mercredi 26 mars 2014

Le "négationnisme" peu connu d'Anahide Ter Minassian

Anahide Ter-Minassian et Claude Mutafian, entretien avec Jean-Pierre Langellier et Jean-Pierre Peroncel-Hugoz, Le Monde, 26 avril 1994 :

"En outre, pendant l'hiver 1914-1915, au Caucase, se sont constitués des groupes de volontaires arméniens. Ces 5 000 à 6 000 supplétifs étaient soit des sujets du tsar, soit des Arméniens de l'Empire ottoman déjà émigrés aux Etats-Unis ou dans le Caucase russe. Toute la thèse de la "trahison" est fondée sur cet aspect très marginal de la situation. Au même moment, la Turquie avait constitué une légion de Géorgiens musulmans, sur son propre territoire, pour lutter contre les forces tsaristes. Pour autant les Russes n'ont pas massacré la population géorgienne islamisée..."


Et pourtant, on peut difficilement être plus éloigné de la réalité historique :

"Lorsque la Turquie, le 12 novembre 1914, entre dans le conflit européen, elle se retrouve derechef confrontée à son traditionnel ennemi russe. Sur le front de Transcaucasie, les troupes turques, aidées par cinq à six mille irréguliers « lazes » et adjares, passent immédiatement à l'offensive. La campagne de novembre 1914 voit les armées russes abandonner successivement Borçka, Artvin et Ardanuç ; le jour de Noël, Ardahan est prise à son tour, sans coup férir. Le général Elshin, commandant de Batum, qui conduisait les armées russes sur ce front, est alors remplacé par le général Lyakhov, qui lance une rapide contre-offensive (reprise de Sarıkamış, le 31 décembre 1914). Les irréguliers « lazes », baptisés "légion géorgienne", sont cantonnés dans le port laze de Hopa138. (...)

138 Cf. ibid., p. 294. D. M. Lang, dans A Modern Hisrory of Georgia, p. 185, signale qu'après l'échec d'un raid d'irréguliers sur Batum (avril 1915), les Russes se livrent en représailles à des massacres dans la vallée du Çoruh." (Alexandre Toumarkine, Les Lazes en Turquie (XIXe–XXe siècles), Istanbul, Isis, 1995, p. 28)

"Le gouvernement tsariste ne se privera pas de lancer une politique de génocide à l'égard des populations géorgiennes musulmanes qu'il ne jugeait pas fiables. Ainsi en 1915 les troupes russes massacrèrent en masse les Lazes et les Adjars de la région de Batoumi, prétextant aussi leur soulèvement contre le pouvoir impérial. Sur les 52 000 habitants de la vallée du Tchorotkhi seuls 7 000 survécurent au massacre organisé par les troupes du général Liakhov." (Georges Mamoulia, Les combats indépendantistes des Caucasiens entre URSS et puissances occidentales : Le cas de la Géorgie (1921-1945), Paris, L'Harmattan, 2009, p. 14)

"Les populations musulmanes [de l'Empire russe] n'avaient pas le droit de porter les armes. A l'exception de quelques officiers comme les généraux Khan Nakhitchevansky, Ali Agha Shikhlinsky ou Samed Bek Mehmandiarov, la mobilisation générale laissa la population azerbaïdjanaise spectatrice des événements. Engagée de bonne heure contre les forces ottomanes, qui pénétrèrent sur ses domaines dans la région de la mer Noire, où les populations lazes et adjares les accueillirent en se soulevant contre les soldats russes, l'armée du tsar fut dans un premier temps en mauvaise posture en novembre et décembre 1914. (...)

La guerre contre la Turquie ne suscita pas d'attitude de déloyauté chez les Azéris, malgré les critiques virulentes qui se firent entendre après les massacres de civils lazes et adjars par les Russes (...)." (Antoine Constant, L'Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 243-244)