dimanche 13 avril 2014

Les violences durant la désagrégation de l'Empire ottoman, selon l'historien allemand Christian Gerlach

Christian Gerlach, Extremely Violent Societies : Mass Violence in the Twentieth-Century World, New York, Cambridge University Press, 2010, p. 119 :

"Dans les années ayant précédé la Première Guerre mondiale, dans le cadre de ce que Taner Akçam appelle un "nettoyage ethnique mutuel", des centaines de milliers de musulmans ont été expulsés de leurs terres, parfois tués, là où la domination ottomane a reculé, ce qui a conduit certains députés turcs à déclarer en 1919 : "nous avons appris à déporter chez nos voisins". Aucune de ces expulsions sanglantes ne fut moralement justifiée. Bien que la raison invoquée en faveur des sécessions de l'Empire ottoman depuis le XIXe siècle ait toujours été les 'atrocités turques', il faut reconnaître que les musulmans devinrent également les victimes d'une partie des anciennes victimes, suivant les circonstances. La région d'Ourmia dans le nord-ouest de l'Iran a connu un mouvement de balancier avec le pillage mutuel entre musulmans locaux et chrétiens assyriens, que ce soient des autochtones ou des réfugiés ottomans, depuis l'attaque par des Kurdes ottomans en octobre 1914 jusqu'au retour des troupes russes en mai 1915 et à nouveau en 1916. Les milices et les irréguliers commirent la plupart des atrocités ; les volontaires commençaient généralement le pillage, qui fut poursuivi et radicalisé jusqu'à l'expulsion accomplie par les musulmans locaux se retournant contre leurs voisins chrétiens, ou vice et versa. Les réfugiés de la religion des agresseurs furent installés dans les maisons vides de ceux qui en furent chassés. Alors que dans la Thrace orientale, les réfugiés islamiques de Macédoine, de Bosnie, et d'Epire furent installés dans les maisons des Grecs expulsés en 1914, les Grecs chrétiens s'approprièrent les maisons, les affaires, et les écoles des musulmans expulsés de Thrace occidentale et de la Macedoine grecque. Après que les troupes ottomanes se retirèrent de Van en mai 1915 devant l'avance des troupes russes, les Arméniens ravagèrent, massacrèrent, et dépouillèrent les musulmans pendant trois jours. Lors de la conquête russe des montagnes au sud de Trabzon en avril 1916, le réfugié de onze ans Léon Surmelian observa l'incendie des maisons turques et prit part au pillage d'une partie de l'ameublement, des portes, et de "tout ce que j'ai pu trouver", avant de trouver peu après sa propre maison de ville entièrement vidée.

Comme mentionné précédemment, d'autres groupes furent confrontés à des politiques et des actes similaires à ceux que subirent les Arméniens. Cela était, aussi, de la violence participative, et le profit était un moteur important parmi les nombreux motifs qui ont conduit des gens de différents milieux à prendre une part active dans ces autres persécutions. En ce sens, nous pouvons parler de l'Empire ottoman comme d'une société extrêmement violente où diverses personnes ont été victimes ou bourreaux dans un processus multicausal."

Voir également : L'historien allemand Götz Aly face à la question arménienne

L'imbrication de deux réalités : le martyre des muhacir et les massacres d'Arméniens en Anatolie

La tragédie des musulmans d'Anatolie

La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale

Les volontaires arméniens de l'armée russe : des criminels de guerre