mardi 22 avril 2014

1999 : le soi-disant "historien anti-négationniste" Yves Ternon pris en flagrant délit de calomnie par Pierre Vidal-Naquet en personne

Pierre Vidal-Naquet, "Réponse à Yves Ternon", Le Monde, 3 décembre 1999 :
Le 8 février dernier, Jacques Chirac signait le décret officialisant la nomination de Gilles Veinstein comme professeur d'histoire turque et ottomane au Collège de France. Pendant plusieurs semaines une campagne avait été menée avec acharnement par des savants arméniens ou sympathisants de la cause arménienne, tel notamment le docteur Yves Ternon, pour empêcher cette nomination. Dans ce dossier, un argument, et un seul : un article de deux pages de Gilles Veinstein publié dans L'Histoire en avril 1995 et intitulé « Trois questions sur un massacre ». Le titre même de ce bref papier montrait que cet historien, mon collègue à l'Ehess, n'entendait en rien nier l'existence du meurtre d'un « nombre immense d'Arméniens » en 1915-1916, ces massacres étant définis comme « des crimes contre l'humanité caractérisés », dont les auteurs ne furent pas seulement des Turcs mais des Kurdes. Cet article était-il « négationniste » ? Je l'ai nié dans Le Monde daté du 3 février, et du coup me voilà classé comme « négationniste », et Yves Ternon, dans le livre qu'il vient de publier, consacre presque autant de place à réfuter ce modeste article qu'à attaquer Gilles Veinstein.

De quoi s'agit-il ? Les Turcs ont-ils commis en 1915-1916 un génocide, c'est-à-dire un massacre délibéré de la population arménienne transférée de l'Anatolie orientale en direction des rives de l'Euphrate ? A cette question j'ai toujours répondu oui : dans de nombreux textes qu'Yves Ternon cite et commente. Je le faisais encore dans le même article du Monde.

Que dit Gilles Veinstein ? Il a précisé au cours de la campagne que la disparition de près de la moitié de la population arménienne de l'Empire relevait bien du génocide. Il faisait cependant valoir que ce massacre a eu lieu dans les conditions d'une guerre où la Turquie se trouvait en très mauvaisse passe, et où, à tout le moins, de l'autre côté de la frontière, des Arméniens servaient dans l'armée russe. Les Turcs pouvaient penser que les Arméniens accueilleraient avec plaisir l'invasion russe.

Il y a, me semble-t-il, du vrai dans cette argumentation, même si elle ne justifie en rien un massacre à tous égards abominable.


Ce qui complique les choses est que l'Etat turc, depuis la révolution kémaliste, nie avec un acharnement digne d'une meilleure cause toute implication du mouvement Jeunes-Turcs alors au pouvoir et du gouvernement ottoman dans cet immense massacre. L'historiographie turque a été et est encore largement nationaliste, à quelques rares exceptions près. Cette historiographie a trouvé en Turquie et ailleurs, notamment chez certains historiens américains, un soutien qui n'a pas toujours été gratuit.

Cela dit, tout n'est pas faux dans ce que disent ces historiens. Yves Ternon le reconnaît lui-même, les documents Andonian, ces télégrammes découverts en 1919 à Alep par un journaliste arménien et qui contiennent l'ordre de tuer, « ne sauraient justifier des preuves recevables devant un tribunal, d'autant plus que les originaux restent aujourd'hui introuvables ». Rien de tout cela n'affecte à mon avis l'essentiel. Des documents récemment publiés montrent que le consul américain à Khartoum, au coeur de l'Anatolie, Kharpout a vu de ses yeux le génocide. Son témoignage est d'autant plus accablant qu'il ne montre pas (c'est le moins qu'on puisse dire) de sympathie pour les Arméniens. 
Certains, en Israël ou ailleurs, nient qu'il y ait eu génocide pour laisser aux juifs le monopole de la souffrance, se drapant ainsi, comme je l'ai écrit en 1980, dans le « grand cordon de l'extermination majeure ». D'autres sont soucieux de préserver les bonnes relations d'Israël avec la Turquie. Dans l'attitude du professeur Bernard Lewis, il y a eu un peu de ces deux motivations. Cela ne me paraît pas une raison pour accabler Gilles Veinstein d'une épithète de négationniste, qu'il ne mérite absolument pas. Yves Ternon entend dans son livre « contribuer à réduire la connotation ignominieuse qui s'attache à ce mot ». Le moins qu'on puisse dire est qu'il n'y parvient pas. Il a raison de me rappeler que je n'ai pas toujours été très rigoureux dans l'emploi de ce mot (Cf. Le Monde du 4 février 1998). Mais, quand il parle à propos de Gilles Veinstein de « finesse ottomane », de « retournement », de « subtilité jésuitique » ou d' « élégance florentine », il ne fait pas précisément dans la nuance.

Il y a assez de vrais négateurs qui ne font généralement pas dans l'élégance florentine pour ne pas en fabriquer d'imaginaires. La solidarité communautaire, le poids de la mémoire n'autorisent pas l'emploi d'arguments qui, à la limite, détruisent la cause qu'ils prétendent servir.

Voir également : Pierre Vidal-Naquet et le "négationnisme imaginaire" de Gilles Veinstein

600.000, et pas 1,2 million : comment le menteur Yves Ternon a multiplié par deux les estimations de Toynbee

Le cas Yves Ternon : un soi-disant "historien spécialiste" du "génocide arménien" qui ne comprend ni l'arménien, ni le turc moderne, ni l'osmanli... et qui veut faire taire les historiens compétents (soutien au projet Boyer)