lundi 2 juin 2014

Le Haut-Karabakh, un conflit méconnu

Le Haut-Karabakh, un autre pays instable que personne ne connaît

Par Katie Engelhart mai 20 2014 
Depuis le début de la crise ukrainienne, les analystes passent leur temps à discuter de ses possibles répercussions sur les autres conflits voisins. L'Ossétie du Sud et l'Abkhazie en Géorgie ainsi que la Transnistrie en Moldavie – qui ont tous connu des heurts récurrents durant ces dernières décennies – ont tous les trois attiré l'attention des médias. On peut donc se demander pourquoi il n'en est pas de même avec le Haut-Karabakh (bien que le nom soit imprononçable).

Le 16 mai dernier marquait les vingt ans du cessez-le-feu dans le Haut-Karabakh, une enclave arménienne en plein cœur de l’Azerbaïdjan. Bien qu'ayant proclamé son indépendance, elle n'a jamais été reconnue par la communauté internationale. De 1988 à 1994, l'Arménie et l’Azerbaïdjan se sont affrontés dans un conflit qui a provoqué la mort de 30 000 personnes. Un compromis – négocié par la Russie – a été signé en 1994, mais des soldats armés restent présents sur la « ligne de contact ». Des dizaines de personnes se font toujours tuer chaque année, et des centaines de milliers d'autres continuent à vivre exilées. Svante E Cornell – directeur de l'Institut Asie centrale-Caucase – parle de ce litige comme « la mère de tous les conflits non résolus ».

Les tensions se sont récemment accrues. L’Azerbaïdjan a organisé de grands exercices militaires à sa frontière avec l'Arménie en avril dernier. Une crainte tenace existe concernant la récente annexion de la Crimée par la Russie – acclamée en Arménie, qui supporte un Haut-Karabakh indépendant, et dénoncée en Azerbaïdjan, qui y est opposée. Cette annexion pourrait faire pencher la balance et provoquer l'éclatement d'un conflit qui impliquerait les grands acteurs régionaux que sont la Russie, la Turquie, Israël et l'Iran. « Je m'inquiète des conséquences que cela peut avoir sur le Caucase du Sud » a déclaré Katherine Leach, ambassadrice britannique en Arménie.

Quoi qu'il en soit, la Russie – qui fournit des armes et de l'argent aux deux camps – tirera profit de la situation en capitalisant sur l'insécurité de la région. Vladimir Poutine a récemment déclaré lors d'un discours à Erevan, la capitale de l'Arménie, que « la Russie ne quittera jamais la région et qu'au contraire, sa présence sera renforcée ».
En janvier dernier, la commission permanente du renseignement rattachée au Sénat américain a publié son rapport sur les risques mondiaux. Il mettait l'accent sur le fait que « le Haut-Karabakh et les territoires limitrophes demeuraient une zone de tensions » et que les « perspectives d'une résolution étaient faibles ». Ce rapport faisait suite à celui de l'ONG International Crisis Group, qui évoquait l'accélération de la course à l'armement en Azerbaïdjan et l'utilisation d'une rhétorique belliciste de plus en plus marquée dans les deux camps.

Le 7 mai dernier, James Warlick – codirigeant de l'équipe de négociation de l'OSCE présente sur place – a prononcé un discours très optimiste sur les points clés qui permettraient l'apaisement de la région. Mais ce discours – qui rappelait l'importance de « principes centraux », d' « expression de bonne volonté » et de « participation populaire » – n'a rien amené de concret sur la table des négociations. Quelques semaines auparavant, Warlick avait twitté : « Joyeuses Pâques ! Mes prières vont au règlement du conflit dans le #Haut-Karabakh. »

Mais le bain de sang ukrainien ne va-t-il pas plus peser que quelques tweets appelant à l'intervention divine ?

Le Haut-Karabakh est aujourd'hui une région ravagée. Les violations du cessez-le-feu sont constantes, tout comme les manœuvres militaires qui accroissent les tensions. Des soldats sont régulièrement tués, ce qui rend possible l'éclatement du conflit. Des civils meurent eux aussi, parfois à cause des nombreuses mines anti-personnelles qui jalonnent la région. Sorte de no-man's land légal, le Haut-Karabakh est une plateforme du trafic de drogue et d'êtres humains. Comme vous vous en doutez, les conditions de vie sont misérables ; des centaines de milliers d'Azéris sont toujours en exil et la plupart vivent dans des conditions désastreuses.

Puis, le facteur ukrainien est apparu. Au départ, le référendum illégal en Crimée a incité les acteurs à trouver une résolution pour le Haut-Karabakh ; en novembre, les présidents azéri et arménien se sont rencontrés pour la première fois en trois ans lors de pourparlers pour lesquels le secrétaire d’État américain John Kerry a promis de s'engager. Mais l'optimisme a été de courte durée. En janvier, de nombreuses violations du cessez-le-feu se sont produites, entrainant une augmentation du nombre de civils et de soldats tués. Un espion arménien a également été arrêté en Azerbaïdjan.

Lorsque la Crimée a voté en faveur de la scission avec l'Ukraine, une résolution de l'ONU a condamné ce référendum. L’Azerbaïdjan a appuyé cette résolution, contrairement à l'Arménie. Les autorités du Haut-Karabakh ont d’ailleurs organisé des festivités pour célébrer « la liberté retrouvée » des Criméens.
Tout cela était prévisible. La situation s'était détériorée depuis quelques temps, et les dépenses militaires des pays du Caucase du Sud ont fortement augmenté ces dernières années. L’Azerbaïdjan, en particulier, a acquis des moyens militaires très importants, et de nombreux acteurs craignent que Bakou ne se décide à tester son arsenal, deux décennies après son conflit avec l'Arménie.

C'est là que la Russie rentre en jeu. Ce n'est un secret pour personne : Moscou appuie les deux camps – bien qu'officiellement, elle soutienne les troupes arméniennes stationnées dans une base du district de Gyumri. En 2012, le Kremlin a envoyé des soldats lors des plus grandes manœuvres militaires qu'ait connu la région. Mais la Russie vend parallèlement des armes et des équipements militaires à l’Azerbaïdjan.

« Avec Poutine de retour au Kremlin, je pense que l'objectif de la Russie est de maintenir le statu-quo » a déclaré Thomas de Waal, membre éminent de la Fondation Carnegie et auteur de Black Garden : Armenia and Azerbaijan Through Peace and War. « Les Russes ne veulent pas d'une guerre qui les obligeraient à prendre clairement partie en faveur de l'Arménie, mais ils n'ont pas non plus l'air de vouloir la paix. La Russie a choisi de bloquer la situation et de maintenir son influence. »

Chaque camp cherche le soutien de Poutine, et cela fonctionne – surtout pour l'Arménie. À la fin de la guerre du Haut-Karabakh en 1994, la Turquie a fermé sa frontière avec l'Arménie, ce qui a entrainé l'isolement du pays et a incité les dirigeants arméniens à réclamer le soutien de la Russie. Sans surprise, l'Arménie a annoncé – en même temps que l'Ukraine – la fin de son partenariat avec l'UE en vue d'une adhésion et son intégration dans l'Union douanière russe.

Un conflit au Haut-Karabkh pourrait rapidement s'étendre aux régions limitrophes. La Turquie soutient l’Azerbaïdjan, tout comme Israël qui a d'ailleurs vendu des armes et de nombreux drones à Bakou – officiellement pour maintenir la pression sur son voisin iranien (qui supporte l'Arménie). Dans un câble diplomatique américain daté de 2009 publié par Wikileaks, le président azéri Ilham Aliyev décrivait la relation de son pays avec Israël comme un « iceberg immergé à 90% ». Ainsi, un enchevêtrement d'alliances régionales se cristallise autour du Haut-Karabakh.

Il est néanmoins possible que ces relations diplomatiques s'arrêtent brusquement. Les négociations de l'OSCE sont menées par le Groupe de Minsk, présidé par les États-Unis, la Russie et la France. Or, les doutes subsistent concernant la survie de ce groupe, notamment au vu de la relation actuelle entre Moscou et Washington. Selon l'ambassadrice Leach, les conséquences d'une dislocation seraient dramatiques étant donné qu'aucune autre solution viable n'existe.
La résolution du conflit pourrait bien entendu venir de l’intérieur même de la République du Haut-Karabakh. L’Azerbaïdjan et l'Arménie ont des armées puissantes, et le Haut-Karabakh dispose de sa propre force de défense. Depuis l'annexion de la Crimée, les autorités de cette République autoproclamée font entendre leur voix et ne se contentent plus d'être défendues par l'Arménie. Plus tôt dans le mois, Robert Avetisyan, le représentant du Haut-Karabakh aux États-Unis, m'a confié : « Nous voulons que le Haut-Karabakh soit vu comme le principal acteur des négociations avec l’Azerbaïdjan ».

Certaines personnes pensent que la seule solution concevable serait l'organisation d'un référendum sur la souveraineté du Haut-Karabakh. Mais il existe encore des frictions quant aux électeurs de ce référendum : les Azéris exilés du territoire seraient-ils autorisés à participer au scrutin ?

Paradoxalement, au regard de la situation en Crimée, l’Azerbaïdjan doit faire preuve de prudence. La crise ukrainienne a souligné la dépendance énergétique de l'Europe à la Russie et a accéléré la recherche d'alternatives non-russes. L’Azerbaïdjan pourrait être la solution. « La région caspienne, dont l’Azerbaïdjan est le leader, est la seule alternative à la Russie », a déclaré George Friedman, directeur de l'Institut d'analyse de risques Stratfor. L'Europe travaille déjà à étendre les gazoducs d’Azerbaïdjan vers le continent. En décembre, Bakou a signé un contrat de 33 miliards d'euros avec BP, faisant ainsi de la Grande-Bretagne le plus important investisseur étranger du pays.

Cette problématique énergétique explique peut-être pourquoi certains États européens ont fermé les yeux sur les récentes atteintes aux droits de l'Homme perpétrées par le régime de Bakou – dont certaines au Haut-Karabakh. Un journaliste et une militante des droits de l'Homme ont récemment été arrêtés sous couvert d'espionnage pour l'Arménie. « En Azerbaïdjan, une des conséquences du conflit au Haut-Karabakh est le développement d'une paranoïa face à de prétendus espions azéris » explique Rachel Denber, experte de la région pour Human Rights Watch. Des incidents ont éclaté lorsque les autorités azéris ont exacerbé le nationalisme de la population afin de lutter contre toute forme de sympathie envers les Arméniens.

Il est probable qu'aucune des deux parties ne souhaite la guerre. Mais l’invasion de la Géorgie par la Russie en 2008 a prouvé que des imprévus pouvaient survenir lorsque des tensions ethniques, des revendications nationalistes et des intérêts russes entraient en jeu.

Dans ce contexte, l'ambassadrice Leach espère que ces nouveaux acteurs deviendront familiers avec la situation du Haut-Karabakh, région oubliée de la scène géopolitique internationale.

@katieengelhart
Source : http://www.vice.com/fr/read/le-haut-karabakh-un-autre-pays-instable-que-personne-ne-connait

On précisera que le nationalisme azéri n'a pas empêché le maintien d'une communauté arménienne à Bakou :

"(1) En Azerbaïdjan, pays musulman, pas un voile n'est visible. Le centre-ville de Bakou se donne même des airs parisiens avec ses centaines d'immeubles en pierre de taille de style haussmannien construits à la fin du XIXe siècle, au moment du premier boom pétrolier.

(2) L'Azerbaïdjan, dont les frontières ont été dessinées au XIXe siècle par la Russie impériale, est un pays à majorité de langue turque et de religion musulmane chiite. Il comprend également une importante minorité arménienne (15 à 20 % de la population) concentrée principalement dans la région du Nagorny-Karabakh et, en petit nombre, dans la capitale. En janvier 1990, à cause de la guerre entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, les agressions s'étaient multipliées contre les citoyens arméniens vivant dans les zones à majorité azérie. On avait compté 32 morts. La sécurité des membres de cette minorité arménienne semble désormais assurée dans la partie de l'Azerbaïdjan sous contrôle du pouvoir central." (notes dans l'entretien entre Alain Chevalérias et Ilham Aliev, Politique Internationale, n° 104, été 2004)

"Outre le Haut-Karabagh, les Arméniens vivent toujours à Bakou où leur nombre s'élève à près de 20 000 personnes. Les Russes étaient beaucoup plus nombreux au temps de l'Union soviétique. Aujourd'hui ils représentent toujours un groupe important et ils parlent la langue azérie, ce qui leur permet de trouver des emplois dans les différents secteurs d'activités publique et économique." (Fazil Zeylanov, "L'Azerbaïdjan : un trait d'union entre l'Europe et l'Asie", in Fazil Zeynalov et Jacques Fontanel (dir.), Azerbaïdjan : un pays aux ambitions européennes, Paris, L'Harmattan, 2011, p. 42)

De l'autre côté, combien d'Azéris et globalement de musulmans en Arménie (qui ne comprend pas de région sous occupation étrangère, elle) et à Erevan aujourd'hui ?

Un début de réponse : La fin de la présence azérie en Arménie

L'expulsion méthodique des derniers Azéris d'Arménie

L'expulsion des Kurdes d'Arménie et du Karabakh

Le conflit arméno-azéri : "Les opérations de nettoyage [ethnique], qui concernent en gros 200 000 personnes de chaque côté, semblent avoir été menées plus systématiquement et étalées dans le temps en Arménie et plus par à-coups violents en Azerbaïdjan"

L'épuration générale des minorités ethniques en Arménie

Voir également : Histoire des Arméniens : élimination de la minorité azérie au Karabagh

Le prétendu "pogrom nationaliste azéri" de Soumgaït en 1988 : une manipulation communisto-mafieuse ?

Les circonstances des émeutes anti-arméniennes de Bakou en janvier 1990


Les Arméniens d'Azerbaïdjan