vendredi 9 mai 2014

Liban : le "martyrologe" des Arméniens, menacés par les milices chrétiennes maronites

Dominique Pouchin, "La communauté arménienne se sent menacée par les milices chrétiennes", Le Monde, 1er novembre 1978 :

"Beyrouth. - Dix kilogrammes de TNT au pied d'une statue de ferraille stylisée, une explosion, quelques tôles soufflées et une carcasse tordue : c'est un attentat très ordinaire, un fait-divers banal, une broutille presque, dans ce pays où les ruines sont un décor familier, où les détonations sont devenues bruit de fond. Mais cette fois, c'est un symbole qui a explosé et, derrière lui, une communauté entière se sent désormais menacée. Les Arméniens du Liban sont inquiets. En deux ans d'affrontements sanglants, ils avaient su se tenir à l'écart et chacun les avait épargnés. Mais cette guerre, qui n'était pas leur guerre, semble aujourd'hui les avoir rattrapés.

Sur le socle de leur mémorial disloqué samedi par un pain d'explosif, ils avaient écrits, simples mots de reconnaissance pour cette terre d'asile : "Au Liban qui nous a accueillis après le massacre turc de 1915". Symbole encore, cette statue ils l'avaient plantée à mi-pente, sur cette montagne qui vit se réfugier tant d'autres pourchassés. A deux pas de Bikfaya, fief où règne sans partage la famille Gemayel. Qui donc a pu, et a voulu, la nuit tombée, briser ce signe d'une coexistence que rien en plus d'un demi-siècle n'était encore venu troubler ?

La multiplication des provocations

Les dirigeants de la communauté arménienne préfèrent encore garder une prudente réserve. Ils n'accusent personne, du moins ouvertement. Mais ils savent eux que cet attentat vient seulement confirmer, couronner une lente et dangereuse détérioration de leurs rapports avec les milices de la droite chrétienne. L'escalade, chaque jour plus sensible, vient ajouter un nouveau conflit sur une scène déjà plus qu'encombrée des confrontations libanaises. De tous côtés, on garde sur l'affaire une discrétion qui confine au mutisme. Chacun pourtant sait bien que le feu couve depuis près de trois mois.

"Les provocations se sont multipliées, assure un député arménien. Il y a eu des vols, des pillages, des vexations systématiques. Et puis, on a voulu contraindre nos gens à payer l'impôt de guerre. Quelques récalcitrants ont vu leur boutique ou leur voiture dynamitée. C'est une action qui paraît concertée..." Par qui ? Silence... Est-ce donc pur hasard si, de plus en plus préoccupés, les dirigeants arméniens sont d'abord allés voir les dirigeants du camp chrétien ? Nous avons rencontré les chefs phalangistes et chamounistes une dizaine de fois en trois mois, ajoute le député. Ils ont promis de faire le nécessaire. Ils ont dû essayer, je crois, mais cela n'a rien changé."

Les demi-mots, les silences éloquents permettent pourtant de cerner aujourd'hui une vérité que l'on s'efforce encore de camoufler pour éviter peut-être une confrontation violente. Restés volontairement en marge de la guerre civile, les Arméniens ont été ces derniers temps "sollicités" par des "collecteurs" du camp chrétien. On se serait, dit-on, d'abord directement adressé aux partis : le Tashnag, principale formation arménienne, aurait été "taxé" à quelques 3 millions de livres libanaises (4,2 millions de francs), bien que ses chefs le démentent.

L'affaire ne s'étant pas conclue, les "percepteurs" ont entrepris de visiter les commerçants et artisans des quartiers arméniens, quelques bâtons de dynamite aidant au besoin, à stimuler la générosité... Mais cela, semble-t-il, n'a pas suffi. Et lors des derniers affrontements entre Syriens et milices chrétiennes, Borj-Hammoud, fief arménien, a subi le déluge. Le quartier, il est vrai, touche à ces ponts qui étaient l'enjeu de la bataille. Les ponts aujourd'hui libérés sont presque intacts, Borj-Hammoud compte ses ruines...

"Il est impossible, quand on n'est pas expert, de dire d'où viennent les bombes", affirment (prudence oblige) les artisans du quartier. Eux pourtant ne semblent guère douter de leur provenance. Qui sont-ils, ces jeunes gens en treillis qui distribuent tout près, à Dora, un journal sans licence ni signature, un journal que nul ne connaissait voilà encore deux mois et qui, du titre à la moindre brève, semble tout entier destiné à jeter de l'huile sur le feu ? Il s'appelle Al Jebha (le Front), en est à son sixième numéro, et s'en prend à pleines pages à ces Arméniens qui "pendant la bataille des ponts nous ont tiré dans le dos et ont fait quarante-neuf morts".

Curieux journal et mystérieux diffuseurs ? Les députés arméniens s'en sont encore une fois ouverts aux dirigeants chrétiens : "Ils nous ont dit qu'ils n'étaient pas au courant, qu'ils allaient enquêter. Nous ne savons pas ce qu'a donné leur enquête... probablement rien." Borj-Hammoud s'inquiète. Une inquiétude plus muette que sourde, qui transpire dans ses ruelles bordées de maisons basses au crépi jauni. Autrefois, ce n'était là qu'un camp où cinquante mille Arméniens fuyant le génocide s'étaient retrouvés pour refaire leur vie. Ils sont maintenant deux cent mille au Liban qui vivent entre Est et Ouest, ignorant une frontière que "les autres" ont tracée. Durant la guerre, ils étaient seuls, ou presque, à la franchir, offrant leurs services de passeurs à bord de taxis qui bravaient les francs-tireurs.

"Attachés à un Liban uni"

Communauté soudée par son passé, préservant sa culture et ses traditions, les Arméniens se sentaient étrangers à cette guerre qui déchirait soudain leur terre d'asile. Indifférents ? Non. Neutres ? Pas même, à entendre leurs dirigeants : "Nous avons, expliquent-ils, une position claire. Nous nous opposons aux deux protagonistes, convaincus que rien ne peut être réglé par la force des armes, attachés à un Liban uni et sûrs que la guerre ne peut qu'entraîner l'intervention étrangère." Il y a bien des Arméniens dans les milices de droite et d'autres, plus rares, à gauche. Quelques-uns même... chez les Palestiniens. Mais la plupart sont restés là, Arméniens seulement, en marge. Est-ce donc ce que leur reprochent ceux qui crient haut et fort leur "libanisme" intransigeant ? "Mais qui est donc le vrai Libanais ?", interroge un étudiant de Borj-Hammoud. "Où est le vrai libanisme ? Frangié, les Mourabitouns, les Kataëbs, Joumblatt ? : tous prétendent défendre le Liban. Pourquoi devrions-nous choisir ?" Depuis longtemps, les Arméniens de Beyrouth ont choisi : ils sont, ils veulent être, aujourd'hui comme hier, du côté du pouvoir, derrière la légalité. Mais comment faire quand la légalité n'a plus le pouvoir ?"


Lucien George, "Des affrontements ont opposé miliciens phalangistes et arméniens à Beyrouth-Est", Le Monde, 11 mai 1979 :

"Beyrouth. - Accroissant encore une tension que les incursions israéliennes au sud rendent actuellement très vive, des combats ont opposé ces derniers jours à Beyrouth des miliciens des phalanges à ceux des partis arméniens. Les adversaires se sont affrontés à la mitrailleuse et à la roquette dans le quartier populeux de Bourj Hammoud-Nabaa.

Mercredi soir 9 mai un cessez-le-feu était conclu entre les dirigeants des deux camps. Ce n'est pas la première fois que de tels affrontements se produisent. En octobre 1978 déjà un premier accord avait été conclu mais le problème de fond n'avait pas été réglé. La tension a repris après la mort de deux jeunes Arméniens, le 22 avril, dans une bagarre qui les avait opposés à des phalangistes. Ceux-ci voulaient empêcher le collage, tout près d'un de leurs sièges de quartier, d'affiches commémorant le génocide des Arméniens en Turquie.

Pourtant, le Tachnag (principal parti arménien dont les hommes sont aujourd'hui au centre de la bataille) a été, durant plus de vingt ans, l'allié fidèle des phalangistes. Etant, de plus, tous deux des partis chrétiens et de droite (bien qu'ils s'en défendent) rien ne devrait les opposer.

L'un et l'autre soulignent, à chaque occasion, qu'il s'agit "d'incidents individuels" qui dégénèrent en raison du climat d'insécurité qui règne depuis quatre ans au Liban. Et c'est un fait qu'aujourd'hui, à Beyrouth-Est, il n'y a plus de forces de l'ordre, surtout depuis le départ du contingent saoudien de la Force arabe de dissuasion (FAD). Celui-ci a été remplacé par un contingent de l'armée libanaise qui n'est manifestement pas en état de s'interposer.

Les phalangistes soutiennent que les partis arméniens sont "manipulés" pour ouvrir une brèche dans l'hégémonie exercée par le Front libanais sur la zone chrétienne du Liban. Ils observent que les incidents ont éclaté à des moments particulièrement cruciaux pour eux : en octobre 1978, après le bombardement syrien de Beyrouth-Est, et actuellement, alors que la conjoncture est très délicate.

Les journaux palestino-progressistes affirment, au contraire, que les phalangistes (et avant eux les partisans de M. Camille Chamoun) cherchent querelle aux Arméniens pour liquider la seule force qui, sans leur être hostile, demeure hors de leur contrôle en zone chrétienne. A cela s'ajouteraient d'obscures querelles à propos de la collecte de "taxes" au profit du Front libanais.

Prudents, les partis arméniens accusent l'anarchie ambiante. Le Dr Eblighatian, député tachnag de Beyrouth, a tenu à préciser : "Il n'y a pas de problème spécifique arménien au Liban. Nos problèmes sont ceux de tous les Libanais."

Les incidents de cette semaine, qui ont opposé les sections phalangistes des réfugiés de Damour (chassés de leur village par les Palestino-progressistes en janvier 1976) et les milices arméniennes d'auto-défense, ont fait deux morts dans chaque camp, selon la version officielle diffusée lors de l'annonce de l'accord, mercredi soir. En réalité, le nombre des tués serait beaucoup plus élevé. D'autre part, l'imprimerie du journal Ararat, publié par le parti arménien de gauche Hentchag, a été dynamitée et ses installations détruites."


"Une vive tension subsiste dans les quartiers arméniens de Beyrouth", Le Monde, 14 septembre 1979 :

"Beyrouth. - Les combats qui ont opposé, de lundi à mercredi, à Nabas et Borj-Hammoud, dans la banlieue nord-est de Beyrouth, les miliciens de la droite chrétienne aux Tachnag (parti arménien) (le Monde du 13 septembre) illustrent, s'il en est besoin, la situation que créent la présence d'une multitude de groupes armés rivaux et l'effacement de l'Etat. Les forces de l'ordre libanaises ont assisté impuissantes aux affrontements. Le gouvernement s'est contenté de souhaiter que les parties en conflit parviennent à conclure un cessez-le-feu.

Ces affrontements ont fait, selon un bilan provisoire, trente et un tués et quarante-neuf blessés. Ils ont été marqués par d'odieux actes de violence : enlèvement et exécution d'une vingtaine de personnes choisies uniquement en fonction de leur appartenance communautaire. Quelque soixante personnes ont été enlevées par les deux camps et gardées en otages. Près de vingt établissements de commerce, appartenant à des Arméniens, ont été dynamités. Dans la population arménienne de Nabaa et de Borj-Hammoud, l'exode de femmes, d'enfants et de vieillards a commencé. Le conflit trouve, semble-t-il, son origine dans la lutte que les phalangistes et les Tachnag se livrent pour établir leur hégémonie sur la zone de Nabaa et Borj-Hammoud.

Celle-ci, à forte majorité arménienne, constitue une enclave dans une région dominée par les partis chrétiens de droite. L'organe des Phalanges, El Amal, soulignait mardi que les Arméniens de Nabaa et de Borj Hammoud tentaient de se constituer en "zone autonome" dans les domaines politique, économique et culturel. Mercredi soir, après de laborieuses négociations, un cessez-le-feu, le cinquième depuis lundi, a été conclu. Contrairement aux précédents, et malgré quelques bavures, il était, grosso modo, respecté jeudi matin. Cependant, la tension demeure vive dans les quartiers arméniens.

En vertu de cet accord, près de soixante otages ont été échangés et des patrouilles mixtes doivent veiller à l'application des mesures convenues. Cependant, les partis des Phalanges, du P.N.L. (de M. Chamoun) et des Tachnag doivent encore trouver un terrain d'entente politique pour prévenir un rebondissement du conflit.

D'autre part, des combats ont opposé, mercredi à Beyrouth, des organisations nassériennes rivales. La bataille s'est soldée par deux tués. - (Intérim.)"


Voir également : Les relations houleuses entre Arméniens et Maronites au Liban

"Les" Arabes ont-ils vraiment "sauvé" les Arméniens ? Les exactions des bandes tribales arabes contre les Arméniens durant la Première Guerre mondiale et peu après

L'inimitié historique entre les Arméniens et les Grecs

Les malheurs indicibles de la nation arménienne (d'après les chroniqueurs arméniens)

La FRA-Dachnak et le tiers-mondisme arabe
 
Grossière duplicité de l'activisme arménien