lundi 28 avril 2014

Achot Bleyan : la voie tracée par un esprit libre

Sophie Shihab, "Un « antinationaliste » arménien menacé de cinq ans de prison", Le Monde, 15 juillet 1999 :

"Il a le profil de l'oiseau rare pour tous ceux qui cherchent, en vain depuis dix ans, à imposer une paix durable en Transcaucasie, qui végète toujours à l'ombre de ses passions nationalistes. Car nul n'est prophète en son pays : la visite exploratoire de bonne volonté que l'Arménien Achot Blian effectua à Bakou en 1992, c'est-à-dire en pleine guerre azéro-arménienne, avait fait immensément scandale à Erevan. Sa démarche courageuse n'a eu d'ailleurs aucun autre résultat. Mais ce militant aux convictions libérales, qui prône l'insertion pacifique de l'Arménie dans son environnement proche-oriental, n'a pas renoncé pour autant.

Nommé ministre de l'éducation par le premier président arménien, Levon Ter-Petrossian, il se donna pour tâche de faire en sorte que la jeunesse de son pays ait d'autres horizons que ceux qui la ramènent toujours au 24 avril 1915, commémoré comme jour du génocide arménien. Mais les résistances étaient trop fortes. En 1988 [1998], quand le premier ministre originaire du Haut-Karabakh, Robert Kotcharian, succède, à la présidence, au modéré Levon Ter-Petrossian, les portefeuilles de l'éducation et de la culture sont confiés au parti ultranationaliste Dachnak, qui cultive, plus ou moins secrètement, les idées de « Grande Arménie » et de revanche à prendre sur les Turcs. Achot Blian, quand [quant] à lui, venait d'arriver bon dernier - ne récoltant qu'une voix sur mille ! - à l'élection présidentielle.

Il s'y était présenté, disait-il par avance au Monde, à seule fin d'avoir une tribune dans les médias. Car l'hebdomadaire de son propre parti, Nor Ughi (Nouvelle Voie) - un des rares en Arménie à accepter la solution prônée par la communauté internationale dans le conflit autour du Haut-Karabakh - est peu diffusé. Même s'il est lu par une petite portion dynamique de la jeunesse étudiante. Car Achot Blian a aussi su créer une des principales écoles secondaires d'Erevan, la Mkhitar Sebastatsi, dont les méthodes modernes ont attiré un millier d'élèves.

COMITE DE DEFENSE 

C'est là, « devant ses élèves et ses professeurs », selon un de ces derniers, qu'Achot Blian fut arrêté le 14 mai. Accusé de détournement de fonds publics, il est détenu depuis lors pour « obstruction à l'enquête ». Un comité formé pour sa défense, où des partis d'opposition sont représentés, dément en bloc et dénonce la « répression politique », précisant qu'Achot s'était vu promettre des crédits de l'Etat qui ne furent pas versés, ce qui l'a obligé à emprunter à des professeurs et parents d'élèves, qui ne s'en seraient jamais plaints.

Avant son arrestation, Blian avait lancé des attaques de plus en plus précises, avec ses amis journalistes, contre le « clan des Karabakhtsy », désormais au pouvoir, et leurs affaires de corruption. Le ministre de la sécurité, Serj Sarkissian, était particulièrement visé, notamment dans le cadre de la crise du pain qui devrait mettre à rude épreuve, dans les prochains mois, le nouveau gouvernement formé de nationalistes radicaux. Le ministre aurait en effet permis à une société, Mika-Armenia, d'acquérir une position de monopole pour l'achat du blé américain dont le pays est aux deux tiers dépendant, mais qu'elle n'aurait plus intérêt à écouler.

Le quotidien Oragir, qui relaya l'affaire, fut contraint de suspendre sa parution. Les passions furent en outre exacerbées par l'accident de voiture, considéré comme suspect par ses amis, qui coûta la vie, il y a deux mois, à Tigran Hairapetian, un des journalistes d'opposition, ami d'Achot Blian, les plus offensifs à Erevan. Le 15 juillet, un tribunal doit décider, soit de faire comparaître le « maître d'école » obstiné, qui risque alors une peine allant jusqu'à cinq ans de prison, soit de le relâcher, soit de prolonger encore sa détention provisoire."

"Arménie : La garde à vue d'Achot Blian est prolongée de deux mois", Le Monde, 18 juillet 1999 :

"La garde à vue d'Achot Blian, ce directeur d'école qui milite depuis des années pour un rapprochement entre l'Arménie, l'Azerbaïdjan et le monde turc a été prolongée de deux mois. Il avait été arrêté à Erevan le 14 mai."

"Arménie : Condamnation de l'ex-ministre de l'éducation, Achot Bleyan", Le Monde, 19 décembre 2000 :

"L'ex-ministre de l'éducation Achot Bleyan a été condamné à sept ans de prison, vendredi 15 décembre à Erevan, par un tribunal qui a néanmoins rejeté trois chefs d'inculpation sur sept. Ses deux codétenues se sont vu infliger respectivement six et deux ans d'emprisonnement. Les journaux favorables à l'ex-président Levon Ter-Petrossian ont dénoncé le régime de son successeur Robert Kotcharian « qui utilise la justice comme un instrument personnel de répression ». - (Radio Svoboda.)"

Voir également : Une expérience politique éclairée et constructive en Arménie : la présidence de Levon Ter Petrossian (1991-1998)

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