mardi 15 avril 2014

Années 80 : les retombées de l'attentat d'Orly sur l'image des Arméniens de Romans

Danielle Rouard, "Abdallah, connais pas", Le Monde, 17 octobre 1986 :
Posée ici, l'interrogation fait d'emblée, figure de provocation. Les visages se tendent. "Pourquoi nous interpeller ? Le gouvernement, avec tous ses moyens, n'arrive pas à savoir ce qui se passe. Nous ne sommes ni plus ni moins responsables que tout citoyen français. Votre démarche est déjà un début d'amalgame = terroristes - Arméniens."

Cette méfiance immédiate s'effacera rapidement au fil de la conversation. Mais elle exprime une réalité : les Arméniens de Romans comme d'autres, ont peur d'un contrecoup raciste, de "servir de bouc émissaire" ou de "souffrir" d'une cassure avec l'environnement. A l'un, son voisin de palier lance : "Vous pourriez tout de même les contrôler, vos Arméniens !" Un autre, dans la rue, voit des têtes connues se tourner pour l'éviter, dit-il. A un autre encore, on demande : "Dans votre mallette, vous cachez des explosifs ?"

Ces gestes, même s'ils restent rares, sont autant de signes qui ne trompent pas. "Quand on veut tuer son chien, on l'accuse de la rage", disent les plus inquiets. Le retour d'une poignée de terroristes arméniens sur le devant de la scène médiatique a produit un vrai choc.

Dans Romans si tranquille, la paisible communauté s'est brutalement souvenue du passé... L'attentat d'Orly, le 15 juillet 1983 : "Ce fut une rupture : jusque-là, la majorité soutenait moralement les actions violentes contre les représentants de l'Etat turc. A Orly débuta le terrorisme aveugle." A vif alors, chacun dut se situer. "Ce fut la condamnation massive et quasiment sans réserve. La cause arménienne n'a rien à voir avec le terrorisme international. Pis, ce dernier la dessert."

Depuis, le débat paraissant réglé, on croyait ce passé révolu. Mais la tension revient avec la vague d'attentats et, surtout, le communiqué de l'Armée secrète arménienne pour la libération de l'Arménie (ASALA), publié à Beyrouth le 7 octobre, qui "demandait" au Djihad d'"exécuter" Jean-Paul Kauffmann (le Monde du 8 octobre 1986). "Ils osent menacer Kauffmann pour arriver à leurs fins. C'est indigne." La communauté, vous précise-t-on en substance, a trop souffert du génocide en Turquie pour accepter qu'on touche à des innocents. "Qui sont ces gens, qui se disent Arméniens et déterrent l'ASALA pour la circonstance ? A qui profite tout cela ?", s'interroge-t-on. Un vieil homme, rare survivant de l'exode de 1915, éclate en sanglots. Il redoute derrière cette opération venue de Beyrouth "encore un coup des Turcs". La première génération de l'exil s'est tue "par nécessité", la seconde reste "timide", la troisième "bouge". Toutes ont en commun les blessures anciennes et jamais oubliées, qui se ravivent aujourd'hui. Pêle-mêle, on évoque la survie de jadis "par miracle", la vie en diaspora, la résistance du Vercors contre les Allemands. Décidément, le communiqué de l'ASALA fait mal. On cite même, pour mieux se faire comprendre un poème de Vahan Tekeian des années 20 :

Hélas, je continue encore à me demander.

Qu'est-ce que l'âme, l'âme Arménienne

Et je la trouve enfoncée à moitié dans la boue ;

Mais, me dis-je, la boue même ne peut la salir.

Pas plus qu'elle ne salit le soldat qui se bat sans cesse.

Chien qui mord...
A l'indignation présente, se joint la condamnation unanime du terrorisme aveugle. Mais comment réagir ? Tous en discutent. Un cordonnier, proche de la retraite, dit : "Se justifier, c'est se poser en accusé, ce que nous ne sommes pas. Nous n'avons pas à répondre à la provocation." Un forain, à la quarantaine décidée, souhaite, lui, que "les partis politiques arméniens condamnent les attentats à la télévision". Certaines organisations d'ailleurs, l'ont fait, tout comme l'ensemble des Eglises arméniennes.

D'autres, à Romans, préfèrent "le repli". D'autres encore refusent "ce qui pourrait créer un ghetto". Mais tous sont convaincus qu'avec cette histoire "on noie le poisson" et que plus personne ne parle du contentieux entre les Arméniens et la Turquie. Le porte-parole de l'ASALA à Beyrouth a bien demandé à la France la libération conjointe de Varoujan Garbidjian, Anis Naccache et Georges Ibrahim Abdallah. Mais il ne fait pas recette. "Moi, Abdallah, connais pas, précise le cordonnier déjà cité. Je veux que l'Etat turc reconnaisse sa responsabilité dans le génocide arménien."

A Romans, en ces jours troublés, le consensus résiste au choc. Heureuse communauté... Loin des dissensions qui, à Valence, à Lyon, à Marseille et à Alforville, alimentent la polémique entre de multiples associations, l'Amicale de Romans, unique, groupe toutes les sensibilités et toutes les générations. Créée en 1965 par une bande de copains de classe, elle possède son école où se transmet la langue, elle entretient les us et les coutumes et, surtout elle diffuse à l'extérieur des frontières une culture de haut niveau. Ce n'est pas un hasard. Des artistes de réputation internationale installés en ville y. veillent : musiciens, comme Alexandre Ciranossian et Pierre-Aram Nazarian, ou sculpteurs, tel Toros. Ils agissent au coude à coude avec des forains, des commerçants et de célèbres hommes d'affaires, tels Stéphane Kélian (chaussures), Alain Manoukian (prêt-à-porter), tous deux entrés depuis peu en Bourse.

La petite communauté venue de Turquie à Romans a su s'ouvrir très vite sur le monde. Elle a tout aussi bien intégré les derniers arrivants venus de Syrie ou du Liban, que l'on appelait "la petite Arménie". Ceux-ci sont d'abord restés entre eux, habitués à vivre dans un quartier-ghetto. Puis ils ont progressivement rejoint l'Amicale où se fait le mélange à la romanaise. La menace émanant de Beyrouth ces jours-ci n'a pas fait voler en éclats les rapprochements nés hier. Chacun cherche à comprendre. "On ne sait pas encore ce qui se passe, explique avec modération Albert Chetanian, entrepreneur en électricité et président de l'Amicale. Si jamais les auteurs du communiqué de Beyrouth passaient aux actes, l'Amicale prendrait immédiatement position pour se démarquer et apaiser la communauté. Mais on s'interroge sur le sérieux de ces déclarations. S'agit-il d'une surenchère publicitaire ? "Quand un chien veut mordre, il ne montre pas les dents."

Voir également : Le terrorisme arménien en France : images d'archives