dimanche 6 avril 2014

La déportation des Arméniens et Grecs de Crimée par Catherine II

Alexandre Grigoriantz, Les damnés de la Russie. Le déplacement de populations comme méthode de gouvernement, Genève, Georg Editeur, 2002, p. 97-101 :

"Tout de suite après l'annexion de la Crimée, le pillage commença. Comme cela s'était passé en Nouvelle-Russie après la conquête des territoires occupés par les cosaques et par les Tatars des bords de la mer Noire, les meilleures terres furent données à de hauts fonctionnaires appartenant à la noblesse. Au commencement, de grands domaines furent attribués par complaisance à des proches de Potemkine et de Catherine II. La plupart de ces terres furent offertes aux demoiselles d'honneur de l'impératrice. Le prince Potemkine lui-même s'octroya 13 000 hectares au bord de la mer, sur la colline de Baïdar, où il se fit construire un magnifique palais. Pour faciliter l'exploitation de ces nouvelles terres, Potemkine et ses successeurs Zoubov et Borodzine rivalisèrent d'ingéniosité en suscitant des mouvements d'immigration dans la région en même temps qu'ils organisaient de véritables campagnes de déportation des populations locales.

En 1778, le gouverneur de Tauride avait pris la décision de déporter tous les chrétiens dont certaines familles étaient installées en Crimée depuis des temps immémoriaux. Ce fut l'une des pages les plus tragiques de l'histoire des déportations de populations organisées par les Russes.

Pour justifier cette décision, le gouvernement russe prétendit que cette opération était destinée à libérer les Grecs et les Arméniens, installés en Crimée depuis des siècles, de l'oppression des Tatars. Compte tenu de l'image négative qu'avaient à l'époque les musulmans aux yeux des diplomates occidentaux, les Russes étaient certains que l'intervention des armées du tsar ne serait pas sanctionnée. L'une des raisons permettant d'expliquer ces déportations de chrétiens était la possibilité de les utiliser pour coloniser les steppes du nord de la mer d'Azov, notamment dans la région de Mariopol, qui venait d'être complètement abandonnée par les Tatars nogaïs. Mais la véritable raison était qu'après le départ de ces populations chrétiennes, les Russes avaient tout loisir de s'emparer des terres les plus fertiles et les plus ensoleillées du sud de la presqu'île. Ce fut une véritable tragédie pour ces émigrants, dont le départ se fit dans des conditions inhumaines. Malgré les cris et les larmes des femmes et des enfants, des villages chrétiens furent entièrement vidés de leurs habitants. Même des villes comme Eupatoria, Théodossia, Panticapée ou Caffa furent abandonnées par l'ensemble de leur population à l'exception des quelques musulmans qui y résidaient, car l'ordre d'évacuation ne les concernait pas. Dans certaines familles, des liens s'étaient créés entre chrétiens et musulmans par des mariages. Des Tatars, homme ou femmes, qui ne voulaient pas être séparés de leur famille suppliaient les Russes qu'on les autorise à partir avec leur conjoint chrétien, mais cela leur était refusé.

En certains endroits les chrétiens tentèrent de résister. Ainsi, à Eupatoria, les Grecs déclarèrent : « Même si on nous massacre à coups de sabres nous n'irons nulle part. » « Nous voulons rester ici ! » criaient-ils. Mais rien n'y fit. Tous les Grecs d'Eupatoria, sans exception, furent forcés d'abandonner leurs maisons, leurs églises et les restes de leurs aïeux. Après une dernière prière, un Te-Deum, à la sortie de la ville, une foule de plusieurs milliers de chrétiens se mit en marche en chantant des cantiques et quitta pour toujours le littoral ensoleillé de la Crimée. Par suite des privations et des rigueurs du climat, plus de la moitié de ces malheureux périrent en route ou peu après leur arrivée dans la région de Mariopol. Voici à ce sujet le témoignage d'un observateur étranger qui avait été frappé par le spectacle de ces émigrants en route vers leur tragique destin.18

En septembre 1778, alors que j'étais en quarantaine à la frontière russe, je vis passer 75 000 chrétiens, des Grecs et des Arméniens forcés par les Russes de quitter la Crimée.

On obligeait ces émigrants à aller peupler la contrée abandonnée par les Tatars nogaïs sur la côte occidentale de la mer d'Azov. Je notai que les femmes arméniennes qui venaient de Caffa étaient très belles...

Un peu plus loin, parlant de l'installation de ces émigrants, ce témoin, qui s'était enquis de leur sort, écrivait encore :

Mais l'hiver arriva avant que les maisons ne soient construites. La plupart d'entre eux n'avaient pour se protéger du froid que des trous qu'ils avaient creusés dans le sol et qu'ils recouvraient avec ce qu'ils pouvaient trouver.

Tous ces gens avaient quitté des maisons confortables et presque tous périrent de faim et de froid. Il y a quelques années, sur les 75 000 émigrants, 7000 seulement étaient encore vivants.


En 1782 la grande cité de Caffa ne consistait plus qu'en 450 maisons complètement inhabitées. En 1787, l'empereur d'Autriche Joseph II avait rejoint l'impératrice Catherine II près de la Nouvelle Kodak dans le sud de l'Ukraine, sur les bords du Dniepr. Il avait voyagé incognito sous le nom de « Comte Falkenstein ». La tsarine l'avait invité à l'accompagner jusqu'à Kherson et à visiter la Crimée. Dans une de ses lettres, datée du 8 juin 1787 et adressée à son ami le comte Lassi, Joseph II écrivait ces lignes :

Aujourd'hui nous sommes allés à Caffa qui était jadis un centre de commerce important dans cette région. Maintenant cette ville n'est qu'un ensemble de ruines, pitoyables témoignages de sa richesse passée. On y trouve encore une très belle mosquée à l'emplacement d'une ancienne église chrétienne et des bains magnifiques. Quand les Russes se sont emparés de la ville, selon leurs propres rapports, elle comptait 30 000 habitants, des Grecs, des Tatars et des Arméniens. Actuellement, c'est à peine si on peut estimer à 400 le nombre de ses habitants. Toutes ces maisons ont perdu leurs toits, les Russes en ont arraché les planches pour faire du feu ou pour construire leurs casernements, de sorte que maintenant ces constructions s'écroulent et se transforment en ruines...


Et un peu plus loin il ajoutait :

Dans le port de Baklava, étant donné que la plus grande partie des habitants se sont enfuis, on ne trouve que des ruines et quelques maisons abandonnées...
(...)

Après le départ de plus des trois quarts des Tatars vers la Turquie, de nombreuses terres labourables, des vergers, des vignobles, des pâturages tombèrent en déshérence et devinrent la propriété du gouvernement. Il fallait donc faire venir des colons pour les exploiter.

S'inspirant de l'œuvre de Pierre le Grand dans ce domaine, dès le début de la conquête des territoires situés au sud de la Russie, Potemkine avait organisé non seulement des déportations mais aussi des transferts de populations depuis la Russie jusqu'aux nouveaux territoires. On estime qu'à lui seul il fut responsable du déplacement de près de 700 000 personnes. En 1784, il avait ordonné le transfert vers la Nouvelle-Russie et vers la Crimée de nombreux paysans de la couronne en même temps que l'installation de colonies militaires dans ces régions.

En 1788, il fonda la première colonie importante à Kertch. Il avait fait distribuer des terres aux cosaques qui devaient remplacer les Tatars à l'extrémité occidentale de la presqu'île. Puis d'autres terres leurs furent distribuées dans d'autres régions de la Crimée. Pour obliger ces soldats à se stabiliser, Potemkine avait eu l'idée de déporter en Crimée des milliers de femmes arrêtées dans différentes villes de Russie et dans les campagnes sous n'importe quel prétexte, vagabondage, mauvaises mœurs ou « insolence » envers leurs maîtres, afin qu'elles deviennent leurs épouses. La raison d'Etat primait. Les cosaques attendaient avec impatience l'arrivée de ces convois de femmes pour se choisir une compagne. Apparemment tout le monde y trouvait son compte. C'était là l'une des méthodes imaginées par le gouvernement pour implanter de nouvelles familles en Crimée, à Kertch, à Theodossia, à Eupatoria, à Caffa ou à Simféropol.

La deuxième vague de colons était composée de paysans appartenant à la couronne. Les princes russes n'étaient pas disposés à laisser s'envoler vers le sud leurs « âmes » qui constituaient une partie de leur richesse. Malgré leur mécontentement, des dizaines de milliers de paysans furent déportés en Crimée afin de « russifier » cette région. (...)

18 W. Eton Esq., A Survey of the Turkish Empire, London, 1978."


Iaroslav Lebedynsky, La Crimée, des Taures aux Tatars, Paris, L'Harmattan, 2014, p. 105 :

"(...) les Russes déportèrent la plupart des chrétiens de Crimée, sous prétexte que le métropolite orthodoxe « de Gothie et de Caffa » Ignace (Gozadini) avait demandé à l'impératrice de prendre ses ouailles sous sa protection. Ignace devait son trône épiscopal à la protection russe, mais il n'est pas certain qu'il ait prévu les conséquences de ses pétitions. En tout cas, lui-même et les chrétiens grecs et arméniens furent déplacés de force. La mesure peut paraître étonnante, mais elle répondait à un double calcul : Catherine II voulait, d'une part continuer d'affaiblir le khanat de Crimée, à l'économie duquel les chrétiens contribuaient beaucoup, d'autre part peupler les territoires arrachés aux Ottomans et Tatars par le traité de Kutchuk-Kaïnardji et ceux dont les Zaporogues avaient été chassés après la destruction de leur Sitch. Certains chrétiens se convertirent à l'islam pour pouvoir rester en Crimée, d'autres se cachèrent. Finalement, 18 391 Grecs (dont 87 membres du clergé) et 12 598 Arméniens furent déportés. Les Grecs furent installés au sud de l'Ukraine, où ils finirent par fonder l'actuelle ville de Marioupol' ; les Arméniens reçurent des établissements du côté de Rostov, sur le Don. Pour ajouter une note grotesque à cette page d'histoire, l'Eglise orthodoxe « ukrainienne » dépendante du patriarcat de Moscou a canonisé en 1997 le métropolite Ignace, considéré comme le Moïse criméen qui aurait guidé son peuple vers de nouvelles terres..."


Voir également : Le dialecte arméno-kiptchak