samedi 5 avril 2014

Jane Laroche : "Prière aux Arméniens"

Jane Laroche (ancien professeur de lettres ayant vécu onze ans à Istanbul), "Prière aux Arméniens", Le Monde, 2 mai 1979 :
Les Arméniens commémorent chaque année en avril, les massacres et les déportations qui eurent lieu en Turquie durant la première guerre mondiale, en 1915. Nous nous inclinons aussi, avec tristesse et recueillement devant le million de victimes arrachées à la vie, à leurs provinces, à la suite d'une explosion de colère suivie d'une répression brutale. L'Empire ottoman, "homme malade" dont les voisins rapaces se partageaient déjà les dépouilles, était attaqué par les Alliés sur toutes ses frontières tandis qu'à l'intérieur éclatait le soulèvement des Arméniens, pour reconquérir une liberté qu'ils avaient perdue, depuis qu'en 1046, les Grecs avaient pris Ani, leur capitale. 
Etant chrétiens, les Arméniens ne combattaient pas dans les armées turques. Travaillés par de jeunes révolutionnaires venus de l'étranger, par les prêtres aussi, encouragés par les Anglais et armés par les Russes, eux que les Turcs, pendant quatre siècles avaient appelés "le peuple fidèle", venaient d'exterminer les colonnes de ravitaillement destinées aux bataillons turcs du front russe ainsi que les habitants de nombreux villages musulmans.

Devant ce qu'ils considéraient comme une trahison, la riposte des Ottomans fut terrible.

Et pourtant ! Jamais au cours d'une histoire longue de plus de deux millénaires, peuple ne fut plus souvent, plus cruellement massacré par les uns et par les autres. Il ne m'appartient pas d'en donner ici les raisons ni de porter un jugement. Mais tous en firent d'abominables carnages : Mèdes, Perses, Macédoniens d'Alexandre, Parthes, Romains, Byzantins, Arabes, Seljoukides, Géorgiens, Touraniens, Perses encore, Russes, Kurdes et Ottomans qui furent les derniers en date.

Tous les historiens affirment que les Turcs sont un exemple à peu près unique de peuple dominateur, pratiquant une tolérance totale, même au Moyen Age, vis-à-vis des religions des peuples vaincus. C'est ainsi qu'ils accueillirent les juifs persécutés par les Espagnols à la fin du quinzième siècle et plus récemment, en 1933, les juifs victimes du nazisme.

Devenus sujets de l'Empire ottoman, pendant quatre siècles, les Arméniens purent donc, non seulement garder leurs traditions, leurs écoles, leurs églises, mais surtout acquérir biens et richesses, accéder aux plus hautes fonctions dans le commerce, les finances et l'administration dont les Turcs se désintéressaient.

Dans le Monde du 18 février, M. Matossian parle, avant la guerre de 1914-1918, des Arméniens "sans défense, parqués comme des bêtes". Je recopie à son intention une information parue dans le journal publié en langue française Istanbul, le 6 février 1912. Il s'agit d'une réunion de notables arméniens ne faisant pas partie de l'Assemblée nationale, afin de condamner la conduite du nouveau patriarche.

Parmi les assistants, nous citerons : MM. Kirkor efendi Sinapian, ministre des travaux publics ; Armenak bey Sakis, vice-président de la Cour des comptes ; Eram efendi, sénateur ; Ohannès bey Konyoumdjian, sous-secrétaire d'Etat aux affaires étrangères ; Ohannès bey Anexanian, président de la première Cour des comptes ; Michel efendi Missirli, conseiller à la dette publique ottomane ; Andou pacha Nafilian, général de division ; Ohannès efendi Kardachian, conseiller légiste au ministère des travaux publics ; Ardachès efendi Hurmuz, directeur des domaines impériaux : Zareh efendi Pekmez, banquier, etc.

Le ministre des affaires étrangères était Gabriel Naradoukian, et, sous le règne du sultan Abdul Hamid, que des chrétiens avaient surnommé le "boucher des Arméniens", Paul Régla, dans son livre la Turquie officielle (Paris 1889), nous apprend que l'Arménien catholique Artim Pacha "était le seul à connaître les secrets de la diplomatie turque" tandis que Agop Pacha, Arménien lui aussi, avait le portefeuille des finances.

Et cependant, les Arméniens des campagnes, à l'est, à cause de l'apathie des sultans, de la mauvaise administration et de l'indifférence totale de leurs compatriotes haut placés, subissaient les razzias et les meurtres des Kurdes pillards et cruels qui n'épargnaient pas non plus d'ailleurs, les villages musulmans.

Non, M. Matossian, il ne s'agissait pas de deux millions d'Arméniens désarmés devant vingt-trois millions de Turcs, ni de chrétiens non violents devant des musulmans fanatiques. Les Occidentaux camouflent trop souvent les guerres de nationalités en guerres de religion. Les Turcs, à cette époque, étaient quatorze millions huit cent cinquante-six mille cent dix huit d'après le "livre jaune" édité par le gouvernement français, et le recensement officiel turc de 1914 donne dix-huit millions cinq cent vingt mille seize habitants, en comptant tous les chrétiens.

Nous sommes loin des vingt-trois millions ! Pour se battre contre les Russes, il leur fallait le champ libre, d'où les ordres de mort et de déportation vers la Syrie lancés contre les Arméniens. Tous heureusement ne furent pas exécutés. Combien de Turcs épousèrent leurs voisines arméniennes pour qu'on ne les touche pas ! En janvier 1920, le sous-lieutenant G. Boudière, dans sa relation de la retraite de la garnison française, après l'affaire de Marach, parle de l'importante population arménienne qui vit encore en Cilicie. Vingt mille Arméniens, restés à Marach, ont suivi les troupes françaises dans leur exode, à cette date, et beaucoup sont morts de froid et de faim en route.

Si l'épreuve fut atroce pour les Arméniens, les représailles des légions arméniennes, venues de Russie et de Chypre, furent pendant les années 1916-1917-1918-1919 aussi inhumaines et féroces. Je possède les relations de l'état-major russe et celles des officiers français, tous impuissants à maîtriser la vengeance des Arméniens sur les populations musulmanes de la zone évacuée par les Russes.

C'est pourquoi, j'adresse une véritable prière aux jeunes Arméniens dont parle M. Matzneff (le Monde daté 18-19 février). La violence appelle la violence et le sang appelle le sang. Ne faudrait-il pas, selon le vœu de Mme Simone Veil, "exorciser le passé, exorciser le totalitarisme rampant" ? Les Arméniens qui vivent en France et qui entretiennent la haine dans les cœurs, ceux qui assassinent les ambassadeurs d'une République qui avait dans tous les domaines rejeté l'ancien régime, rompu avec le passé, dont le fondateur avait été condamné à mort par le dernier sultan, pensent-ils aux répercussions de leurs actes sur leurs frères restés en Turquie ? Ils vivent en paix, avec leurs trente-deux églises, leurs vingt écoles primaires, leurs écoles secondaires, leurs quatre lycées, leurs hôpitaux et leur belle maison de retraite. Ils sont professeurs à l'Université, docteurs, avocats, fonctionnaires, paisibles et dynamiques commerçants, et, je le sais, ils tremblent quand ils lisent certains journaux venus d'Occident.

Que les Arméniens de la Nor Seround se souviennent que le territoire de l'ancienne Arménie s'étendait non seulement en Turquie actuelle, mais en Russie, en Iran, en Irak. Comme les juifs, ils retrouveront un jour, à la suite d'arrangements internationaux, la Vallée des fleurs et la Mère Araxe. Mais qu'ils ne fassent pas trop mentir M. Matzneff, selon lequel "ils ne savent pas organiser leur publicité et ils sont d'irréductibles pacifistes".

Voir également : "Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues

La controverse historique autour du prétendu génocide arménien


"Génocide arménien" : connaître les thèses contradictoires en présence


Quelques précisions salutaires pour aborder la tragédie du peuple arménien