vendredi 3 avril 2015

1989 : l'ouverture des archives ottomanes en Turquie

"Turquie : l'ouverture des archives ottomanes : Une "glasnost" longtemps attendue", Le Monde, 19 mai 1989 :
C'est une véritable révolution qui est intervenue dans les conditions d'accès aux archives ottomanes, après le décret entré en vigueur mardi 16 mai. Jadis ouvertes aux chercheurs étrangers avec une extrême parcimonie, après six mois de formalités et uniquement sur des sujets peu sensibles, elles leur sont désormais entièrement accessibles sur présentation d'une simple pièce d'identité pour tous les documents catalogués jusqu'à l'année 1938 : cela sous réserve que certains bureaucrates des archives, particulièrement méfiants et redoutés des chercheurs et qui feignaient, le jour même de l'inauguration, d'ignorer le nouveau règlement, ne mettent pas d'obstacles à cette glasnost historique.

La tragédie arménienne est au coeur de l'ancienne comme de la nouvelle politique. Ankara était accusé par les Arméniens de fermer ses archives pour dissimuler l'existence d'ordres gouvernementaux d'extermination, qui conféreraient au massacre de 1915 le caractère d'un génocide prémédité. Les Turcs ont toujours vu dans l'insistance des Arméniens à faire admettre cette notion le prélude à une demande de compensation territoriale.

Selon eux, les ordres gouvernementaux concernaient uniquement une déportation loin des zones de combat de la première guerre mondiale, rendue nécessaire parce que les Arméniens, travaillés par l'ennemi russe dont les rapprochait le christianisme orthodoxe, auraient été susceptibles, avec son appui, de constituer une cinquième colonne sécessionniste. Au cours de la déportation dans une Anatolie en proie à la famine, des massacres auraient été commis localement, sans engager la responsabilité du gouvernement ottoman.

Jusqu'à 1986, le faible avancement du classement rendait problématique l'ouverture aux chercheurs étrangers d'archives que les Turcs n'avaient pas cataloguées : depuis le changement d'alphabet, décidé en 1926, le nombre des experts formés à l'ancienne langue diminuaient d'année en année. Les historiens pourront désormais trancher. D'une part, le recrutement de trois cents archivistes a permis de faire passer, entre 1987 et 1989, de 3 % à 9 % pour les documents isolés et de 13 % à 57 % pour les registres, la proportion cataloguée de cent millions de pièces d'archives.

Une commission spéciale a recensé tous les documents concernant les Arméniens existant dans les différents fonds (politique, économique, religieux). Leur rassemblement, sous forme de photocopies en cinquante-cinq volumes de cinq cents pages, l'original demeurant accessible, abrégera considérablement la localisation du document recherché.

Cinq siècles d'histoire

Les dix milles documents, aujourd'hui disponibles sous cette forme, concernent la période 1691 (date du premier document mentionnant les Arméniens) à 1894 ; il en reste vingt mille à publier, jusqu'à la fin de l'Empire ottoman en 1922.

Pour la période cruciale de la fin du dix-neuvième siècle et celle qui couvre la première guerre mondiale et la guerre turque d'indépendance (1914-1922), jusqu'à la république, les chercheurs pourront utiliser les documents catalogués dans leurs registres originaux : c'est le cas de deux cent vingt-quatre volumes de délibérations du conseil des ministres pour la période 1885-1922, qui contiennent en particulier toutes les décisions concernant les Arméniens prises durant la période de déportation et de massacre.

Selon le professeur Justin McCarthy, auteur d'un ouvrage de référence sur la question, "on ne pourra comprendre le problème si on ne considère que 1915, sans tenir compte de la dégradation des relations turco-arméniennes et des massacres réciproques à la faveur des guerres russo-turques depuis 1827 : pour cela, il faut qu'à leur tour les Russes et les Arméniens ouvrent toutes leurs archives".


L'intérêt des archives ottomanes dépasse, de loin, la question arménienne, elles couvrent cinq siècles d'histoire d'un ensemble allant de la Yougoslavie et de la Hongrie, les "portes de Vienne", que les Ottomans ont failli franchir, au Moyen-Orient et au Maghreb, avec la seule exception du Maroc. C'est dire qu'il n'est pas un seul des grands problèmes régionaux, du Kosovo au Liban, à la Palestine et à Chypre, des racines de l'intégrisme au lent cheminement en Orient des idées de laïcité et de nationalisme, dont les origines ne puissent recevoir un éclairage nouveau de ces archives. Tout ces problèmes ont un point commun : ils reflètent la difficile transition vers des Etats-nations d'un empire organisé sur la base de communautés religieuses largement autonomes et auxquelles l'idée de nation est restée totalement étrangères jusqu'au dix-neuvième siècle : ni la culture politique qui leur était commune, ni leur dispersion géographique ne les avaient préparées à l'adoption soudaine d'idéologies et de formes d'organisation politique que l'Europe occidentale, devenue exportatrice de son propre modèle, avait mis plus d'un millénaire à élaborer.

Voir également : La réponse (en 9 points) de l'historien Ara Sarafian aux radicaux arméniens (2008)