lundi 1 juillet 2013

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Pierre Chuvin, "L'Asie centrale jusqu'à la Révolution d'Octobre : la colonisation et l'administration tsariste (1865-1917)", in Histoire de l'Asie centrale contemporaine (ouv. col.), 2008, Paris, Fayard, p. 107-113 :

"A côté des efforts des intellectuels, la réaction la plus fréquente à la pression culturelle et économique du colonisateur demeure la révolte. L'agitation chez les Kazakhs a déjà été mentionnée ; elle résulte de la spoliation provoquée par la transformation de terres pastorales de libre parcours en terres agricoles (entre 1906 et 1916, 1 400 000 paysans slaves entrent dans les plaines, provoquant un repli des Kazakhs vers le Turkestan chinois). (...)

La Première Guerre mondiale place la Russie, puissance coloniale de l'Asie centrale, et l'Empire ottoman, puissance tutélaire des musulmans d'Asie centrale, dans des camps opposés. De plus, dès 1914, les besoins de la guerre détruisent l'essor économique que l'empire commençait à donner à la Touranie. Cela se manifeste par des corvées nouvelles pour les indigènes, et le service militaire pour les Cosaques et les Slaves. En 1916, au début de l'année, Junayd Khân (vers 1860-1938), chef turkmène qui avait déjà attaqué le souverain de Khiva, récidive, et le gouverneur du Syr Daria doit protéger le khan Asfandiyâr (que Junayd Khân réussit tout de même à faire assassiner en 1918). On retrouvera Junayd Khân plus tard parmi les basmatchis. Sa turbulence s'inscrit dans le cadre de la désagrégation de la principauté. Mais les événements les plus graves, durant l'été 1916, se produisent dans un autre contexte : celui de l'exaspération des nomades, spoliés de tous leurs bons pâturages par la colonisation agricole, qui ne laissait plus aux Kirghizes que le sommet des montagnes, en particulier dans le Semiretchie, qui fut l'épicentre des affrontements ; elle compte aussi des causes plus générales, le poids des impôts, le travail forcé, la cherté de la vie, la famine enfin. Tous ces mouvements n'ébranlent pas la domination russe en Asie centrale, mais entraînent des conséquences humaines et économiques considérables.

Les conséquences humaines sont les plus visibles et les plus tragiques. La situation militaire se détériorant sur le front de l'ouest, le gouvernement intensifie la pression sur le Turkestan. A l'été 1916, le gouverneur général du Turkestan, Kuropatkin, réquisitionne les chevaux pour la remonte de la cavalerie, puis mobilise, le 25 juin, des indigènes, paysans d'abord, citadins ensuite, comme travailleurs de l'arrière dans des régiments spéciaux, alors que les accords passés par Kaufmann prévoient l'exemption du service militaire pour les indigènes ; ce qui met le feu aux poudres. Le service militaire restera une question sensible et la question reparaît, en particulier au Ferghana, à la fin de l'époque soviétique.

La grande révolte de 1916, dont le signal a peut-être été donné à Khodjand, où les Anciens essaient d'abord de négocier avec les autorités coloniales, concerne toutes les ethnies et prend les autorités au dépourvu : les Kazakhs de la région de Tourgaï, les Kirghizes du Semiretchie, les Ouzbeks du Ferghana et de Djizzak, les Turkmènes yomout enfin. La révolte fait près de 4 000 victimes chez les Russes. Ce ne sont pas les djadids progressistes de Tachkent qui mènent le mouvement ; celui-ci, spontané, s'appuie sur les chefs religieux locaux, sur le clergé traditionnel. Et, bien sûr, la coupure est totale avec les Russes, libéraux ou révolutionnaires (elle le restera dans la période suivante). (...)

Les révoltes sont partout rapidement et durement réprimées, dans les steppes kazakhes (peut-être 300 000 Kazakhs se réfugient en Chine) et turkmènes, comme à Khodjand et à Tachkent. Kuropatkin confisque les terres où des Russes avaient été tués. Dans le deuxième semestre de 1916, le seul Semiretchie perd le tiers de sa population nomade (kirghize), soit environ 270 000 personnes, pour moitié massacrées, pour moitié réfugiées en Chine (où, chemin faisant et à destination, elles ont à subir de cruelles avanies). Les terres des autochtones se vident : 57 % de celles qui étaient cultivées sont abandonnées, 56 % du bétail disparaît. Sur les 120 000 hommes mobilisés au début de 1917, 110 000 sont finalement incorporés en Russie, 10 000 restant sur place. La plupart sont affectés à la remonte des chevaux, à l'entretien des routes et à la remise en état des voies ferrées. Dès le printemps 1917, le gouvernement provisoire renonce à la mobilisation des indigènes.

Selon les estimations données par Marco Buttino, la population russe des campagnes n'a guère été touchée : « En 1917 [elle] comptait 349 200 Russes, en 1920 ils étaient 394 000. » En revanche, les évaluations concernant les autochtones, derrière la sécheresse des chiffres, révèlent un tableau d'épouvante : « Rien que dans les campagnes, entre 1915 et 1917, il en disparut un demi-million ; et au cours des deux années suivantes, plus d'un million. La crise frappa plus particulièrement les nomades qui diminuèrent d'un tiers environ, c'est-à-dire de 550 000, entre 1917 et 1920. »

La révolte fait donc des victimes par centaines de milliers parmi les révoltés ; à la fois parce que la répression, par l'armée et par les colons, qui, armés par l'administration, se livrent à des représailles, est impitoyable, et parce que l'hiver 1916-1917, très rigoureux et sec, frappe des populations complètement démunies, en particulier les Kazakhs et les Kirghizes qui cherchent à s'enfuir vers le Xinjiang. Cependant, malgré la violence du soulèvement, dès la fin de l'année 1916, l'ordre est rétabli en Asie centrale ; seuls les chefs de la révolte kazakhe sont encore en liberté ; c'est alors que survient en Russie la révolution, d'abord blanche en février 1917. Le retour des soldats d'origine russe, souvent armés, revenus du front dès juillet 17, donc bien avant la révolution bolchevique, provoque une nouvelle crise : Kuropatkin, rallié au nouveau régime républicain, leur donne des terres confisquées et pratique des réquisitions illégales chez les paysans autochtones, ce qui provoque des émeutes."


Jacques Barrat, Coline Ferro et Charlotte Wang, Géopolitique de l'Ouzbékistan, Paris, SPM-Lettrage, 2011, p. 66 :

"En 1916, les revers de l'armée russe vis-à-vis des Allemands obligèrent le Tsar à aller puiser en Asie centrale des troupes supplémentaires. Cette opération ne fut même pas qualifiée de « mobilisation » mais de « réquisition », ce qui rajouta à cette action une touche d'indignité et de déshonneur à laquelle les populations locales furent très sensibles. Cette même année 1916, une rébellion partie de Tachkent se propagea peu à peu dans les autres provinces de la région. Les Kazakhs et les Kirghiz en particulier subirent alors une répression terrible qui obligea près de 100 000 familles à aller se réfugier en Chine, laquelle accepta d'ailleurs fort mal l'arrivée de ces étrangers."


Arnold J. Toynbee, The Western question in Greece and Turkey, Londres, Constable & Co., 1922, p. 342 :

"Pendant la guerre européenne, alors que les gens en Angleterre fouillaient dans l'ascendance nomade des Turcs ottomans pour expliquer leur assassinat de 600.000 Arméniens, 500.000 nomades turcophones centre-asiatiques de la confédération kazakhe-kirghize étaient exterminés (également sur des ordres supérieurs) par le "plus juste des humains", le moujik russe. Les hommes, femmes et enfants furent abattus, ou mis à mort d'une manière encore plus horrible en se faisant dépouiller de leurs animaux et de leur équipement puis en étant chassés en plein hiver pour périr dans les montagnes ou dans le désert. Quelques chanceux s'échappèrent à travers la frontière chinoise. Ces atrocités furent courageusement exposées et dénoncées par M. Kerenski à la Douma avant la première révolution russe, mais qui écouta ou s'en soucia ? Pas le gouvernement du tsar, ni le grand public en Occident."


Alessandro Stanziani, "Niccolò Pianciola, Stalinismo di frontiera", Cahiers du monde russe, 51/4 | 2010 :

"L’auteur étudie en effet les relations entre Etat, paysans et bergers nomades au Kazakhstan au début des années 1930, plus précisément la politique stalinienne de sédentarisation et de collectivisation forcées, accompagnée de disettes en bonne partie provoquées par le régime soviétique. En même temps, Pianciola inscrit cette politique dans une histoire plus longue de colonisation de ces régions menée par les autorités tsaristes dès la fin du XIXe siècle. En effet, l’émigration russe vers l’Asie centrale, le renforcement de l’appareil étatique dans cette nouvelle aire de colonisation et les réactions des populations locales interagissent tout au long de la période étudiée. Pianciola considère que ces tensions expriment un double processus de longue durée : conflits entre paysans et Etat, en Russie et en URSS, d’une part ; construction de l’Etat (state building), de l’autre. Suivant cette perspective, la « dénomadisation » constitue une manifestation extrême du contrôle politique, social et économique des paysans par l’Etat tsariste, puis soviétique. Colonisation et génocide des populations autochtones accompagnent ce processus qui aurait ainsi deux points culminants : répression des révoltes kirghizes en 1916 et disette de 1931‑1933. Dans les deux cas, l’Etat et les colons russes auraient procédé à une politique d’extermination consciente des populations locales."


Voir également : Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale

Les expulsions de musulmans caucasiens durant la Première Guerre mondiale

Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste

La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale