les estimations données par Marco Buttino, la population russe des campagnes n'a guère été touchée : « En 1917 [elle] comptait 349 200 Russes, en 1920 ils étaient 394 000. » En revanche, les évaluations concernant les autochtones, derrière la sécheresse des chiffres, révèlent un tableau d'épouvante : « Rien que dans les campagnes, entre 1915 et 1917, il en disparut un demi-million ; et au cours des deux années suivantes, plus d'un million. La crise frappa plus particulièrement les nomades qui diminuèrent d'un tiers environ, c'est-à-dire de 550 000, entre 1917 et 1920. »

La révolte fait donc des victimes par centaines de milliers parmi les révoltés ; à la fois parce que la répression, par l'armée et par les colons, qui, armés par l'administration, se livrent à des représailles, est impitoyable, et parce que l'hiver 1916-1917, très rigoureux et sec, frappe des populations complètement démunies, en particulier les Kazakhs et les Kirghizes qui cherchent à s'enfuir vers le Xinjiang. Cependant, malgré la violence du soulèvement, dès la fin de l'année 1916, l'ordre est rétabli en Asie centrale ; seuls les chefs de la révolte kazakhe sont encore en liberté ; c'est alors que survient en Russie la révolution, d'abord blanche en février 1917. Le retour des soldats d'origine russe, souvent armés, revenus du front dès juillet 17, donc bien avant la révolution bolchevique, provoque une nouvelle crise : Kuropatkin, rallié au nouveau régime républicain, leur donne des terres confisquées et pratique des réquisitions illégales chez les paysans autochtones, ce qui provoque des émeutes."


Jacques Barrat, Coline Ferro et Charlotte Wang, Géopolitique de l'Ouzbékistan, Paris, SPM-Lettrage, 2011, p. 66 :

"En 1916, les revers de l'armée russe vis-à-vis des Allemands obligèrent le Tsar à aller puiser en Asie centrale des troupes supplémentaires. Cette opération ne fut même pas qualifiée de « mobilisation » mais de « réquisition », ce qui rajouta à cette action une touche d'indignité et de déshonneur à laquelle les populations locales furent très sensibles. Cette même année 1916, une rébellion partie de Tachkent se propagea peu à peu dans les autres provinces de la région. Les Kazakhs et les Kirghiz en particulier subirent alors une répression terrible qui obligea près de 100 000 familles à aller se réfugier en Chine, laquelle accepta d'ailleurs fort mal l'arrivée de ces étrangers."


Arnold J. Toynbee, The Western question in Greece and Turkey, Londres, Constable & Co., 1922, p. 342 :

"Pendant la guerre européenne, alors que les gens en Angleterre fouillaient dans l'ascendance nomade des Turcs ottomans pour expliquer leur assassinat de 600.000 Arméniens, 500.000 nomades turcophones centre-asiatiques de la confédération kazakhe-kirghize étaient exterminés (également sur des ordres supérieurs) par le "plus juste des humains", le moujik russe. Les hommes, femmes et enfants furent abattus, ou mis à mort d'une manière encore plus horrible en se faisant dépouiller de leurs animaux et de leur équipement puis en étant chassés en plein hiver pour périr dans les montagnes ou dans le désert. Quelques chanceux s'échappèrent à travers la frontière chinoise. Ces atrocités furent courageusement exposées et dénoncées par M. Kerenski à la Douma avant la première révolution russe, mais qui écouta ou s'en soucia ? Pas le gouvernement du tsar, ni le grand public en Occident."


Alessandro Stanziani, "Niccolò Pianciola, Stalinismo di frontiera", Cahiers du monde russe, 51/4 | 2010 :

"L’auteur étudie en effet les relations entre Etat, paysans et bergers nomades au Kazakhstan au début des années 1930, plus précisément la politique stalinienne de sédentarisation et de collectivisation forcées, accompagnée de disettes en bonne partie provoquées par le régime soviétique. En même temps, Pianciola inscrit cette politique dans une histoire plus longue de colonisation de ces régions menée par les autorités tsaristes dès la fin du XIXe siècle. En effet, l’émigration russe vers l’Asie centrale, le renforcement de l’appareil étatique dans cette nouvelle aire de colonisation et les réactions des populations locales interagissent tout au long de la période étudiée. Pianciola considère que ces tensions expriment un double processus de longue durée : conflits entre paysans et Etat, en Russie et en URSS, d’une part ; construction de l’Etat (state building), de l’autre. Suivant cette perspective, la « dénomadisation » constitue une manifestation extrême du contrôle politique, social et économique des paysans par l’Etat tsariste, puis soviétique. Colonisation et génocide des populations autochtones accompagnent ce processus qui aurait ainsi deux points culminants : répression des révoltes kirghizes en 1916 et disette de 1931‑1933. Dans les deux cas, l’Etat et les colons russes auraient procédé à une politique d’extermination consciente des populations locales."


Voir également : Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale

Les expulsions de musulmans caucasiens durant la Première Guerre mondiale

Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste

La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale