mardi 2 décembre 2014

Georges Corm et le "génocide" arménien

"12/11/2014 · 12:52

Il n’y a pas de « Question d’Orient » : Trois questions à Georges Corm

Georges Corm, professeur à l’Institut des sciences politiques de l’université Saint-Joseph à Beyrouth et auteur de l’article « La Première Guerre mondiale et la balkanisation du Moyen-Orient » paru dans le numéro de printemps 2014 de Politique étrangère, a accepté de répondre à trois questions en exclusivité pour politique-etrangere.com.

1) Dans votre article, vous critiquez la manière dont la France et le Royaume-Uni ont géré l’effondrement de l’Empire ottoman. Quelles ont été les principales erreurs commises ?

La critique est la moindre des choses lorsque l’on voit le gâchis humain, en termes de génocides et de déplacements forcés de population, qui a résulté de la liquidation de l’empire ottoman. Celle-ci a été planifiée par les deux puissances victorieuses de la guerre de 1914-1918 et inscrite dans le traité de Sèvres de 1920, qui n’a jamais pu être appliqué. Ce traité irréaliste prévoyait la fragmentation du territoire anatolien, centre historique de l’empire, en différentes entités non turques (arméniennes, kurdes, assyrienne, grecque et italienne). La réaction militaire foudroyante de Kemal Atatürk a fait échouer ce projet que les armées française et anglaise, épuisées, n’avaient pas les moyens de concrétiser par la force. Il eût été bien plus sage de préconiser et d’aider à mettre en place en Anatolie une fédération ou un autre régime politique accommodant la très grande diversité de peuplement de l’Anatolie de l’époque – des peuples qui avaient par ailleurs fort bien vécu ensemble durant des siècles. Avoir envoyé des armes aux Arméniens pour qu’ils se révoltent contre l’armée ottomane et n’avoir pas pu défendre l’intégrité de cette communauté millénaire au Moyen-Orient a été la preuve d’un aventurisme et d’un amateurisme consternants.

Le même constat peut être fait concernant la façon dont le bassin mésopotamien et ses prolongements méditerranéens (l’Irak, la Syrie, le Mont Liban, la Palestine) ont été traités par ces deux puissances : les fausses promesses faites par les Anglais d’aider à la constitution d’une royauté arabe sur le Hedjaz et les contrées mésopotamo-syriennes, qui était la revendication de l’immense majorité des élites arabes ; la déclaration de Balfour, qui prévoit la création d’un Foyer national juif en 1917 en Palestine, notion inconnue du droit international et que rien ne peut justifier du point de vue du droit international ; la fragmentation de la Syrie en États de nature communautaire et sectaire (Alaouite, Druze, Sunnites) ; le maintien d’une ambiguïté sur le statut de la région d’Antioche, le plus haut lieu du christianisme des origines qui sera par la suite cédé par la France à la Turquie ; le découpage bizarre des frontières de l’Irak moderne suivant des intérêts pétroliers ; le refus anglais d’accorder son indépendance à l’Égypte ; l’appui des Anglais à la conquête d’une large partie de la Péninsule arabique par la famille des Saoud, alliée aux descendants du fondateur de la doctrine wahhabite, forme extrême d’Islam considérée par les musulmans du Levant comme très peu conforme à l’Islam lui-même. Toutes les graines des violences d’aujourd’hui ont été plantées à cette époque.

Le bilan est malheureusement implacable. On peut bien sûr écarter d’un revers de main toute considération morale et éthique en prétextant que la fin justifiait les moyens, puisque l’axe Berlin-Vienne-Istanbul a été finalement vaincu au profit des deux puissances européennes démocratiques qui ont réussi à maintenir et élargir leur domaine colonial. En effet, on ne refait pas l’histoire et celle-ci n’est jamais tendre pour les perdants. Il s’agit là d’un problème de philosophie morale à propos duquel idéalistes kantiens et réalistes s’affrontent depuis longtemps."

Source : http://politique-etrangere.com/2014/11/12/il-ny-a-pas-de-question-dorient-trois-questions-a-georges-gorm/

Voir également : L'analyse de Georges Corm (juriste maronite) quant aux origines du "drame arménien"

Qu'est-ce que le "drame kurde" ?

L'honnêteté de Georges Corm sur le kémalisme

Georges Corm, un Maronite nostalgique de l'Empire ottoman