dimanche 6 avril 2014

Les relations entre Arméniens et Cosaques

Alexandre Grigoriantz, Les damnés de la Russie. Le déplacement de populations comme méthode de gouvernement, Genève, Georg Editeur, 2002, p. 117-118 :

"Aux Etats-Unis, au XIXe siècle, la colonisation avait fait naître chez les Américains venus s'établir librement dans l'Ouest cet esprit d'entreprise caratéristique des familles de pionniers qui s'établissaient pour toute une vie, parfois même pour des générations. Au contraire, en Sibérie, rien n'était vraiment prévu pour une installation permanente. La plupart des condamnés à l'exil ou des cosaques, qui pendant longtemps constituèrent la majorité des colons, n'avaient qu'une idée : s'enfuir ou rentrer chez eux en Russie pour y mener une vie normale. Quant aux vieux-croyants, aux doukhobores ou aux molokanes, ils vivaient repliés sur eux-mêmes et leur mentalité était si particulière que les paysans russes avaient plutôt tendance à les éviter.

Pour ce qui concerne les Allemands de la Volga, aussi bien les Russes qui les entouraient que l'administration voyaient dans leurs colonies une menace de création d'un Etat dans l'Etat.

Dans les nouveaux territoires les relations entre colons et autochtones n'étaient pas non plus des plus cordiales, malgré la politique d'intégration prônée par les gouvernements tsaristes et soviétiques. En Asie centrale par exemple, comme pour marquer leur distance vis-à-vis des populations locales, les Russes avaient entrepris de construire systématiquement leurs propres bâtiments, leurs logements, leur école et leur église à une certaine distance des villes anciennes. Ainsi, tout de suite après leur arrivée au Turkestan, il y eut deux villes de Tachkent, l'une russe et l'autre asiatique. De même il y eut deux Boukhara, deux Samarcande et deux Khiva.

Dans le sud de la Russie la situation était quelque peu différente en raison de l'arrivée de très nombreux chrétiens (cosaques, ukrainiens, arméniens ou grecs). Ainsi, les régions de Krasnodar ou d'Ekaterinodar dans la partie occidentale du Caucase du Nord étaient plutôt stables. Dans le Kouban, les cosaques, arrivés les premiers dans cette région, se comportaient en maîtres tandis que les Arméniens, plus laborieux et plus avisés, s'implantaient en grand nombre. Des dissensions survinrent entre ces deux communautés qui sont apparues au grand jour après la perestroïka. C'est ainsi que depuis quelques années, les cosaques du Kouban manifestent pour que les Arméniens « repartent dans leur pays » et les Arméniens se sentent de moins en moins en sécurité."

Stéphane Yerasimos, "Caucase, la grande mêlée (1914-1921)", Hérodote, n° 54-55, 4e trimestre 1989, p. 158-159 :

"Devant l'aggravation de la situation [en 1915], les Turcs, en agitant le danger chrétien, arrivent à rallier les Kurdes et reprennent progressivement les bords du lac Van. Le 4 août, les Russes doivent quitter Van et évacuer sa population arménienne. En été 1915, la situation revient au point de départ, mais 300 000 Arméniens sont réfugiés dans le Caucase et se trouvent entassés dans des conditions dramatiques autour d'Erivan, tandis que les déportations continuent sur tout le reste de l'Anatolie. De leur côté, les Nestoriens, pressés au nord par les Kurdes et au sud par un détachement turc venu de Mossoul, quittent les hautes vallées du Zab, où ils étaient installés depuis des millénaires, pour se réfugier dans la plaine d'Ourmia.

Suite à ces revers, les Russes reprennent une grande offensive d'hiver. En attendant, Van est réoccupée en septembre et les détachements arméniens progressent de nouveau le long des rives du lac. Cette fois-ci, ce sont les populations musulmanes qui s'enfuient vers l'ouest, quand elles le peuvent. Mais bientôt les forces russes prennent la relève. Mus est prise le 16 février 1916, le même jour qu'Erzeroum. Trabzon, au bord de la mer Noire, capitule le 18 avril. L'offensive russe atteint Erzincan, son point le plus avancé, le 25 juillet. Mais les Turcs reprennent Mus le 6 août et tiennent toujours Bitlis, empêchant toute descente vers la Mésopotamie. Lors de cette guerre « en accordéon », les fronts successifs et l'arrière-front sont dépeuplés à 75 %. Si l'on estime la population arménienne de cette région entre 30 et 40 % du total, le reste est composé des populations musulmanes, kurde ou turque.

Au moment où les forces russes occupent la plus grande partie des six provinces ottomanes, revendiquées par les Arméniens, Sazonov, le ministre russe des Affaires étrangères, dans une note au grand-duc Nicolas, vice-roi du Caucase, s'élève contre le projet d'une région arménienne autonome, puisque la population arménienne, qui n'atteignait avant la guerre que le quart de la population totale, avait encore diminué au cours des deux dernières années. Par conséquent, l'insistance des autorités russes à maintenir ce projet sur un territoire sous leur occupation leur aliénerait les populations musulmanes. Ainsi, Sazonov propose maintenant une administration directe reconnaissant les droits de chaque minorité. Le commandement du Caucase, face au dépeuplement de la région, élabore d'autres projets, comme celui de la création d'un territoire des Cosaques de l'Euphrate, peuplé d'émigrants russes. C'est ainsi que les détachements de volontaires arméniens, leur rôle terminé, seront dissous, après avoir perdu un tiers de leurs effectifs."