dimanche 6 avril 2014

Le Caucase au XIXe siècle : les transplantations tsaristes d'Arméniens (en provenance de Perse, de Turquie et de Crimée)

Alexandre Grigoriantz, Les damnés de la Russie. Le déplacement de populations comme méthode de gouvernement, Genève, Georg Editeur, 2002, p. 87-92 :

"Pour coloniser les régions nouvellement conquises sur les peuples musulmans du sud de la Russie, du Caucase et de la Crimée, le gouvernement russe ne se limitait pas à déporter les dissidents religieux et favoriser les colons étrangers. Aux XVIIIe et XIXe siècles, une autre pratique consistait à « appâter » les populations chrétiennes de pays limitrophes (comme la Turquie, la Perse, la Bulgarie ou la Pologne) ou de pays plus éloignés (comme l'Allemagne, la Suisse, la France ou la Grèce).

Voici l'histoire du déplacement en masse des Arméniens au Caucase au début du siècle dernier.

Dès leurs premières victoires sur les montagnards du Caucase, suivies au début du XIXe siècle de victoires sur la Perse et sur la Turquie en Transcaucasie, les Russes eurent l'idée d'organiser des transferts de populations afin de christianiser les territoires qu'ils venaient de conquérir.

Après l'annexion des khanats d'Erivan et de Nakhitchevan cédés par la Perse lors du traité de Torkman-Tchaï signé en 1828, les Russes eurent l'idée d'utiliser les populations chrétiennes de la Perse et de certaines régions de Turquie pour coloniser leurs nouvelles possessions, non seulement en Transcaucasie, mais aussi dans le Caucase du Nord. A cet effet ils envoyèrent des émissaires dans les campagnes habitées par des chrétiens, en Turquie dans la région d'Erzeroum et celle du lac de Van et en Perse dans la région de Tabriz et celle du lac d'Ourmieh, afin d'inciter les chrétiens à émigrer.

Ces agents russes s'adressaient directement aux prêtres qui, en tant que chefs de communautés, lorsqu'ils donnaient l'exemple en décidant d'émigrer, entraînaient à leur suite des dizaines, voire même des centaines de familles chrétiennes, souvent toute la population d'un village.

Voici par exemple ce qui s'était passé dans la région de Tabriz en 1828, après la victoire des armées russes sur les troupes d'Abbas Mirza.

Le 26 février, alors que ses troupes venaient d'entrer en Perse, le général Paskievitch donna au colonel Lazarev les instructions suivantes relatives à l'émigration des populations chrétiennes de la province persane d'Azerbaïdjan vers les nouvelles possessions russes de Nakhitchevan et d'Erivan :

Vous savez que presque tous les Arméniens habitant les différents khanats de l'Azerbaïdjan et tous les Grecs dans le voisinage de la ville d'Ourmieh ont manifesté leur désir d'émigrer peu après notre occupation de Tabriz et m'ont envoyé une députation à cet effet...

... L'émigration ne doit pas être provoquée par des mesures de violences, on ne doit se servir sous ce rapport que des ressources de la persuasion.


(Quelques mois auparavant, à Erzeroum en Turquie, les soldats russes avaient obligé les  Arméniens à émigrer vers les nouveaux territoires en les chassant devant eux.)

Vous devez leur présenter les avantages qui résulteront pour eux lorsqu'ils deviendront sujets d'un prince chrétien et du monarque le plus puissant d'Europe ainsi que la vie paisible et heureuse dont ils jouiront sous la protection bienfaisante des lois de la Russie.

Ceux d'entre eux qui s'occupent de commerce auront la permission de s'établir dans les villes et y jouiront des même droits que les marchands déjà établis. Aux paysans on assignera une quantité suffisante de bonnes terres. Ils seront exemptés d'ailleurs des impôts publics pendant six ans et des charges locales pendant trois ans. Vous devez particulièrement engager les chrétiens à se rendre dans nos provinces de Nakhitchevan et d'Erivan, où nous désirerions surtout augmenter la population chrétienne. Il faut permettre néanmoins aux habitants du village d'Usuntschi et des trois autres colonies arméniennes du voisinage d'aller au Karabagh, province qui se trouve plus près de chez eux. Pour l'assistance des familles pauvres et pour les dépenses imprévues vous recevrez de l'intendant général provisoire Jouvourski la somme de 25 000 roubles d'argent. Dix roubles par famille, maximum.


Quelques mois après, dans un rapport adressé au général Paskievitch, le colonel Lazarev rendait compte du déroulement de sa mission en soulignant les difficultés rencontrées. Il évoquait notamment la situation désastreuse dans laquelle se trouvaient alors la plupart des émigrants arméniens. Voici quelques extraits de ce rapport, tirés de la revue The Portfolio publiée à Londres par David Urquhart.

Rapport du colonel Lazarev adressé à l'aide de camp général, comte Paskievitch Erevanski, commandant du corps détaché de l'Armée du Caucase Tiflis, 24 décembre 1828.

... Malgré tous les obstacles, je suis parvenu à conduire plus de 800 familles arméniennes dans les nouvelles possessions russo-arméniennes.

... Lorsque je me mis personnellement à l'ouvrage, je trouvai de grandes difficultés à vaincre. Les Arméniens avaient certes un désir sincère d'émigrer, mais toute leur fortune consistait en maisons, vergers et terres bien cultivées. Comme ils allaient abandonner tout cela, ils avaient la ferme conviction que le gouvernement, considérant tous les biens qu'ils avaient perdus, les indemniserait et qu'ils se trouveraient en état de s'établir plus convenablement en Russie.

Votre Altesse croyait que les Arméniens pourraient vendre leurs maisons et leurs terrains à des chrétiens ou à des musulmans, mais cela n'a pas pu être mis à exécution.

Le gouvernement persan a défendu en secret à ses sujets d'acheter ces propriétés, croyant retenir par là les Arméniens. Dans le cas où ils partiraient, le gouvernement se proposait de récupérer ces propriétés qui rapporteraient ainsi des sommes considérables. Les biens des Arméniens avaient une valeur très importante alors que la somme destinée à secourir chaque famille ne consistait qu'en dix roubles d'argent...

... Presque tous les Arméniens se retrouvèrent appauvris en raison de leurs sacrifices inouïs et presque tous eurent besoin d'une aide en argent.


Ici, David Urquhart ajoutait cette note :

Il est à peine possible d'imaginer les souffrances auxquelles ce malheureux peuple se trouva réduit. La majeure partie mourut de faim... Les musulmans montrèrent la plus grande animosité envers les émigrants. Ils les suivaient en les injuriant, allant même jusqu'à leur jeter des pierres.

Le rapport du colonel Lazarev poursuit :

5000 familles s'étaient déjà approchées de l'Araxe lorsque je reçus la première communication du gouvernement provisoire de la province d'Arménie dans laquelle on me déclara qu'on se trouvait dans un tel état de dénuement qu'on ne pourrait pas procurer l'assistance nécessaire aux émigrés que l'on attendait et l'on me priait de retarder leur arrivée jusqu'à l'époque de la moisson.

Quelque temps après, le 8 mai, je reçus l'ordre de Votre Altesse daté du 24 avril, me prescrivant de persuader la majeure partie des émigrés, surtout les plus pauvres d'entre eux, de se rendre au Karabagh où l'on prendrait soin d'eux et de retenir l'émigration de certains autres.

Je reçus également la nouvelle du khanat de Nakhitchevan selon laquelle les Arméniens arrivés là-bas étaient regroupés dans un seul camp et manquaient des premières nécessités...


Suivait une série de demandes de soutien en nourriture, en argent et en logements, afin d'alléger la situation de ces émigrés.

A l'époque de cet exode, dans une lettre adressée en 1828 au colonel Lazarev commandant la région militaire de Tabriz, le prince royal Abbas Mirza lui-même, se plaignait de ce que « des milliers de familles d'Arméniens avaient abandonné une patrie vieille de plus de mille ans, laissant derrière eux tous leurs biens, leurs jardins et leurs maisons »...

Voici un autre extrait de sa lettre, qui nous éclaire sur les véritables fondements de cette émigration :

Je sais que leur émigration est provoquée par celle de leurs prêtres. Or, si tous les ecclésiastiques de ce pays viennent à l'abandonner, nul doute que la faute en revient au primat d'Echmiadzine qui les a menacés de les dépouiller de leur dignité, de les excommunier et les a même rendus responsables de leur désobéissance dans l'autre monde...

Cet exemple d'une transplantation de population opérée par les Russes au début du XIXe siècle est particulièrement révélateur. Tout comme après l'annexion du khanat de Crimée, les Russes avaient décidé de « détatariser » cette région. Il existait notamment un projet pour inviter le plus grand nombre possible de Tatars à quitter les territoires de l'actuel Azerbaïdjan et du Karabagh pour se rendre en Turquie.

Cette véritable déportation des Arméniens de la région de Tabriz est à rapprocher de celle des Arméniens établis depuis longtemps sur la côte méridionale de la Crimée. En effet, comme nous le verrons au chapitre suivant, en 1786, immédiatement après la conquête de la Crimée par les Russes, tous les Grecs chrétiens et les Arméniens de la péninsule avaient été transplantés dans les plaines du sud de la Russie, dans des conditions dramatiques, pour coloniser et christianiser ces nouveaux territoires abandonnés par les Tatars. Plus tard, en 1828, après la conquête de l'Azerbaïdjan iranien par les armées du tsar, d'autres Arméniens incités par les Russes étaient venus s'installer dans le Caucase du Nord, dans la région de Rostov-sur-le-Don et dans le Kouban. Non loin de Rostov, ils créèrent une bourgade typiquement arménienne peuplée essentiellement d'Arméniens qu'ils appelèrent Nakhitchevan, probablement en souvenir de leur ville d'origine située en Azerbaïdajan, à la frontière de la Perse. Les voyageurs qui visitèrent cette ville au siècle dernier rapportèrent qu'avec son bazar et ses habitants vêtus à l'orientale, on se serait cru véritablement dans une ville persane.

Adèle Hommaire de Hell écrit :

Cette ville arménienne placée sur les bords du Don, au milieu d'un pays occupé par des cosaques, est une des mille singularités que possède la Russie On se demande quelle cause a pu transplanter ces enfants de l'Orient dans une contrée où rien n'est en harmonie avec leur manière d'être, où la nature elle-même leur fait rudement sentir qu'ils ne sont là que par accident.


Plus tard, vers la fin de la guerre du Caucase, par suite des conditions de vie particulièrement favorables qui leurs étaient offertes, les Arméniens furent de plus en plus nombreux à venir s'installer dans les nouveaux territoires russes, notamment dans les régions du Terek et du Kouban ainsi que dans des villes alors en plein essor telles que Groznyi, Vladicaucase, Stavropol ou Krasnodar et sur la côte de la mer Noire. A la fin du siècle dernier déjà, ils étaient plusieurs centaines de milliers dans ces régions, y imprimant les qualités de leur peuple et contribuant largement au développement économique et culturel du Caucase. Au début de notre siècle de grandes villes commerçantes et industrielles, comme Tiflis en Géorgie, Bakou en Azerbaïdjan ou encore Krasnodar aux marches du Caucase, étaient peuplées en majorité d'Arméniens."

Voir également : Histoire des Arméniens : une politique volontariste de peuplement arménien

Deux siècles d'homogénéisation ethnique du territoire arménien

L'histoire du Karabakh

La négation de la déportation tsariste des Circassiens et le rôle joué par les Arméniens dans l'expansion russo-tsariste

Le nationalisme falsificateur des "hôtes" arméniens en Javakheti/"Djavakhk" (sud de la Géorgie)