lundi 19 mai 2014

Les échecs sanglants du nationalisme révolutionnaire arménien

Gérard Chaliand, 1915, le génocide des Arméniens, Bruxelles, Complexe, 2006, p. 189 :

"C'est l'éveil du nationalisme moderne et les idées issues des Lumières et des courants socialistes du XIXe siècle, véhiculées à travers la France notamment, qui modifient entre autres facteurs les perceptions aussi bien dans les Balkans que chez les Arméniens. Peu à peu, l'Empire [ottoman] est miné par des aspirations nouvelles. Ce qui était supporté jusque-là comme étant dans l'ordre des choses paraît alors insupportable à une partie des élites. C'est une dizaine d'années avant la fin du XIXe siècle que sont fondés les partis révolutionnaires arméniens (Hintchak et Dachnak). Ceux-ci se heurtent à la fois aux réticences des notables arméniens intégrés dans le système ottoman et à l'apathie de la grande majorité des populations d'Anatolie orientale moulées dans la servitude.

La stratégie insurrectionnelle ou subversive utilisée par les deux partis révolutionnaires arméniens au cours des années 1890-1896 débouche sur la répression, non sur l'intervention souhaitée des Puissances comme ce fut le cas naguère pour la Bulgarie (1878). Les partis révolutionnaires arméniens mesurent mal les paramètres de la politique d'équilibre entre les Puissances (rivalité anglo-russe) et la situation géopolitique des communautés arméniennes."

François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 305-306 :

"L'un des résultats de la crise de 1894-1896 est l'affaiblissement du mouvement national arménien. Le parti Hintchak a échoué dans toutes ses entreprises. Sa tactique visant à l'intervention de l'Europe pour faire pression sur Abdülhamid a fait long feu et a abouti à des résultats sanglants. La direction du parti est critiquée pour sa ligne socialiste (qui ne peut que faire peur à l'Europe) et pour ses méthodes ; une scission se produit à l'intérieur du parti. C'est désormais la Fédération révolutionnaire arménienne, la Dashnaktsoutioun, qui est sur le devant de la scène. Mais là aussi, l'échec n'est pas moins évident. Si les terroristes de l'occupation de la Banque ottomane ont eu la vie sauve, leur entreprise a coûté la vie à des milliers de leurs compatriotes. Ce qui n'a pas empêché le parti de crier victoire à la fin de 1896.

Ayant pris pour modèle les méthodes des nationalistes bulgares, les révolutionnaires arméniens ont cru qu'ils pourraient à leur tour mobiliser l'Europe contre l'Empire ; ils ont surestimé les pressions que pouvaient ou voulaient exercer les grandes puissances sur Abdülhamid et gravement sous-estimé le sultan lui-même et l'Etat ottoman de la fin du XIXe siècle. Les Russes soutenaient l'autonomie des Bulgares, alors qu'ils sont résolument hostiles à celle des Arméniens. Les Hintchakistes comme les Dashnaks ont été pris dans une contradiction : comment des partis révolutionnaires, prônant le socialisme, peuvent-ils fonder leur tactique sur l'intervention de l'Europe capitaliste et impérialiste ? Le résultat a été la prise d'otages de la Banque ottomane, avec ses conséquences dramatiques.

La société arménienne de l'Est anatolien a été profondément affectée par les violences et les massacres de ces années. Elle a été affaiblie démographiquement par le nombre élevé des victimes, déstructurée par la présence de milliers d'orphelins et par les tentatives de conversion. Affaiblie aussi par les mouvements d'exode provoqués par les violences ; malgré les obstacles mis par l'administration d'Abdülhamid, qui s'oppose à l'émigration de la population arménienne, environ 60 000 Arméniens ont réussi à se réfugier de l'autre côté de la frontière du Caucase en territoire russe ; l'émigration aux Etats-Unis (liée à la présence des missionnaires protestants en terre arménienne) s'est également sensiblement accrue ; entre 1891 et 1899, environ 12 000 Arméniens ont émigré aux Etats-Unis.

Si l'intégrité territoriale a été maintenue et si le nationalisme arménien a été contenu, c'est au prix de la cohésion sociale. Les relations intercommunautaires se sont tendues, un fossé de méfiance et d'hostilité s'est creusé entre les communautés dans l'est de l'Anatolie, de graves fractures sont apparues dans la société ottomane."

Yves Lacoste, "Editorial : géopolitique des diasporas", Hérodote, n° 53, 2e trimestre 1989, p. 10 :

"La diaspora arménienne est une de celles dont l'origine géopolitique est la plus précise et la plus brutale puisqu'elle résulte pour l'essentiel de la catastrophe de 1915. Il s'agit en fait de l'échec sanglant d'un mouvement national comparable à celui des Grecs, des Serbes, des Bulgares et qui en 1914, à la veille de la guerre, était pourtant sur le point de réussir, lui aussi. En effet, depuis la fin du XIXe siècle, l'active émigration arménienne avait su nouer d'utiles contacts avec les grandes puissances, l'Angleterre, la France et la Russie (qui contrôlait déjà le nord de l'Arménie), pour qu'elles contraignent l'Empire ottoman à l'octroi d'un statut d'autonomie pour ses provinces peuplées plus ou moins majoritairement d'Arméniens. C'est ce qui venait d'être conclu sur les rives du Bosphore en juin 1914 et cette autonomie aurait sans doute progressivement évolué vers une quasi-indépendance, comme cela avait été le cas pour la Roumanie, si la guerre n'avait pas éclaté et si un certain nombre d'Arméniens, à l'appel de certaines organisations et des Russes, ne s'étaient pas révoltés sur l'arrière des troupes turques qui combattaient celles du tsar. La décision turque de déporter les Arméniens vers le sud, loin de la zone frontière, était déjà pour eux catastrophique, mais il semble bien qu'une grande partie des pillages et des tueries dont ils furent victimes aient été surtout le fait des Kurdes, leurs voisins immédiats. Certes parmi ces derniers existait aussi un mouvement national contre le pouvoir ottoman et entre les deux peuples dominés (en dépit de la différence religieuse) des liens complexes, mais ceux-ci étaient contradictoires. Les Kurdes ne revendiquaient-ils pas, pour une grande part, les mêmes territoires que les Arméniens ? Les incitations des autorités turques aux abois firent le reste. Les revers des armées russes, l'échec de l'expédition franco-anglaise des Dardanelles, et enfin l'effondrement du régime tsariste firent que les Arméniens furent abandonnés par les puissances qui devaient les soutenir et subirent les horreurs d'un génocide qui n'avait sans doute pas été préparé."

Voir également : Le contexte de l'émergence du nationalisme et du terrorisme arméniens

Le millet arménien au XIXe siècle : ascension socio-économique, apogée de l'autonomie structurelle interne et montée du nationalisme

Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

Istanbul, 1890-1896 : les provocations des comités terroristes arméniens

Les troubles sanglants provoqués par les comités arméniens sous Abdülhamit II
  
Le terrorisme interne arménien

Replacer la tragédie arménienne dans le temps long du déclin ottoman

La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale

Les massacres arméno-russes de musulmans en Anatolie

Les volontaires arméniens de l'armée russe : des criminels de guerre

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La population turque confrontée à la négation obstinée des massacres de Turcs et d'autres musulmans, perpétrés par les ethno-nationalistes arméniens

Amertume arménienne

Le docteur Gérard Papertian : une critique au vitriol des lamentations victimaires et mémorielles

Quand l'"historien" arménien Gérard Chaliand critiquait les lourds préjugés racistes anti-turcs de sa communauté