mardi 20 mai 2014

La révolte du chef kurde Ubeydullah (1880)

François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 108-110 :

"Parallèlement à ces négociations, le sultan doit s'occuper d'autres problèmes inquiétants liés à la guerre [russo-turque] et à la conclusion de la paix. La mobilisation de plusieurs centaines de milliers d'hommes, la concentration des troupes sur les deux théâtres d'opérations (les Balkans et l'Anatolie orientale), le coût humain, matériel et financier de la guerre, tout cela a épuisé et affaibli l'Empire. Les provinces ont été en partie vidées de leurs hommes et délestées de leurs forces armées ; pour maintenir l'ordre sur place, il a fallu faire appel à la « réserve » (redif), ce qui a provoqué plus de désordre que de tranquillité. L'appel des hommes sous les drapeaux, les ponctions financières ont laissé la plupart des provinces exsangues. Un peu partout dans l'Empire, l'insécurité s'est aggravée, le banditisme a progressé, la corruption s'est étendue. Dans les provinces à population mixte, les relations entre musulmans (seuls astreints au service militaire) et non-musulmans se sont tendues ; les départs au front, le rappel des réservistes, les nouvelles des défaites face aux infidèles, autant d'occasions pour qu'éclatent des bagarres ou échauffourées. Certaines régions ont été frappées de disette, voire de famine, comme l'Anatolie orientale en 1879-1880, en particulier les vilayet de Van, de Diyarbakır et d'Erzurum ; dans cette dernière province, qui compte environ deux cent mille habitants, près de dix mille personnes seraient mortes de faim. Des révoltes localisées ont éclaté, comme celle des Arméniens de Zeytun à la fin de 1878 et celle des Druzes du Hauran en 1877-1879. Un peu partout se répand l'idée que l'Empire est sur le point de s'effondrer, qu'il va faire l'objet d'un partage, et beaucoup s'interrogent avec inquiétude sur l'avenir.

Pour le sultan, il est donc urgent de rétablir l'ordre public, et cela avec les moyens très limités dont il dispose. La situation est particulièrement délicate sur les marges de l'Empire, où les désordres liés à la guerre se greffent sur des aspirations plus anciennes à l'autonomie. (...)

Des troubles agitent également le Kurdistan. L'armée étant au front, les tribus kurdes ont pu se livrer librement à des actes de pillage et de banditisme contre des villages arméniens, des révoltes localisées se sont produites dans le Dersim, à Siirt, à Muş, à Hakkâri. En 1880 éclate dans la région d'Hakkâri la révolte d'Ubeydullah ; celui-ci est à la fois chef de tribu, grand propriétaire foncier (aga) et cheikh (şeyh) de la puissante confrérie de la Naqchbandiyya. Profitant de l'état d'insécurité dans le Kurdistan et des craintes consécutives au traité de Berlin, qui a fait planer la menace d'un Etat arménien aux dépens des Kurdes, le cheikh crée une ligue au Kurdistan. Il va jusqu'à déclarer que pour s'opposer à la création d'une indépendance arménienne, il n'hésitera pas, s'il le faut, à armer les femmes. Dans quelle mesure est-il manipulé par les Ottomans ? Il semble qu'il joue sur plusieurs tableaux, nouant des relations avec le chérif de La Mecque et le khédive d'Egypte aussi bien qu'avec les consuls anglais.

Ubeydullah veut profiter des circonstances pour pousser les Kurdes à prendre leur destin en main, et réclamer « la jouissance d'une autonomie analogue à celle dont jouissent aujourd'hui les Bulgares ». Inquiet de ces développements, Abdülhamid cherche à le détourner vers l'Iran, et le pousse à entreprendre, en octobre 1880, une vaste offensive contre ce pays dans laquelle il s'engage peut-être dans l'espoir de parvenir à unifier les Kurdes ; les troupes du cheikh s'approchent de Tabriz, mais il doit reculer et les Ottomans se retournent contre lui. Pris en tenaille entre les forces iraniennes et l'armée ottomane, le cheikh est vaincu, il est arrêté et emmené à Istanbul en juillet 1881. Abdülhamid le traite bien, dans l'idée qu'il pourra peut-être lui être utile dans l'avenir.

La situation dans les provinces arabes au lendemain de la crise de 1875-1878 donne également des inquiétudes au sultan. Confrontés à la défaite de 1878 et à l'affaiblissement du pouvoir central, les notables arabes s'interrogent sur leur avenir. Que va-t-il se passer en cas d'effondrement et de partage de l'Empire ? Que vont devenir les provinces arabes ? Dans le Hedjaz, le chérif de La Mecque, Hussein, commence à chercher des appuis du côté des Anglais. En Syrie éclate au printemps 1880 « l'affaire des placards » ; des affiches collées sur les murs à Beyrouth et à Damas appellent les Arabes à se réveiller, à se libérer du joug des Turcs et à réaliser l'unité de la patrie syrienne."

Voir également : L'antagonisme arméno-kurde

XIXe siècle : problème agraire et question arménienne dans l'Empire ottoman



Musa Bey, le boucher kurde des Arméniens de Muş

Le choix difficile d'Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) devant le conflit arméno-kurde en Anatolie orientale

Les prétendus "massacres hamidiens" de l'automne 1895


Traité de Sèvres : l'opposition sans équivoque des Kurdes au projet d'un Etat grand-arménien