mercredi 2 avril 2014

Qui ment sur les Arméniens de Kessab ?

How a Hashtag Becomes a Tool for Spreading False Rumors: The Case of #SaveKessab
31.03.14
« The problem is that information from Kessab, as such, is very scarce. There is practically no first-hand information. And when there's no information, it's quite easy to replace it with misinformation »

The Twitter hashtag campaign #SaveKessab strives to draw the world's attention to the plight of Armenians in Kessab, a region in northwestern Syria close to the Turkish border.

On the morning of March 21, Syrian rebels invaded Kessab and local Armenians were forced to flee with many escaping to nearby Latakia. Kessab Armenians still hope to return to their homes. The world is watching the development of events in this part of the war-torn country, and it seems that the hashtag #SaveKessab aimed to draw attention to the part of these events that concerned Armenians in particular.

The #SaveKessab campaign gradually gathered momentum mainly on Twitter, Facebook, and Instagram. Joining the campaign [AM] were famous football players Henrikh Mkhitaryan and Yura Movsisyan. Probably the world's most famous Armenian-American, Kim Kardashian, also lent her support to the campaign.

Some of the Armenians living in Kessab migrated to Syria during the Armenian Genocide of 1915. Comparisons with the incidents of 1915 and that, according to various sources, the Syrian rebels seized Kessab from Turkey became an occasion for the #ArmenianGenocide hashtag to be included alongside the #SaveKessab hashtag. Moreover, these parallels played a dominant role in the social media campaign. And it turns out that there is an equal sign placed between the false news about Armenian deaths in Kessab and the 1915 Genocide. American-Armenian journalist Liana Aghajanian accurately assessed the situation in the following tweet:


Liana Aghajanian @LianaAgh

Use of unverified sources, false photos clearly from different time/country/movies(!) and misuse of word 'genocide' are all doing harm.

12:01 AM - 30 Mar 2014


Liana noticed rather correctly that fake videos especially (with the hashtag #SaveKessab) spread quickly and with great persistence: images of mass executions that have nothing to do with Kessab
(the fake video was disseminated by the Russian news site LifeNews, but the original video was uploaded on YouTube on March 20, prior to the attack on Kessab) and videos prepared from clips of feature films.

Those disseminating this type of false information are often ordinary users who simply want to use social media to show their patriotism or to help resolve the Kessab Armenians' problem however way they can.

The problem is that information from Kessab, as such, is very scarce. There is practically no first-hand information. And when there's no information, it's quite easy to replace it with misinformation.

Asbarez.com was the first that reported 80 deaths — without any reference to the information. There also was no information about the victims' ethnicity. Information about Armenian victims has not been officially confirmed.
Rumors about Armenian victims in Kessab were denied [AM] also with the help of social media.

False information, photos and videos spread quickly, since users simply don't spend any time to verify them. Even newsrooms make mistakes and without checking the facts use fake content shared on social media. And #SaveKessab is no exception.

The solution to the issue for journalists is to apply mechanisms to check information obtained from social media. A highly apt handbook is already available online. It's applicable also for ordinary users if they spend a few minutes to verify the information before clicking share, like, or retweet.

Gegham Vardanyan
Source : http://media.am/en/savekessab-hashtag-and-news-verification

7 avril 2014  
« L’épuration ethnique » des Arméniens en Syrie : dramatiser pour mieux mobiliser

Avec l'aide de ses relais médiatiques en Syrie et à l'extérieur, le régime syrien s'est employé au cours des deux semaines écoulées à imputer à ses ennemis une pratique universellement condamnée : l'épuration ethnique.

Depuis le début du soulèvement populaire, la stratégie de désinformation accompagnant la répression a consisté non seulement à nier toute faute de la part du régime, dont aucun responsable militaire ou sécuritaire n'a sérieusement été sanctionné, mais aussi à rejeter sur ceux qui contestaient le pouvoir en place la responsabilité de toutes sortes de méfaits, les uns imaginaires, les autres commis par l'armée régulière, les services de renseignements ou leurs auxiliaires de tous poils. Pourtant, alors que les Syriens descendus dans les rues souhaitaient conserver à leur mouvement de revendication un caractère pacifique, les menhebbakjis - les adorateurs de Bachar - n'ont jamais dissimulé qu'ils étaient prêts à tout, y compris au pire - "Bachar al Assad ou nous brûlons le pays"… -, pour assurer le maintien en place du "chef providentiel" et du "leader inspiré" actuellement à la tête de l'Etat.

C'est ainsi que, pour la propagande du régime à laquelle Bachar al-Assad a lui-même donné le ton par ses discours et ses interviews, les militaires dépêchés à Daraa en mars 2011 n'auraient fait que répondre aux tirs en provenance d'opposants armés dès la première heure. Le massacre de Houla aurait été commis, en mai 2012, par des hordes de djihadistes assoiffés de sang alaouite et chiite. Les corps repêchés dans le Qoueïq, à Alep, en janvier 2013, auraient été ceux de partisans du régime capturés et liquidés par des brigades hostiles au pouvoir. Les agglomérations de la Ghouta orientale auraient été bombardées à l'arme chimique, le 21 août 2013, par des groupes armés désireux de provoquer une intervention extérieure. Le retard pris par la Syrie dans la remise de ses armes prohibées à l'Organisation pour l'Interdiction des Armes chimiques, en janvier 2014, serait imputable aux menaces exercées sur leur transport par les insurgés. Etc. etc. etc.

Le dernier en date de ces mensonges concerne les objectifs et les modalités de la prise de Kassab, un village de quelques milliers d'habitants et un poste-frontière situés au nord-ouest du gouvernorat de Lattaquié, qui ouvre aux insurgés l'accès à la Méditerranée et à la route du littoral. Interrogé par France 24 sur ce nouveau développement, qui a démontré que dans la guerre en cours la perte de Yabroud n'était pas plus décisive aujourd'hui que celle de Qouseïr hier, et qui a surpris les stratèges du régime qui s'attendaient à une attaque en provenance du sud du pays plutôt qu'au nord, un expert de la Syrie a proféré une accusation étrange, exagérée et de ce fait irrecevable. Oubliant que l'organisation Human Rights Watch avait publié quelques semaines plus tôt un rapport autrement plus alarmant sur les déplacements forcés de population dont le régime se rend coupable depuis des mois , il a déclaré que "la prise du poste-frontière (de Kassab) n'est qu'un prétexte. Nous sommes face à une stratégie d'épuration ethnique à l'égard de la population arménienne". Il voyait la preuve de cette criminelle intention à l'égard des Arméniens, qui composent les deux tiers des habitants de la localité et des bourgades environnantes, dans le fait que "les rebelles n'ont pas besoin de passer par ce poste-frontière pour faire venir des armes et des munitions. Ils traversent facilement par les collines boisées du Djebel Turkmène plus au sud".

Ni l'un, ni l'autre de ces arguments ne peut justifier le recours dans le cas présent à une qualification des faits - une stratégie de purification ethnique - aussi outrancière. Elle discrédite leur auteur et lui retire toute prétention à se poser en observateur impartial.

Pour les unités engagées dans cette opération - le Front islamique, le Mouvement Cham al-Islam, les brigades Ansar al-Cham et le Jabhat al-Nusra, -, la prise du village de Kassab et du poste-frontière n'est pas uniquement destinée à faciliter l'acheminement des armes et des munitions. Elle a d'autres objectifs tout aussi importants, dans le contexte actuel de confrontation tous azimuts avec le pouvoir en place : priver le gouvernement syrien de l'une des dernières ouvertures extérieures encore sous son contrôle dans le nord du pays ; accroître la pression sur le gouvernorat de Lattaquié pour soulager d'autres fronts ; inciter la population de cette région à choisir son camp en constatant que la protection que leur fait miroiter le pouvoir est illusoire ; compliquer l'arrivée en Syrie des volontaires alaouites ou d'autres communautés, recrutés en Turquie, dans le Sandjak d'Iskenderun, pour apporter leur soutien à un régime en manque de chair à canons…

Comme l'opération menée au début du mois d'août 2013 contre certains villages alaouites du Djebel Turkmène, elle constitue aussi une réponse au bombardement de la ville "libérée" de Salma et du village d'al-Khadra, sur lesquels les hélicoptères du régime s'acharnent depuis des mois à coups de barils d'explosifs. Enfin, si la ville était à ce point dépourvue d'importance stratégique, on ne peut que se demander ce que faisaient là, d'une part, des combattants du Hizbollah, dont une douzaine a été capturée par les assaillants, et le "général" Hilal al-Assad, un lointain cousin du chef de l'Etat, voyou et trafiquant notoire, recyclé en chef de l'Armée de Défense nationale. Certains témoignages indiquent que ce chabbih, pour reprendre le titre qui le qualifie le mieux, aurait été abattu à Lattaquié, dans le cadre d'un règlement de comptes interne à la famille présidentielle, une fin qu'il redoutait depuis quelque temps. Mais, pour sauver ce qui pouvait l'être encore de sa réputation et de celle de sa famille, sa mort aurait été annoncée à Kassab, les armes à la main.

Il est vrai que, plusieurs mois avant l'attaque, "un rebelle turkmène avait lancé un avertissement très clair à la population arménienne de la bourgade". Il avait déclaré : "Je préviens nos frères arméniens à Kassab : qu'ils partent avant l'offensive de l'Armée syrienne libre, sinon ils vont avoir des pertes civiles et encore se plaindre d'un génocide perpétré par des Turcs". Souligner, comme le fait France 24, que l'auteur de ces propos était un "Syrien d'origine turque", permet de valider la suspicion d'épuration ethnique. Mais, adressée à "nos frères arméniens", cette mise en garde peut tout aussi bien traduire le désir de prévenir une accusation de génocide. Comme celles de sectarisme et de confessionnalisme, régulièrement associées aux crimes des "rebelles" et des "terroristes", cette accusation aurait été utilisée par le régime et ses porte-paroles pour nier toute finalité militaire à l'attaque, au cas où celle-ci se serait traduite par des morts au sein de la population arménienne du village.

Sur le terrain, ces craintes se sont révélées infondées. Dès les premiers coups de feu de "l'Opération al-Anfal", le 21 mars, la plupart des habitants alaouites et arméniens de Kassab ont commencé à faire leurs bagages. Ceux qui le souhaitaient ont été aidés par les rebelles à quitter la ville et ils ont trouvé abri à Lattaquié, dans des institutions de leur communauté ou chez des amis. Ceux qui ont préféré rester sur place, faute de moyens de transport, d'opportunités d'emploi ou de possibilités d'accueil, ont été traités avec respect et ménagement. Ils ont été régulièrement approvisionnés et ceux qui avaient besoin de soins ont été transportés en Turquie. Le maire arménien de la ville, Vasken Chaparian, a déclaré qu'à sa connaissance "aucun Arménien n'a été tué ou blessé". Le régime syrien n'en a pas moins entrepris d'attiser la peur encore vivace chez les Arméniens d'un nouvel exode, voire d'un nouveau génocide, en parlant de "massacres" et en évoquant une "épuration ethnique". Tous deux auraient été facilités par la Turquie, l'ennemi historique, par où les assaillants avaient pénétré dans Kassab.

Cette campagne a malencontreusement été facilitée par les tweets d'un cheykh saoudien, Abdallah Mohammed al-Mouhaisni, qui accompagnait les assaillants. Le 24 mars, il faisait savoir à ses followers qu'il était "entré avec les frères dans les maisons des chrétiens où ils n'avaient rien touché. Ils avaient uniquement détruit les croix, les bouteilles de vin et les charcuteries". Les dégâts provoqués par de telles déclarations, destinées en priorité à ceux qui le financent, ont fourni des arguments à ceux qui voulaient dramatiser la situation. Mais ils ne justifient ni les images colportées sur le meurtre d'habitants de la ville, ni les mensonges concernant la destruction d'églises appartenant à la communauté dont aucune preuve n'a pu être avancée, et pour cause. Ils justifient encore moins le recours du site christianophobie.fr, pour illustrer un article consacré à la "profanation des églises de Kassab", à des photos d'un lieu saint saccagé et de statues brisées dont il n'est pourtant pas difficile de constater qu'elles concernent la ville de Yabroud, conquise par les forces du régime quelques jours plus tôt. Les nouveaux maîtres des lieux, soldats de l'armée régulière et combattants du Hizbollah, pourraient tout aussi bien être les auteurs de ces profanations.

Le déplacement des quelque milliers d'habitants de la localité, qui s'inscrit dans les aléas dramatiques d'un conflit provoqué par l'entêtement de Bachar al-Assad à refuser toute solution politique négociée susceptible de le priver d'une partie de son pouvoir, est certainement une épreuve difficile aux plans psychologique et matérielle pour ceux et celles qui l'ont vécu. Et on ne peut que compatir du fond du cœur aux sentiments qu'ils éprouvent. Mais on doit à la vérité de dire - et les Arméniens concernés seront les premiers à le reconnaître - qu'il est peu de chose rapporté à la situation de plusieurs millions d'autres Syriens, chassés de chez eux et condamnés depuis des mois à l'exode à l'extérieur ou à l'errance à l'intérieur de leur pays. Malheureusement pour ces derniers, ils n'appartiennent pas dans leur immense majorité à la communauté chrétienne, et ils ne trouvent guère de ce fait de pays disposés à se mobiliser pour assurer leur accueil ou leur protection, en particulier dans les circonstances actuelles.

En gonflant cet épisode, avec le soutien de ceux qui persistent à prendre sa propagande pour argent comptant et à s'en faire les porte-paroles, le régime espère, comme il l'a fait précédemment avec la plupart des autres minorités, retourner la situation en sa faveur et faire d'un échec militaire une victoire politique. En dramatisant la situation, en inventant des détails dépourvus de toute réalité et en diffusant des photos des prétendus massacres de Kassab, il cherche à provoquer une réaction des Arméniens, en Syrie, au Liban, en Arménie, en Europe et jusqu'aux Etats-Unis. Il veut les forcer à se positionner, et peut-être à prendre les armes à son côté dans la confrontation avec les insurgés.

Afin d'échapper au piège que le régime tend aujourd'hui à la communauté arménienne, comme il l'a fait hier et avant-hier avec l'ensemble des autres communautés minoritaires du pays, chrétiennes et musulmanes, on serait bien inspiré de se remémorer deux choses :
- la première est que, lorsque le régime s'est déchaîné contre la ville de Deïr al-Zor, dans laquelle la communauté arménienne était beaucoup plus nombreuse qu'à Kassab... mais dont la prise par les "rebelles" ne menaçait pas la montagne alaouite, leurs compatriotes et coreligionnaires sont restés silencieux. Or cette ville, bien plus que Kassab, constitue pour eux un centre historique, puisque c'est là qu'ils ont d'abord été accueillis en Syrie et qu'a été édifié un important mémorial de leur déportation ;
- la seconde est que, lorsque les bombardements du régime ont pris pour cible les églises de cette ville, comme ils l'avaient fait avec plus d'un millier de mosquées ailleurs, ce sont des jeunes activistes musulmans qui ont tenté de protéger leurs livres sacrés et les autres trésors que ces églises contenaient, pour empêcher qu'ils soient détruits ou que des voleurs s'en emparent.

Ceux qui se livrent aujourd'hui sur les "événements de Kassab" à une surenchère irresponsable ou à des gesticulations non dépourvues d'intentions politiques seraient finalement bien avisés de tirer les conséquences de la réplique de l'armée syrienne à la perte de la ville. La présence sur les lieux de quelques Arméniens âgés, trop attachés à leur ville pour pouvoir la quitter, ne l'a pas dissuadée de procéder à des bombardements, comme elle le fait dans le cadre de sa stratégie de la terre brûlée contre toutes les localités, y compris les localités chrétiennes comme Ma'aloula, qui échappent un jour à son contrôle…
Source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/04/07/lepuration-ethnique-des-armeniens-en-syrie-dramatiser-pour-mieux-mobiliser/

Sur les parallèles ridicules avec 1915 (le village de Kessab se trouve dans l'ouest de la Syrie, région où les Arméniens bénéficiaient des largesses de Cemal Paşa) :

"Laissez-moi vous dire quelque chose de plus radical : une personne qui a sauvé la plupart des Arméniens durant la Première guerre mondiale n’était personne d’autre que Cemal Pacha. Et cela n’a pas été discuté jusqu’ici en raison du fait que nous avons un ensemble de problèmes politiques avec tout cela et notre champ est vraiment inondé par les avocats politiques qui sont moins des historiens qu’ils sont des fabricants d’opinions. Nous avons des rapports d’officiers de la marine allemande qui étaient à l’état-major du Pacha parce qu’il était aussi ministre de la marine. Parfois, quand il était témoin de mauvais traitements sur des déportés, il ordonnait de pendre le responsable, il n’attendait même pas que ce soit fini. Il y a beaucoup, beaucoup de témoignages arméniens d’ailleurs à ce sujet, dans leurs souvenirs. Toutefois, il ne faut pas être trop romanesque là-dessus." (Hilmar Kaiser, cité dans "Historian challenges politically motivated 1915 arguments", Todayszaman.com, 22 mars 2009)

Voir également : Cemal Paşa (Djemal Pacha), figure majeure de l'arménophilie turque

La côte égéenne et la Syrie sous les Jeunes-Turcs : les Arméniens comme rempart démographique contre les nationalismes grec et arabe

"Les" Arabes ont-ils vraiment "sauvé" les Arméniens ? Les exactions des bandes tribales arabes contre les Arméniens durant la Première Guerre mondiale et peu après