vendredi 16 mai 2014

Les Arméniens et la police hamidienne

Noémi Lévy, "Une institution en formation : la police ottomane à l'époque d'Abdülhamid II", European Journal of Turkish Studies, 8 | 2008 :

"Tout d’abord, la question de l’appartenance « ethno-confessionnelle » est inévitable dans le cadre ottoman. Au vu des listes de policiers conservées dans les archives, la très grande majorité des agents était sans surprise musulmane. Cependant, comme dans la plupart des institutions de l’époque, les non musulmans étaient aussi représentés dans la police. L’exemple le mieux documenté est fourni par Rafael Chikurel, commissaire de police à Izmir à l’époque hamidienne, qui relate son expérience professionnelle dans des mémoires écrites en 1911 (Lévy 2007). L’auteur y mentionne à plusieurs reprises l’obstacle à son ascension professionnelle que constituait son appartenance ethno-confessionnelle. Cependant, celle-ci apparaît aussi comme une ressource lorsqu’il est confronté aux accusations de la communauté arménienne d’Izmir après la révolution jeune turque. C’est une délégation de notables juifs qui obtient sa libération auprès du comité jeune-turc local (Nahum 2002 : 85). 

Les compétences linguistiques des non musulmans semblent avoir été particulièrement recherchées pour certains postes dans l’institution, notamment le service des passeports. La fiche de Rafael Chikurel conservée dans les sicill-i ahval indique qu’il parlait [tekellüm] et écrivait [kitabet] le turc, le grec, le français, l’italien et l’espagnol et qu’il était familier [aşina] de l’anglais. A l’époque où il est responsable de la police des passeports à Izmir, c’est un Arménien, Artin Khandanian effendi, qui occupe le poste à Istanbul (Annuaire Oriental 1893-94).

L’origine géographique des agents jouait aussi sur leur intégration dans la société. Nadir Özbek a montré dans le cas de la gendarmerie que l’Etat préférait recruter des agents étrangers à la région où ils exerceraient leurs fonctions mais qu’il était contraint par le manque de candidats à accepter un grand nombre de « locaux » (Özbek 2008). Dans le cas de la police, nous n’avons pas trouvé de recommandation visant à privilégier un recrutement externe. En l’absence de codifications précises du recrutement, il semble que celui-ci s’effectuait à l’échelle locale, souvent par recommandation. Cependant, notamment dans la capitale, le rôle de la région d’origine [hemşehrlik] semble avoir joué un rôle non négligeable dans l’activité policière et les relations avec la population. Un extrait des mémoires d’Hagop Mıntzuri, arménien ayant passé son enfance à Istanbul à l’époque hamidienne, donne un aperçu de l’utilisation de ce ressort par le sujet pris en faute. Appréhendé par un policier avec un de ces amis dans un café normalement réservé aux adultes, le jeune Hagop s’en sort finalement sans difficultés après l’interrogatoire suivant (Mintzuri 1993 : 86) :

- Tu es d’Istanbul ? demanda-t-il.

- Non, répondis-je, de la Quatrième Armée. On appelait Quatrième Armée les régions de l’Est.

- Mais quel est ton pays ?

- Armudan, Vilayet d’Erzurum, Sancak d’Erzincan, Kaza de Kuruçay.

- Comment ? s’exclama-t-il en devenant plus familier avec moi. Le grand Armudan ou le petit Armudan ?

- Le petit Armudan.

- Alors on est du même pays. Moi aussi je suis d’Eğin, des villages de Beş Pare [...]. Je te pardonne mais je ne veux plus te revoir dans ces rues. (...)

Cependant, à partir des années 1890, il est nécessaire de prendre également en compte la dimension politique des mesures d’expulsion prises à l’encontre des mendiants et vagabonds. En effet, même si le dépouillement effectué ne peut prétendre à une valeur statistique, les cas recensés concernent en majorité des vagabonds arméniens, qui sont éloignés en tant que tels de la capitale. Que la crainte d’une action politique de la part des sujets visés soit explicitement ou non exprimée, il est difficile de ne pas faire le lien avec la conjoncture politique de l’époque qui voit la montée en puissance des groupes séparatistes arméniens et les premiers heurts massifs avec les autorités ottomanes. Ainsi, les manifestations de l’automne 1895 dans la capitale sont suivies de près par un irade qui ordonne « le renvoi des désœuvrés arméniens de la capitale dans leur région d’origine et l’interdiction d’entrer dans la ville pour les vagabonds venus de province ». Une mesure semblable est prise après l’attaque de la Banque ottomane survenue en août 1896."

Voir également : La place des Arméniens dans l'Etat hamidien

Le règne du "sultan rouge" (sic) Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : une "belle époque" pour les Arméniens ottomans hors d'Anatolie orientale

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