mardi 29 octobre 2013

Khatchik Khachatryan en Arménie : "Je suis très mal ici"

Société - le 22 Octobre 2013

Expulsions
Khatchik Khachatryan : "Ma place est en France"

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Khatchik Khachatryan, dix-neuf ans, a été expulsé vers l’Arménie le 12 octobre. La justice de son pays veut l’envoyer à l’armée, lui espère retrouver son lycée professionnel à Paris. Entretien exclusif.

Avec Leonarda Dibrani, Khatchik Khachatryan est devenu le symbole de la cruauté de notre politique migratoire et l’étendard des fortes manifestations lycéennes de la semaine dernière. Le jeune homme de dix-neuf ans, scolarisé au lycée Camille-Jenatzy dans le 18e arrondissement de Paris, a été expulsé samedi 12 octobre vers l’Arménie. « C’est la première expulsion de lycéen à Paris depuis 2006 », déplore Dante Bassino, membre du Réseau Éducation sans frontières (RESF). Khatchik a été joint hier par l’Humanité, dans le village d’Aygavan, près de la capitale Ararat, où il réside chez ses grands-parents. La justice arménienne l’oblige à effectuer ses deux ans de service militaire et il passait hier des examens médicaux en vue de son incorporation début décembre. En France, la mobilisation se poursuit pour éviter au jeune homme d’aller risquer sa vie dans une armée qui multiplie les escarmouches avec l’état voisin d’Azerbaïdjan.



Vous avez quitté l’Arménie en 2011. Comment se sont passées votre arrivée
en France et votre scolarité
à Paris ?

Khatchik Khachatryan. Les activités politiques de mon père avaient éveillé l’attention des autorités arméniennes : nous devions partir. Mes parents, ma sœur et moi, nous avons gagné la Russie en camion, puis nous sommes venus à Paris. Nous avons été logés dans un hôtel par le 115, près du Stade de France, à Saint-Denis, où le reste de ma famille vit toujours. Après un passage dans un premier établissement où j’ai pu apprendre un peu de français, j’ai été inscrit au lycée professionnel Camille-Jenatzy où j’ai commencé des études pour passer un CAP d’entreposage. C’était deux belles années et je m’y suis fait des amis.



Les demandes d’asile politique de votre famille ont été rejetées en mars 2012, décision confirmée
en janvier 2013 après un recours administratif. Comment s’est passée votre arrestation en septembre ?

Khatchik Khachatryan. J’étais à Châtelet-les-Halles, à Paris, avec deux amis. C’était le jour de mon anniversaire, je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête : j’ai pris un petit appareil de musculation dans un magasin. Et je me suis fait attraper par la sécurité de ce magasin. La police est arrivée et m’a demandé mes papiers. Sauf que je n’avais pas de papiers, seulement mon pass Navigo et ma carte du lycée. Après vérification, ils ont vu que j’étais en situation irrégulière. J’ai passé deux jours en garde à vue, puis j’ai été envoyé au centre de rétention de Vincennes. J’y ai passé vingt-deux jours.



Comment s’est déroulée
votre expulsion ?

Khatchik Khachatryan. La police a essayé de me mettre dans l’avion une première fois le 10 octobre. Mais la mobilisation a empêché mon embarquement. Le 12 octobre, les policiers sont venus me chercher à 6 heures du matin, sans prévenir de mon départ. À l’aéroport, j’étais très énervé. Les agents m’ont attaché les mains et les pieds, ils m’ont fermé la bouche. À mon arrivée à Erevan, j’ai été arrêté par la police arménienne et j’ai de nouveau fait trois jours de garde à vue.


Avant votre départ d’Arménie, vous aviez échappé
au recensement préalable
au service militaire en Arménie. Quelle est votre situation à présent ?

Khatchik Khachatryan. Je n’ai pas le choix : soit je vais en prison soit je fais mes deux ans de service militaire. Mais je ne veux absolument pas aller à l’armée. D’accord, l’Arménie est mon pays d’origine et dans d’autres circonstances, je ferai mon service militaire. Mais il faut bien comprendre que ce n’est pas comme en France. Ici, les journaux télévisés rapportent tous les jours les décès de jeunes soldats (l’Arménie est toujours en conflit avec l’Azerbaïdjan – NDLR). Ceux qui reviennent de leur service sont souvent blessés ou malades. Ici, aucun jeune ne veut faire son service militaire. Et, souvent, les familles riches payent pour que leurs enfants n’y aillent pas. Je dois être incorporé début décembre…



Que pensez-vous des mobilisations de lycéens qui demandent votre retour ?

Khatchik Khachatryan. C’est vraiment super, c’est une chance. Je suis très mal ici. Je veux rentrer pour achever mon CAP et commencer à travailler. Je dois être auprès de ma mère aussi. Elle a un grave problème de dos et elle sera bientôt opérée. Aujourd’hui, je n’ai pas ma place en Arménie, mes proches, mes amis et mon avenir sont en France.
Source : http://www.humanite.fr/societe/khatchik-khachatryan-mon-avenir-mes-amis-sont-en-f-551656

Voir également : Khatchik et Leonarda : deux poids, deux mesures dans l'"indignation" politico-médiatique ?

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