mardi 29 avril 2014

Le docteur Gérard Papertian : une critique au vitriol des lamentations victimaires et mémorielles

Le docteur Papertian, "Les Arméniens : La "solution finale"", Le Monde, 27 juin 1975 :
Je lis avec l'intérêt que mon patronyme doit laisser deviner les articles que l'actualité (anniversaire des massacres de 1915, livre de M. Carzou) a suscités sur le sort des Arméniens en 1915, et bien avant, au cours du dernier quart ou tiers du dix-neuvième siècle, ainsi qu'au début du vingtième.

Je crois qu'un élément fondamental a échappé aux commentateurs, et peut-être même aux rescapés eux-mêmes.

Il s'agissait d'une situation de guerre, tout à fait analogue à celle que Malraux vient d'évoquer à Chartres.

Il n'est peut-être pas inutile de rappeler, puisque tout le monde semble l'oublier, que les Arméniens, comme du reste tous les peuples dominés - à la suite des vicissitudes de l'histoire - par les deux empires multinationaux, celui des Habsbourg et celui des Ottomans, et plus encore dans ce dernier cas à cause de la différence des religions - Islam - fois chrétiennes, - tous ces peuples, dis-je, ont cherché à recouvrer leur indépendance par des actions militaires de guérilla révolutionnaire. Les Arméniens, naturellement situés à l'Est, donc moins aidés par les puissances de l'Ouest, ont lutté plus longtemps, et sans grand succès. Pas tous sans doute, comme partout ailleurs, mais tous étaient comme ailleurs tenus pour collectivement coupables de nationalisme revendicateur, par le pouvoir ottoman.

Le mouvement des Jeunes Turcs s'est constitué comme un mouvement nationaliste turc, décidé à régénérer le vieil empire ottoman décadent. Il ne pouvait pas ne pas se heurter aux nationalismes arménien et grec en particulier (d'où la campagne de Smyrne en 1922). Si l'on ajoute que l'empire russe, qui se prétendait l'héritier de Byzance, la troisième Rome, s'appuyait naturellement sur les minorités nationales chrétiennes et menaçait le flanc est de l'empire turc, on comprend aisément que le pouvoir turc ait fini par rechercher une solution finale au problème arménien, et l'ait obtenue.
La guerre, comme dit Malraux, ce n'est pas que du bruit. C'est affaire de mort. Les Arméniens revendiquaient leur territoire national, perdu depuis le douzième siècle. Il fallait que les uns ou les autres fussent éliminés. Le plus fort l'a emporté. Le vaincu a le droit de pleurer sa défaite, mais il n'a pas le droit d'oublier que la guerre n'est pas un jeu de société, où l'on ne paye pas à la sortie.

Après la défaite de 1870 et la perte de l'Alsace-Lorraine, alors que beaucoup de patriotes de carrefour et de meeting en parlaient (de l'Alsace-Lorraine) toujours, je ne sais plus qui avait dit : "Pensons-y toujours, mais n'en parlons jamais." Il subit les insultes que l'on devine.

Après tout, il est très facile de crier "Vive la liberté" bien à l'abri, plus facile que de mourir pour elle, fût-ce passivement. Et un combattant mort pour une cause perdue d'avance vaut mieux qu'un discoureur.

Si je me suis étendu, c'est parce que le problème dépasse singulièrement le problème historique, et au fond sans grand intérêt actuel, des Arméniens. C'est celui de toutes les guerres où la liberté des uns est acquise, ou conservée, aux dépens de la défaite de l'adversaire, où il n'y a pas de quartiers, parce qu'il ne peut pas y en avoir, que la coexistence pacifique ne peut exister qu'entre forces également armées matériellement et également résolues moralement, et où la survie et la paix peuvent aussi signifier l'esclavage.

Quand j'étais enfant mon père m'a emmené au Panthéon et il m'a montré un relief de Dalou (je crois) où il était écrit (à peu près) : "Mieux vaut mourir qu'être esclave." Puis il m'a fait lire le début des "Aventures du dernier Abencérage" de Chateaubriand, où après la conquête de Grenade par les Espagnols, la mère du dernier roi maure lui dit : "Va donc maintenant pleurer comme une femme, ce royaume que tu n'as pas su défendre comme un homme."

Si un médecin turc musulman avait signé ce texte au combien véhément (où le mot génocide est d'ailleurs absent), il est à peu près certain qu'Yves Ternon et d'autres faussaires s'en seraient servis pour broder sur le thème : "le rôle des médecins darwinistes dans le génocide arménien", lors de leurs conférences au milieu du gratin ultra-nationaliste arménien de France. Mais comme il s'agissait d'un médecin arménien, silence total de ces milieux (aucune réaction à l'époque dans Le Monde, à notre connaissance).

Voir également : Aurélie Filippetti et les effets pervers du "devoir de mémoire"

Opposition de l'intellectuel libéral turc Ahmet İnsel au qualificatif de "génocide arménien" et à la mentalité victimaire

Halil Berktay et les tabous de l'historiographie nationaliste arménienne

Crise structurelle du nationalisme diasporique arménien ?

Amertume arménienne