mercredi 6 novembre 2013

Italie : appel contre le "délit de négationnisme"

Liberté pour l’histoire en Italie : appel contre le délit de négationnisme
Mardi 05 novembre 2013

L’Institut national pour l’histoire de la Résistance et de la société contemporaine en Italie (INMSLI) lance une pétition contre un projet de loi anti-négationnisme.

« L’histoire n’est pas une religion » : l’historien n’adhère à aucun dogme. « L’histoire n’est pas une morale » : l’historien ne loue ni ne condamne, il explique. « L’histoire n’est pas un objet juridique » : dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni aux tribunaux de définir la vérité historique. Ce sont là autant de principes qui ont été énoncés en 2005 par quelques-uns des historiens français les plus éminents dans un appel qui a fait date : Liberté pour l’histoire ! Aujourd’hui, c’est d’Italie que nous joignons notre voix à la leur pour réclamer cette même « liberté pour l’histoire ».

En tant que citoyens et qu’historiens, nous nous dressons contre une loi — soumise à débat et à approbation ces jours-ci au Sénat de la Péninsule — qui entend punir de peines de un à cinq ans d’emprisonnement quiconque nie l’existence des crimes de guerre, des génocide ou des crimes contre l’humanité.

Nous sommes sincèrement préoccupés de voir que l’on cherche à traiter et à résoudre un problème culturel et social certes important (le négationnisme et sa possible propagation, surtout chez les jeunes) à travers la pratique judiciaire et la menace de la condamnation et de l’emprisonnement.

En abordant la question du négationnisme à la suite de la vague d’émotion suscitée par les récents événements de ces derniers jours, le risque est de ne pas prêter attention aux conséquences que cette loi pourrait avoir si elle était véritablement appliquée. Dans les pays où on y a eu recours, à travers la couverture médiatique des procès auxquels elles ont donné lieu,  ces lois antinégationnistes ont offert une tribune à des thèses ignobles dont, sans cela, l’opinion publique aurait tout ignoré. Pourquoi tomber dans ce piège ?

La voie de la vérité historique d’État, qui est le propre des régimes totalitaires, ne nous semble pas utile au développement de la conscience et de la connaissance des crimes du passé. En revanche, elle risque de transformer en paladins de la liberté d’expression ceux qui osent prononcer des jugements contraires non seulement à une vérité historique amplement établie, mais aussi au simple bon sens.

Cette loi est surtout ambiguë, difficile à interpréter et encore plus ardue à mettre en œuvre. De sorte qu’il incombera au juge de décider s’il y a eu négation d’un quelconque génocide, crime de guerre ou crime contre l’humanité. Et il lui incombera donc d’établir quels sont les massacres qui correspondent à ces catégories. Sur quelle base ? En se fondant sur les décisions déjà entérinées par un tribunal international, par exemple celui de Nuremberg, ou par les cours de justice qui ont eu à juger des crimes commis au Rwanda et dans l’ex-Yougoslavie, ou par la Cour pénale internationale, ou bien encore par des tribunaux nationaux (qui jugent par exemple que les crimes commis par le régime militaire en Argentine relèvent du génocide, mais pas ceux des Khmers Rouges au Cambodge) ? Le discours relatif aux crimes de guerre, tant dans le présent que dans le passé, est encore plus épineux et dangereux : on pense par exemple aux évaluations diverses et contradictoires conduites par des organismes internationaux — les commissions d’enquête des Nations unies — sur l’invasion israélienne de la bande de Gaza ou sur l’emploi des gaz de combat en Syrie.

Nous ne pourrions plus inviter des juristes qui considèrent que les massacres de Srebrenica n’étaient pas un génocide à prendre la parole sur le territoire italien, et nous devrions expurger des bibliothèques les ouvrages qui n’acceptent pas d’employer le terme de génocide pour définir le massacre des Arméniens. Mais nous serions aussi contraints d’envoyer en prison les jeunes (et moins jeunes) ignorants qui reprennent à leur compte des opinions démentielles concernant des faits dont ils ne savent et ne comprennent rien. Si des personnes ont pour objectif d’inciter à la violence, de fomenter le racisme, de créer un climat de haine ethnique et religieuse ou de dénigrer les victimes, les lois pour le leur interdire, les dissuader et éventuellement les punir existent déjà.

Est-on certain de la nécessité de nouvelles lois, qui risquent de d’entraîner des débats sur la liberté d’expression, la liberté de recherche, la discussion critique (des universitaires du monde entier, juristes, historiens, anthropologues, continuent de discuter sur la juste définition du génocide sans trouver de réponse qui fasse consensus), parce qu’on ne réussit pas à appliquer les lois existantes, qui, en pénalisant l’incitation à la haine et l’apologie du racisme, comportent les instruments permettant de sanctionner ceux qui usent du négationnisme à de telles fins ? Pense-t-on vraiment qu’il soit utile de substituer le code pénal aux manuels d’histoire ?

Si l’on n’est pas parvenu ces dernières années à éradiquer le négationnisme, ce n’est pas en raison d’une carence législative : c’est parce que les lois existantes ne sont pas appliquées (et personne ne peut garantir qu’il en irait autrement dans le cas présent) et parce que l’on n’a pas voulu prendre une initiative forte et importante — de caractère éducatif, culturel, social — qui aurait pu être utile contre le négationnisme.

Faire une loi a un effet pervers : nourrir la conviction que le problème serait résolu, et qu’il pourrait donc être mis de côté et refoulé. Il conviendrait plutôt de mener une intense campagne de pédagogie, dans les écoles et à travers les moyens de communication de masse, en appelant la société tout entière à y participer. Le racisme sera vaincu grâce à l’éducation, à la culture et à la recherche ; et les manifestations de haine et l’apologie du racisme le seront grâce aux lois qui existent déjà. C’est la société civile, et elle seule, qui, à travers une bataille culturelle, éthique et politique inlassable, peut créer les seuls anticorps capables de neutraliser ou tout au moins d’isoler les positions négationnistes. Que l’État aide la société civile, mais sans se substituer à elle avec une loi qui risque d’être inutile ou pire, contreproductive.

Marcello Flores, Simon Levis Sullam, Sergio Luzzatto, Enzo Traverso, David Bidussa, Gustavo Corni, Alberto De Bernardi, Tommaso Detti, Maria Ferretti, Umberto Gentiloni, Giovanni Gozzini, Andrea Graziosi, Mario Isnenghi, Fabio Levi, Giovanni Levi, Claudio Pavone, Paolo Pezzino, Gabriele Ranzato, Raffaele Romanelli, Federico Romero, Mariuccia Salvati, Arnaldo Testi, Stuart Woolf, Walter Barberis.
Source : http://www.lph-asso.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=192%3Aliberte-pour-lhistoire-en-italie--appel-contre-le-delit-de-negationnisme&catid=71%3Aitalie&Itemid=189&lang=fr