mercredi 23 avril 2014

La diaspora circassienne et abkhaze en Turquie

Alexandre Toumarkine, "La diaspora « tcherkesse » en Turquie", Hérodote, n° 81, avril-juin 1996, p. 151-164 :

"Les ancêtres des « Tcherkesses » de Turquie la connaissaient bien cette route [Trabzon-Sotchi] : il y a plus de cent trente ans, expulsés de leurs montagnes du Caucase du Nord, ils l'avaient empruntée par centaines de milliers, en sens inverse, depuis les côtes de Circassie et d'Abkhazie jusqu'aux ports ottomans de Trabzon, Samsun et Sinop ; la guerre de conquête russe du Caucase, commencée en 1783, venait de se clore officiellement le 2 juillet 1864 avec ces mots adressés par le grand-duc Michel au tsar : « Par mon télégraphe, je vous annonce la fin des guerres héroïques du Caucase et je vous félicite. Désormais, il ne subsiste plus au Caucase un seul village et une seule tribu qui n'aient été défaits... » (...)

La victoire russe ne prit pas toutefois un visage uniforme dans tout le Caucase du Nord : alors qu'à l'est on se contentait d'imposer aux Daghestanais et Tchétchènes l'incorporation à la Russie, à l'ouest, on vida la montagne de ses populations autochtones en ne leur laissant l'alternative qu'entre une réimplantation dans la plaine du Kouban au pied du Caucase, ou un exil vers l'Empire ottoman par la mer Noire. C'est cette seconde option, pourtant la plus radicale, que choisirent pour leur très grande majorité les survivants de ces guerres meurtrières. Dans des conditions matérielles épouvantables, les Caucasiens du Nord-Ouest traversèrent la mer Noire.

On doit principalement imputer cette différence de traitement à une volonté russe de vider les montagnes et le littoral du Caucase du Nord-Ouest pour mieux les coloniser et les contrôler face à l'Empire ottoman. C'est surtout le long de ce littoral discontinu, et non dans la montagne, que les Ottomans, après les Génois, avaient installé autrefois leurs forteresses ; celles-ci avaient constitué des points d'appui permettant d'animer la résistance ottomane à la conquête russe jusqu'au traité d'Andrinople, signé en 1829, et par lequel l'Empire ottoman cédait ses droits sur la Circassie à la Russie. (...)

Quelles qu'aient pu être les raisons qui ont poussé les Russes à agir comme ils l'ont fait, il reste qu'ils ont ainsi modelé, jusqu'à aujourd'hui, en symétrique, le profil ethnique et démographique du Caucase du Nord : avec un énorme déséquilibre est/ouest (très peu de populations allogènes à l'ouest et beaucoup à l'est).

Déséquilibre aussi au sein de la diaspora dans l'Empire ottoman : peu de Caucasiens du Sud-Est, peu d'Ossètes (tous musulmans), peu de peuples du Daghestan et de Tchétchènes-Ingouches, énormément de Caucasiens du Nord-Ouest (les Tcherkesses ou, comme ils se nomment eux-mêmes, les tribus Adyghés) et deux groupes ethniques cousins des Tcherkesses : les tribus Abkhazes et Abazas (immigrés en grande majorité musulmans, mais quelques chrétiens), la tribu des Oubykhs (immigrée en totalité)).

On peut noter que ce sont les musulmans, et non les chrétiens (à l'exception de quelques Abkhazes chrétiens), qui ont émigré. Le déséquilibre est/ouest renforce aussi l'opposition entre un Caucase dominé démographiquement par des groupes orientaux où l'islam est celui des confréries soufies (tarikat), Naqshbandiya et Qadiriyia, du Daghestan et de la Tchétchénie et de l'Ingouchie actuels, et une diaspora où les Tcherkesses et les groupes cousins sont assez étrangers au système confrérique et souvent islamisés plus superficiellement. (...)

L'Etat ottoman avait négocié directement avec la Russie tsariste l'émigration des Nord-Caucasiens, mais en ne tablant que sur quelques dizaines de milliers d'immigrants ; or, c'est par centaines de milliers que ceux-ci affluèrent dans l'Empire. Certains chefs de tribu ou de clan avaient personnellement, ou par l'intermédiaire d'envoyés à Istanbul, négocié leur émigration et leur installation avec le gouvernement ottoman et le Palais, qui comptaient d'ailleurs beaucoup de personnalités d'origine nord-caucasienne, mais dans la plupart des cas l'émigration n'avait pas été préparée et fut effectuée dans une précipitation qui coûta la vie à de nombreux passagers.

Du côté ottoman, les premières grandes vagues d'émigration, composées de Tatars nogaï et de Crimée et intervenues dans les années 1850, avaient ouvert les yeux des autorités sur l'urgente nécessité de gérer, de canaliser ces afflux de réfugiés qui allaient se multiplier à mesure que le territoire de l'Empire rétrécissait devant la poussée russe et les nationalismes balkaniques. A cet effet, on avait donc créé une Commission générale pour l'administration des réfugiés (Idare-i Umumiye-i Muhacirun Komisiyonu) qui se révéla vite totalement dépassée par l'ampleur des migrations qui, nombreuses de 1855 à 1863 (environ 80 000), devinrent gigantesques (entre 400 000 et 600 000) pour la seule année 1864, en particulier après la fin officielle des guerres du Caucase.

Des bateaux furent dirigés vers les ports des côtes orientales de l'Anatolie mentionnés plus haut, mais aussi vers Constantinople et vers les ports balkaniques sis entre la capitale ottomane et le Danube (Varna, Köstence, Burgaz). Les Tcherkesses, qui durent souvent payer pour monter à bord des bateaux et des embarcations de fortune qui les conduisirent sur les routes de l'exil, périrent souvent en route ou bien à l'arrivée à cause des naufrages, du manque de nourriture et de la propagation des épidémies. Parqués provisoirement dans des camps établis dans ou à proximité des villes portuaires, ils furent tout de suite très mal accueillis par les populations locales (tant musulmanes que chrétiennes) qui furent effrayées par l'aspect de ces moribonds, affamés et désoeuvrés, et par les déprédations qu'ils commirent. Les pétitions pour demander le déplacement des émigrés se multiplièrent dans les villes côtières. C'est à ce moment que se forma dans les mentalités collectives ottomanes l'image du bandit de grand chemin tcherkesse, dont on retrouve des traces dans la littérature de voyageurs occidentaux qui ont sillonné l'Anatolie à la fin de l'Empire. (...)

L'Etat ottoman n'est pas mû par la seule commisération fraternelle face à des peuples musulmans chassés par une puissance chrétienne expansionniste : il compte utiliser ces immigrations dans un but politique et militaire comme le montre la logique spatiale de leur implantation. Les immigrés n'ont pas le choix de leur destination. La centaine de milliers de Tcherkesses qui ont débarqué dans les ports balkaniques sont soit dirigés vers la Dobroudja, vers la région de Choumen et celle d'Edirne (Andrinople), soit essaimés le long du Danube et, à partir de celui-ci, au sud, vers Sofia, puis Pazarcïk et vers Tarnova, puis Plovdiv ou au sud-est vers Pirot, Niş, Kosova Pristina et Prizren. La quantité de tombes tcherkesses est telle que le voyageur Kanitz en remontant le Danube parlera de « route des sépultures ». Les Tcherkesses d'Istanbul sont dirigés soit dans les Balkans vers Salonique, soit en Anatolie du Nord-Ouest vers la région d'Izmit. A l'intérieur des terres balkaniques, ils forment des cordons de villages qui doivent renforcer démographiquement l'élément musulman et servir de force militaire irrégulière d'appoint en cas de conflit avec la Russie ou les peuples chrétiens des Balkans. En Anatolie, depuis les ports de Samsun, Sinop et Trabzon, où ils ont été débarqués, les Tcherkesses sont soit envoyés dans les campagnes avoisinantes où ils créent des villages, soit vers le sud jusqu'à la Méditerranée dans les régions de Çorum, Amasya, Tokat, Yozgat, Sivas, Uzunyayla, Kayseri, Maraş et Adana jusqu'au sandjak d'Iskenderoun. Ils forment ainsi deux « lignes de peuplement » : l'une horizontale sur la partie orientale du littoral pontique et l'autre verticale de la mer Noire jusqu'au golfe d'Iskenderoun. Comme dans les Balkans, l'objectif ottoman est de renforcer l'élément musulman dans des régions où les chrétiens grecs-orthodoxes et arméniens sont particulièrement nombreux, mais on poursuit ici aussi un autre objectif en installant les Tcherkesses dans des régions où les tribus kurdes et turkmènes ne sont pas encore sédentarisées.

Ces montagnards du Caucase du Nord, guerriers farouches et loyaux, feront merveille, pense-t-on, pour mater les révoltes qui suivront immanquablement le processus de sédentarisation. Si l'on peut dégager, comme on vient de le faire, de grandes zones d'implantation et leur logique, il faut souligner la très grande dispersion des implantations, qui ne fera que s'accentuer avec les immigrations postérieures à 1864 : on veut à tout prix éviter la constitution de « régions » tcherkesses, et a fortiori de régions regroupant telle ou telle tribu tcherkesse. (...)

Au cours des années 1871-1884, l'exil continue, puisqu'on note l'immigration de 14 000 familles tcherkesses qui quittent le Caucase pour les terres ottomanes, mais c'est surtout après la guerre russo-turque de 1877-1878 que deux vagues importantes viennent gonfler les effectifs des Caucasiens en Turquie. Au total, et même si une estimation est difficile à établir tant les migrations furent mal évaluées à l'époque, on peut penser que c'est entre un et deux millions de Nord-Caucasiens qui ont alors émigré vers l'Empire ottoman.

La première vague est originaire d'Abkhazie, région qui avait déjà vu partir, en 1864, aux côtés des Tcherkesses, une quarantaine de milliers d'Abaza-Abkhazes. Pour avoir négocié avec la Russie et n'avoir pas participé aux dernières années de combat, quelques tribus avaient pu rester sur leur territoire abkhaze devenu en 1864 « région militaire de Soukhoum » et soumis à colonisation. En 1877-1878, une révolte, coordonnée avec l'armée ottomane, échoua, et sur les 78 000 Abkhazes encore présents en 1877, seuls 46 000 restèrent, en 1878, après un nouvel exode. Ces Abkhazes furent principalement installés dans le nord-ouest de l'Anatolie : autour d'Adapazari, Duzce, Bolu et, à moindre titre, de Bursa, Bilecik, et Eskişehir.

La seconde vague est composée des Tcherkesses qui avaient immigré dans les Balkans. Ces populations, qui, avec les Tatars, étaient les dernières arrivant dans les Balkans, étaient loties d'une manière plus précaire et misérable que tous les autres groupes. Utilisées dès les débuts de la révolte bulgare de 1876 comme unités irrégulières de l'armée, elles furent dénoncées pour leur violence par les populations chrétiennes ; au congrès de Berlin, en juin 1878, la Russie obtint qu'un article du traité interdise aux Tcherkesses et aux Tatars de revenir sur leurs terres. L'Etat ottoman les dirigea, avec les autres immigrés musulmans des Balkans, vers ce qui restait de Turquie d'Europe et vers l'Anatolie du Nord-Ouest dans les provinces de Sakarya (Adapazari), Bolu, Kocaeli (Izmit), Istanbul et de Bursa, Bilecik et Balïkesir, mais les envoya aussi par mer, essentiellement à partir du port de Salonique, vers les côtes égéennes de l'Anatolie (régions d'Izmir et de Mugla), mais aussi vers les régions d'Adana et de Maraş, voire plus à l'est dans des régions à forte concentration kurde et arménienne. On les dirigea aussi vers les ports du Proche-Orient pour créer des villages d'agriculteurs à l'intérieur des terres en bordure du désert et pour jouer le rôle de « gendarmes » contre les tribus turkmènes, bédouines et druzes. Comme avec les « lignes » de peuplement déjà mentionnées pour l'Anatolie, on peut tracer, pour figurer ces villages, une verticale allant cette fois de la région d'Alep à celle d'Amman, en passant par Homs et le Golan. Les populations nord-caucasiennes qui vivent aujourd'hui au Proche-Orient (Israël, Syrie et Jordanie) sont les descendants de ces immigrés.

Les années 1860 et la période 1878-1880 sont les deux grands moments de l'émigration tcherkesse en Turquie. D'autres arrivées, plus modestes, viendront s'ajouter à celles-ci (par exemple en 1922-1923 et 1945), mais pour l'essentiel la carte de leur implantation ne subira plus de grande modification. La « nébuleuse » tcherkesse comprend aujourd'hui plus de mille villages habités en partie ou exclusivement par des Caucasiens du Nord-Ouest, même si ceux-ci, comme tous les villageois de Turquie, ont entrepris un exode rural qui vide progressivement leurs villages. (...)

Quelques mots sur les communautés du Nord-Caucase central (Ossètes) et oriental (Tchétchèno-Ingouches et Daghestanais), beaucoup plus faiblement représentées (quelques dizaines de milliers de personnes). On recense aujourd'hui une vingtaine de villages comptant des Tchétchèno-Ingouches, une soixantaine pour les Daghestanais et une vingtaine pour les Ossètes. Leur venue dans l'Empire est, la plupart du temps, non le fait d'une obligation, mais le fruit d'une décision volontaire, même si elle est prise sous une pression politique, militaire ou religieuse (incitation à émigrer vers une terre musulmane). Cette différence est essentielle pour comprendre le rapport que les descendants des immigrés entretiennent avec la mémoire des temps de la migration : pour les Tcherkesses et les groupes apparentés, ce souvenir est un traumatisme collectif qui efface la geste des guerres du Caucase ; pour les autres Nord-Caucasiens, c'est au contraire la mémoire des guerres héroïques de Shamil et de ces naïb qui prend le dessus. La spécificité de leur émigration se marque aussi par la route empruntée : elle fut terrestre et traversa la Géorgie. Le choix de cette route explique que des Tchétchèno-Ingouches, Daghestanais et Ossètes musulmans se soient installées dans l'extrême est de l'Anatolie, notamment dans les régions de Muş, Kars et Maraş, c'est-à-dire dans les premières régions où ils purent s'arrêter en sécurité. Le centre de l'Anatolie avec les régions de Tokat, Sivas et Yozgat est une autre région importante d'implantation. Enfin, les régions de Balikesir, Bursa et Çanakkale dans le nord-ouest de l'Anatolie et celle d'Adana forment les dernières zones. Les Caucasiens du Nord-Est sont venus en nombre important en 1865 et par la suite par petits groupes jusqu'à la Première Guerre mondiale. Quant aux Balkars et aux Karatchaïs turcophones, quelques milliers en tout, ils sont souvent venus dans la premières années du XXe siècle, puis dans les années vingt. Ils ont été rejoints par quelques rescapés des déportations de 1943-1944. Ils ont surtout été implantés dans une dizaine de villages, dans les provinces de Konya (Karatchaïs), de Tokat (Balkars) et Eskişehir. (...)

Pour des hommes pétris par une culture de la guerre et habités par la mémoire d'un conflit presque centenaire avec le conquérant russe, le métier des armes s'impose comme une évidence et se marie parfaitement avec les objectifs de l'Etat ottoman qui veut créer des petits villages de colons soldats, qui peuvent nous rappeler le système des colonies romaines dans l'Antiquité. Lors des guerres, c'est dans le réservoir que constituent les villages d'immigrés que les chefs militaires tcherkesses lèvent en masse des troupes irrégulières, s'appuyant sur les réseaux sociaux de leur communauté. Ces systèmes de mobilisation, aux mécanismes vite reconstitués dans l'immigration, rendent d'énormes services à l'Empire lors de la guerre de 1877-1878, lors des guerres balkaniques de 1912-1913 et de la Première Guerre mondiale, pour suppléer une armée régulière qui prend pourtant de plus en plus d'importance. Les anciennes élites militaires ottomanes tcherkesses et les nouvelles se confondent peu à peu, tissant aussi des liens avec la Garde du sultan et les hauts fonctionnaires du Palais. Dans l'armée et dans les écoles militaires, les officiers généraux, les officiers ou les cadets tcherkesses forment entre eux une sorte de club fermé, de caste, que les autres jalousent et qui les agacent, tant ceux-ci affichent avec fanfaronnade et morgue leur sentiment de supériorité ; l'écrivain Ömer Seyfettin (1884-1920), fils d'un commandant et lui-même lieutenant lorsqu'il quitte provisoirement l'armée en 1910, Tcherkesse assimilé au point d'être un des chantres du renouveau de la langue et des lettres turques au sein de la revue Genç Kalemler (« Jeunes Plumes »), nous présente un portrait vengeur et satirique de ces milieux, dans une nouvelle intitulée Bir kayïşïn tesiri (« L'influence d'une ceinture »).

Instrument d'insertion, l'armée est aussi un instrument de mesure de la loyauté de la communauté ; des officiers tcherkesses sont quelquefois envoyés dans les provinces de l'Empire pour mater des bandes de bandits composées de leurs compatriotes, et ils ne montrent à cette occasion aucune faiblesse ou indulgence. L'idéal de service prime sur une éventuelle solidarité d'ordre communautaire. (...)

Sous le régime du sultan Abdülhamid, les Tcherkesses servent l'Etat ottoman par le biais de leurs élites appartenant au Palais et à l'armée. Leur expression en tant que communauté ne commence qu'à partir de la révolution jeune-turque de 1908. Pendant dix ans, de 1908 à 1918, les élites « tcherkesses » vont développer, au sein d'un mouvement associatif, une idéologie, le circassianisme (çerkescilik), qui prône la reconquête du Caucase, le retour des immigrés sur la terre de leurs ancêtres et (en attendant ce moment historique) la régénération morale et intellectuelle de la communauté contre l'assimilation pour préserver l'identité des traditions et coutumes et la (re)découverte de leur propre histoire. La Première Guerre mondiale et la chute du régime tsariste leur laissent un temps espérer que leur rêve est en voie de se réaliser avec l'émergence, au Caucase du Nord, d'une république des Montagnards, proclamée le 11 mai 1918, et au secours de laquelle la communauté nord-caucasienne essaye de se porter en y entraînant l'armée ottomane. Mais la fin de la guerre laisse la république des Montagnards seule face aux Rouges et aux Blancs.

Les « Tcherkesses » replongent dans la situation politique de leur pays d'accueil, déchiré par la guerre civile turque, présents également dans les deux camps (celui des partisans du sultan et celui des partisans de Mustafa Kemal). Surreprésentés au sein des forces combattantes régulières et irrégulières des deux camps, ils donnent quelquefois le sentiment d'arbitrer plus que d'autres communautés un conflit qui doit décider de la destinée de l'empire qui les a accueillis.

En 1923, les Tcherkesses sortent de ce conflit entachés d'une accusation de trahison construite par les kémalistes à partir de l'exemple de quelques notables et militaires tcherkesses passés dans le camp de l'armée grecque après l'occupation par celle-ci d'une partie occidentale de l'Anatolie. (...)

Il ne faudrait toutefois pas penser que la turquification ne fut qu'une assimilation forcée ; elle fut aussi à la même époque une intégration souhaitée par de nombreux Tcherkesses qui souffraient des très étouffantes contraintes sociales que faisaient peser sur eux les règles strictes du code de moeurs, le Xabze, véritable pierre angulaire d'une société holiste. Une belle nouvelle, L'Isolé, la seule écrite et publiée en adyghé par un Tcherkesse de Turquie, Orhan Alparslan, jeune collaborateur de Georges Dumézil, témoigne en racontant un fait divers villageois de la force de cette pression sociale qu'une société aussi policée que celle des villages tcherkesses faisait peser sur le comportement des individus. L'assimilation dans la société turque pouvait être synonyme d'une libération, d'un épanouissement individualiste. Il ne faut donc pas s'étonner que de nombreuses personnes d'origine tcherkesse aient animé la bonne société des années trente, celle des femmes du monde, des intellectuels et des artistes, voire qu'on ait trouvé, au sein des ultra-nationalistes turcs, des hommes d'origine tcherkesse tels que Nihat [Nihal] Atsïz."


Stéphane Yerasimos, "Transcaucasie : le retour de la Russie", ibid., p. 181-182 :

"Les Abkhazes, peuple caucasien attesté depuis l'Antiquité sur les rivages nord-est de la mer Noire, entre les fleuves Psou et Ingouri et sur les contreforts caucasiens de l'arrière-pays, ont été soumis à l'influence culturelle et politique géorgienne. C'est en tant que vassaux des rois géorgiens que la famille chrétienne des Chervachidze dirigea le pays du XIVe au XIXe siècle, tandis qu'une bonne partie de la paysannerie s'islamisa à la suite des efforts ottomans visant à freiner la poussée russe. Celle-ci l'emporta au début du XIXe siècle. Suite à une révolte contre l'occupation russe en 1866, une majorité des Abkhazes musulmans se réfugia en Turquie et fut remplacée par des Géorgiens, des Russes et des Arméniens."


Voir également : La négation de la déportation tsariste des Circassiens et le rôle joué par les Arméniens dans l'expansion russo-tsariste

Le Caucase au XIXe siècle : les transplantations tsaristes d'Arméniens (en provenance de Perse, de Turquie et de Crimée)

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