mercredi 6 novembre 2013

France : les crimes d'honneur au sein de la première génération d'immigrés arméniens

Le Populaire, 4 mai 1937 :

"L'assassinat du dentiste arménien

Le juge d'instruction Bru a interrogé pour la dernière fois, en présence de Me Lévy-Oulmann, l'Arménienne Prapion Sarafian qui, le 7 décembre, rue de Vaugirard, tua son compatriote, le dentiste Sassouni, parce que, dit-elle, il avait abusé de sa fille.

Le magistrat lui fit remarquer qu'elle aurait dû se méfier un peu des déclarations de la jeune fille qui a donné, au sujet des faits, des dates différentes et qui lui a déclaré avoir été anesthésiée par un gargarisme, ce qui, déclarent les experts, est impossible.

Mais l'inculpée persiste dans son attitude. Sa fille ne lui a pas menti, elle en est sûre. Le dentiste a brisé le bonheur de la famille. Et elle ne témoigne aucun regret de son acte."


L'Ouest-Eclair, 29 juillet 1937 :

"UNE MERE QUI TUA LE SEDUCTEUR DE SA FILLE COMPARAIT DEVANT LE JURY DE LA SEINE

PARIS, 28 juillet. Devant les jurés de la Seine comparait aujourd'hui Mme Prapion Sarafian, née Souliassian, d'origine turque, qui, le 6 décembre dernier, tua le dentiste arménien Setrak Sassouni, qu'elle accusait d'avoir abusé de sa fille et de l'avoir rendue mère.

A l'audience, Mme Sarafian reconnaît les faits et déclare simplement avoir voulu venger l'honneur de sa fille. Celle-ci confirme la scène qui amena le drame. Comme sa mère, elle dit que sa vie est brisée.

On entend plusieurs témoins cités par la défense qui viennent faire l'éloge de l'accusée, excellente mère, femme laborieuse et honnête.

La partie civile a fait citer de son côté des Arméniens qui ont connu Setark Sassouni, le dentiste assassiné. Lui aussi, c'était un personnage sérieux, consciencieux, dévoué à ses compatriotes réfugiés en France.

Demain jeudi, les débats continueront pour la plaidoirie de la partie civile, le réquisitoire de l'avocat général Guyennot et la plaidoirie de Me Levy Oullmann.

L'audience est levée à 7 heures du soir."


Le Populaire, 4 novembre 1937 :

"POUR LEUR ENFANT

Un mari divorcé avait tué son ancienne femme...

ELLE VENAIT CHERCHER SA FILLETTE
dont une décision de justice lui attribuait la garde

La mère a été tuée à coups de feu. Le père, horriblement coupable, se désole, accusé d'assassinat devant le jury. L'enfant a été confiée à l'Assistance Publique. Voilà le drame.

Et partout répandue sur ces données rudimentaires, une haine latente, farouche, inexpiable. Car il s'agit d'Orientaux, d'Arméniens, et qui apportent à leurs démêlés familiaux une âpreté retorse et primitive. Ce n'est pas, en effet, au cours d'une discussion dégénérée en querelle que le tailleur Vitchen Iskenderian a fait feu. Non ! Il s'est tranquillement résigné au pire, qu'il a considéré comme inévitable. Il a tiré pour ainsi dire de sang-froid, s'abandonnant désespéré au crime. (...)

Il était venu, lui, d'Angora à Paris en qualité de réfugié, et s'était fait tailleur. Ses affaires prospéraient, mais son caractère, si l'on en croit les renseignements fournis sur son compte, restait détestable : on le représente comme sournois et avare, renfermé et vindicatif. Il est, de surcroît, laid, franchement laid, et fait penser, lorsqu'il pleure, à un singe qui grimace...

Elle vivait, elle, Anna Mechderian, chez sa mère, à Enghien, et elle était, au contraire, fort belle. Une superbe créature a pris place, à l'audience, au banc de la partie civile : c'est sa soeur, et qui lui ressemblait. Et tout de suite, dès après le mariage, l'homme et la femme se sont détestés. Il l'accusait d'être volage (c'est possible) et elle se plaignait d'avoir affaire à un maître brutal, qui la forçait à travailler sans répit, qui la nourrissait à peine, qui la frappait. Elle n'est plus là pour confirmer ses désillusions, et il se contente, quant à lui, de zézayer que telle n'est pas la vérité. Or, il est toujours aventureux, en pareille matière, de vouloir départager entre la défense d'un assassin et le souvenir d'une morte...

Une demande en divorce, quoi qu'il en soit, fut déposée, d'abord par le mari, puis, reconventionnellement, par la femme. On usa et abusa, de part et d'autre, de procédure. Enfin, le tribunal se prononça. Puis, sur appel, la cour. La séparation fut ordonnée aux torts et griefs réciproques des époux, mais l'enfant était confiée à la mère. Le père obtenait un droit de visite bimensuel et était condamné à payer une pension alimentaire annuelle de 1.800 francs. Mais Vitchen Iskenderian était bien résolu à ne pas se séparer de sa fille, qu'il avait jusque-là conservée auprès de lui, et semble-t-il, en dépit des premières décisions de justice intervenues. Et lorsque son ancienne femme lui écrivit, l'année dernière, qu'elle irait le 10 août chercher la petite Marie-Jacqueline, il se contenta d'acheter un revolver.

— Pourquoi cette arme ? interroge, à peu près automatiquement, le président Délegorgue.

— Parce que, déclare l'accusé, Anna Mechderian et son amant avaient menacé de me vitrioler  !

On s'arrête longtemps à cette curieuse déclaration, si difficile à soutenir, et l'on en arrive à la scène décisive. Au jour annoncé, la mère se rendit chez son ex-époux, 90, rue de Flandre. Elle s'avança le long d'un couloir obscur, qui la conduisit à l'atelier, au fond de la cour. Le tailleur l'attendait là, devant la fenêtre, serrant sa fillette contre lui. Et lorsqu'il la vit venir, il glissa son arme dans sa poche... La jeune femme ne franchit pas sans hésiter le seuil. Elle s'approcha de l'enfant, se pencha, la prit par la main, s'efforça de sourire :

— Viens, ma petite, lui dit-elle, viens avec maman...

L'homme intervint de façon indirecte et s'adressant, lui aussi, à Marie-Jacqueline, alors âgée de huit ans, interrogea  :

— Tu la connais, cette femme ? Non, tu vois, tu ne la connais pas !

Et tourné cette fois vers « cette femme  », il ajouta :

— Qui a élevé l'enfant ? Moi ! Je la garde... Et toi, tu n'es qu'une vache !

Soucieuse, il est du moins permis de le penser, de ne pas prolonger une discussion aussi dégradante devant sa fille, Anna Mechderian n'insista pas et battit en retraite. Mais comme elle allait disparaître, son ancien mari la suivit et fit feu sur elle, à trois reprises, l'atteignant dans le dos. Elle se mit à courir et s'arrêta bientôt, défaillante, appuyée contre la muraille. L'homme tira encore, de tout près... La blessée eut la force de gagner la rue ou elle s'affaissa mourante. On l'entendit qui murmurait :

— Il m'a tuée, c'est fini...

Et elle resta là, sans vie. Qu'est devenue Marie-Jacqueline ? On le sait : elle a été confiée à l'Assistance Publique. Le défenseur, Me Henry Torrès, accuse de cette douloureuse situation la partie civile. Me Jais, qui assiste la soeur de la disparue, rejette la responsabilité de cet abandon sur le meurtrier. On brandit des lettres, on s'aigrit, on se fâche. A la voix tonnante du premier avocat, le second oppose une ténacité inattendue. Et l'on pense à la frêle innocente qu'on ne verra pas, et qui reste l'émouvant enjeu de cette bagarre !

Au cours d'une audience de relevée, les discours se succèdent, et l'avocat général Falco requiert, non sans d'exactes nuances, une peine exemplaire. Puis, dans la nuit qui s'avance, Me Henry Torrès déploie ses dons de puissance et, à la fois, de douceur..."


Le Populaire, 9 juin 1939 :

"Blessée d'une balle une femme accuse son mari

Celui-ci affirme qu'elle a voulu se suicider

Marseille, 8 juin. A la Valentine, les gendarmes étaient réveillés, ce matin, par un coup de feu tiré dans une maison voisine, celle d'un coiffeur arménien, Karabedde Dekoyan. Ils pénétrèrent dans l'habitation et trouvèrent la femme Dekoyan étendue sur son lit, blessée d'une balle qui lui avait traversé le cou. La victime a déclaré que son mari avait voulu la tuer ; mais celui-ci a affirmé qu'elle avait voulu se suicider.

La blessée a été transportée à l'hôpital de la Conception, et le mari a été arrêté."


Voir également : Le communautarisme diasporique arménien : endogamie, mariages arrangés, auto-ghettoïsation

Le crime d'honneur, une tradition arménienne ?

Marseille : retour sur un crime d'honneur arménien symptomatique

Le crime d'honneur, une tradition méconnue des chrétiens d'Orient

Les coutumes matrimoniales des Arméniens

Les violences domestiques : un problème qui touche plus du quart des femmes d'Arménie

Le problème de la violence conjugale en Arménie

Les violences faites aux femmes et aux filles en Arménie (rapport de 2011)

Arménie : des femmes souffrent en silence

Violence au sein de la famille arménienne : le cas de Greta Baghdasaryan