vendredi 24 avril 2015

1988-1989 : la fin des derniers villages azéris en Arménie

"URSS : l'évacuation des villages azéris d'Arménie : "Ils étaient là depuis trois cents ans, nous depuis trois mille ans" disent les Arméniens", Le Monde, 5 janvier 1989 :

"Gueuzaldara, en turc la "belle vallée", est un fort joli bourg, presque cossu même, accroché à flanc de montagne. On y domine la plaine et au loin la ville de Kirovakan, à moitié détruite par le tremblement de terre.

Dans les villages frappés par le séisme, l'ambiance, on peut l'imaginer, n'est pas des plus gaies. Mais là, en grimpant la rue centrale en lacets de Gueuzaldara, à observer ces maisons fermées, pourtant d'apparence intactes, on se sent saisi d'un autre type de malaise. Village azéri situé en Arménie, Gueuzaldara a été évacué de pratiquement toute sa population quatre jours après le tremblement de terre. "On est venus chercher les gens par hélicoptère et avec des voitures", précise un témoin qui a trouvé refuge dans la ville aux trois quarts désertée.

Plus bas dans la vallée, presque à le toucher, le village arménien de Bazoum a lui aussi été relativement épargné. Une partie de la population s'est abritée dans des tentes, mais d'autres familles ont pu rester chez elles. Des gens vaquent. Il y a des animaux dans les cours. Une certaine forme de normalité persiste.

Rien de tel à Gueuzaldara. Sur la place du village, un mécanicien s'affaire autour d'un train avant de tracteur; une queue s'est formée devant une maison qui sert de centre de ravitaillement. Mais tout cela ne donne pas vraiment un sentiment de vie. Il y a deux cents personnes dans le bourg, qui en comptait près de mille cinq cents. Ce sont toutes des déplacées : une trentaine de familles arméniennes arrivées d'Azerbaidjan avant le séisme, quelques réfugiés de Kirovakan, une poignée d'Azéris restés en arrière-garde. "Le gros problème, assure celui qui se présente comme le chef temporaire du village, c'est qu'il n'y a ici que des citadins. Il n'y a plus personne pour s'occuper des installations d'élevage et il faut faire venir des gens de l'extérieur."

La maison de deux étages abrite l'unique famille mixte du village. Le mari, azéri, âgé d'une cinquantaine d'années, a le visage ouvert et toutes les dents de devant en or. C'est un technicien agricole. Sa femme est infirmière. Soeurs et neveux arméniens ont débarqué avec une tripotée d'enfants de Kirovakan pour venir attendre des jours meilleurs. Dans l'agitation de la maisonnée, le couple ne parait pas à son aise. L'homme ne cesse de porter des toasts à la coexistence des Turcs, des Arméniens, des Géorgiens. Il affirme qu'il ne quittera lui-même jamais le village. "C'est mon village, ma maison. Les gens reviendront, assure-t-il, à moitié convaincu. Ils ont eu plus de peur que de mal." Lui-même est allé conduire ses deux enfants, onze et douze ans, à Bakou, pour qu'ils continuent l'école.

Les affrontements de novembre

Les quelques autres Azéris encore sur place s'apprêtent eux à partir. "Je suis resté m'occuper des bêtes. Mais je vais également partir. Je ne peux pas rester tout seul, affirme l'un d'eux, fataliste. Certaines familles étaient déjà parties avant le tremblement de terre, raconte un neveu de l'infirmière, vingt-six ans, témoin de l'évacuation. Les autres voulaient rester. Les gens étaient là depuis longtemps. Certains sont partis en pleurant. Mais ils avaient peur aussi."

La peur ? Jusqu'aux événements du Haut-Karabakh, cette enclave arménienne de l'Azerbaidjan, dont les habitants réclament toujours le rattachement à l'Arménie, les villages arméniens et "turcs" (comme on appelle ici les Azéris) vivaient apparemment en bonne intelligence. "Les Turcs ont toujours été là. Nous avions de bons rapports. Ils parlaient turc, mais aussi arménien", reconnait Mme Zadoulian, l'épouse du chef du sovkhoze de Bazoum.

Depuis le pogrom de Soumgait, en février dernier, les récits, colportées de bouche à oreille, sur les exactions dont seraient victimes les Arméniens en Azerbaidjan, ont bouleversé le pays. "La situation était devenue tendue, indique le médecin d'un village arménien. Il a fallu faire attention pour éviter les incidents." Les quatre agglomérations azéries situées au-dessus de son village ont, elles aussi, été évacuées. "Ils étaient là depuis trois cents ans, nous depuis trois mille ans, ajoute-t-il. Les Turcs sont partis. Ils ne reviendront pas", affirme avec hargne le chef du sovkhose."

Voir également : L'expulsion méthodique des derniers Azéris d'Arménie

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