dimanche 5 avril 2015

Cilicie : pourquoi les Français ont-ils dissous la Légion arménienne (1921) ? Eléments de réponse

L'Europe nouvelle (Revue Hebdomadaire des Questions Extérieures, Economiques et Littéraires), 3e année, n° 40, 31 octobre 1920 :

"Correspondances

La situation en Cilicie

Un de nos correspondants nous écrit d'Adana


Les conditions du traité de paix n'étant parvenues à la connaissance de la masse qu'avec un long retard, c'est seulement tout récemment que l'opinion publique a commencé à en concevoir toute la portée et à se préoccuper de leur mise en application. Mais dès maintenant, son attention est vivement excitée. Aussi suit-elle avec des reprises d'anxiété et d'espoir, suivant le cas, les moindres agissements des autorités françaises.

Aussi, la prise de service du Lieutenant-Colonel Capitrel comme délégué administratif en Cilicie, en remplacement du colonel Brémond, rentré en France, en même temps qu'elle suscitait grandement la curiosité, a-t-elle été interprétée de diverses façons, les uns y trouvant un gage d'apaisement et de protection, d'autres voulant y voir le prélude d'un lâchage hâtif de notre part.

On peut dire d'une manière générale, qu'une inquiétude de l'avenir règne à l'intérieur d'Adana, tandis que, dans la population apeurée qui a fui la ville cet été, se fait jour, avec le désir de rentrer, l'espoir qu'elle y pourra vivre désormais en sécurité.

La semaine qui vient de finir a été marquée d'un acte décisif. Pour mettre fin aux tentatives d'excitation nationaliste des partis arméniens avancés, le général commandant la première Division, a décidé l'expulsion hors du territoire de la Cilicie de douze agitateurs ou personnages influents. Cette opération, encore que trois des individus signalés aient échappé aux recherches de la police, s'est effectuée dans des conditions absolues de docilité.

Parmi les personnages expulsés se trouvait M. Shishmanian, citoyen américain, ancien officier de la Légion Arménienne, qui avait organisé à Adana les groupements de volontaires arméniens sur lesquels les agitateurs paraissaient fonder l'espoir d'une intervention armée au profit de leur politique. Le départ de leur chef a entraîné la dissolution de ces organisations, dont le désarmement est aujourd'hui terminé.

A. B." (p. 1599)


Testis, "L'Oeuvre de la France en Syrie", Revue des deux Mondes, 1er mars 1921 :

"Ainsi, à la fin de l'été 1919, la France conservait une situation de premier plan en Syrie, non seulement en zone Ouest, mais aussi en zone Est, où cependant Feyçal agissait en maître sous la bienveillante protection des autorités britanniques. En Cilicie, comme il sera exposé d'autre part, notre situation était plus obscure. Les Arméniens, jugeant le moment venu d'assouvir leur vieille haine contre les Turcs, provoquaient des incidents de toute nature, dont le résultat le plus clair était d'exaspérer le nationalisme latent des populations dévouées au Calife de Constantinople." (p. 806)

"En novembre 1919, quand la relève s'est effectuée, les Anglais disposaient de 34 bataillons d'infanterie, 15 régiments et demi de cavalerie, 13 batteries d'artillerie et 5 bataillons et demi du génie ; le détachement français du Levant ne comprenait au même moment que 13 bataillons d'infanterie, 3 régiments de cavalerie, 4 batteries d'artillerie, et encore faut-il déduire des forces d'infanterie, 1 faible bataillon non confirmé de légion syrienne, et 3 de légion arménienne, formés au cours de la campagne, qu'il aurait été très désirable de pouvoir ne pas employer.

Au cours de la réunion précédemment mentionnée, le maréchal Foch avait fixé à 32 bataillons, 20 escadrons, et 14 batteries la dotation à réaliser pour permettre la relève des Anglais. Or, cette dotation ne put être réalisée approximativement que le 2 avril.

Il n'est pas question de faire ici l'historique détaillé de l'emploi de nos forces militaires en Syrie et en Cilicie. Il fallait indiquer seulement, dès l'abord, quelles difficultés il a entraînées, quelle virtuosité il a exigée dans leur usage de la part des états-majors et quel esprit de sacrifice de la part des combattants. Le « bloc » anglais disparu, il arrivait une « poussière » de Français. Les conséquences en furent immédiates et désastreuses.

L'atteinte brutale portée ainsi à notre prestige n'a pas besoin d'être expliquée. Nous devions subir là les conséquences de notre victoire même. C'était la pleine crise de l'après-guerre avec toutes ses lourdes difficultés : nos effectifs vidés par la démobilisation ; nos transports encore désorganisés, et le retour à leur régime de paix non achevé ; l'impossibilité de réunir immédiatement les spécialistes pour traiter en un pays si difficile les questions les plus complexes ; le grave inconvénient, enfin, de laisser peser sur nos finances obérées une dépense de première mise arrivant au moment où il fallait être le plus économe.

Mais, en dehors de cette atteinte immédiate à notre prestige, deux graves conséquences de cette insuffisance de moyens vinrent compliquer la situation.

Ce fut, d'une part, le recours aux bataillons arméniens dont il sera question plus tard. Il a été exigé par le manque absolu d'autres unités en Cilicie, puisqu'en dehors de ces contingents, nous n'y possédions qu'un seul régiment, en face des vingt-quatre bataillons britanniques, et qu'en raison de la rapidité avec laquelle la relève devait être faite sur la demande des Anglais, il était matériellement impossible d'y apporter remède en faisant arriver des troupes, même si nous avions disposé ailleurs des effectifs nécessaires pour les fournir. Or, cet emploi d'Arméniens devait contribuer puissamment à exaspérer les Turcs." (p. 810-811)

"Le mouvement nationaliste, dirigé par Mustafa Kémal Pacha, se développa sans cesse au cours de la seconde partie de 1919. Le Turc, le premier de nos ennemis, et peut-être le plus gravement atteint par la défaite, a eu tous les prétextes pour relever la tête et tout le temps d'organiser sa résistance. Les interminables discussions des premiers traités de paix lui ont laissé le loisir de reprendre conscience de la situation ; le manque d'unité d'action des Alliés ne pouvait lui échapper ; surtout, son exaspération avait été mise à son comble par l'octroi de Smyrne aux Grecs et par les massacres d'Aïdin.

Entre temps, les bruits répandus sur le sort futur de Constantinople donnaient aux Nationalistes un grave motif de souci et une occasion de manifester leur mécontentement, à l'effet de peser sur les négociations entamées. L'arrogance arménienne fut également interprétée contre nous ; les Français furent accusés d'avoir poussé à bout toutes les provocations et de vouloir enlever aux Turcs, au profit des Arméniens, la plus riche des provinces de l'Empire ottoman : la Cilicie. Car le général Gouraud trouva la Cilicie occupée par des milliers d'Arméniens nécessiteux placés sous notre protection. La misère est mauvaise Conseillère et ces malheureux ne pouvaient oublier la rancune séculaire qui engendra entre Turcs et Arméniens les luttes sans merci dont l'histoire a enregistré les étapes sanglantes." (p. 826)

"Aucune conciliation directe n'étant possible, le général Gouraud décide alors d'agir politiquement et militairement pour résoudre le problème.

Dans l'ordre politique, il proclame notre intention de ne pas prolonger une lutte inutile, puisque l'objet principal est d'avance acquis à nos ennemis ; le retour de la Cilicie à la souveraineté ottomane est déjà fixé par le traité de Sèvres. Il donne également à l'élément turc l'impression que nous ne demandons qu'à l'aider, à la condition que les minorités chrétiennes reçoivent la protection à laquelle elles ont droit. Les populations qui constituent cette minorité recevront en même temps l'avertissement d'avoir à se tenir sur une sage réserve, et d'éviter, toute provocation.

Elles ont grand besoin de cette recommandation, car les manifestations arméniennes ne l'ont pas cédé aux attaques des Turcs, surtout quand la composition des cadres français permettait aux Arméniens de nous croire disposés d'avance à tout tolérer de leur part. Les populations musulmanes, sous la terreur des menaces arméniennes, avaient alors abandonné en masse le pays à leur tour.

C'est ainsi qu'au début d'août, le groupe avancé de la population arménienne a organisé un coup d'Etat qui aurait pu tourner au tragique, s'il n'avait avorté. Un certain nombre d'Arméniens, familiers d'ailleurs du Palais du Gouverneur, s'y réunirent solennellement, puis firent convoquer les Autorités françaises... C'était pour leur notifier les décisions du Gouvernement provisoire qu'ils considéraient comme constitué par eux, à la tête de la Nouvelle République arménienne de Cilicie, dont ils proclamaient la création en faisant appel à la protection de la France. Mais le nouveau Gouvernement siégea peu de temps au Konak : une section de tirailleurs l'invita à se retirer.

Le côté regrettable d'une telle manifestation n'a pas besoin d'être démontré. Cette révolution, tomba comme elle s'était élevée, mais elle était un indice de l'état d'esprit des populations arméniennes, de Cilicie se recommandant de notre protection. Celles-ci ne comptent pas avec l'étendue des sacrifices que nous nous sommes imposés pour elles, et veulent exiger leur renouvellement constant, au prix même du sang de nos soldats. Si l'on en marchande les gouttes plus que jamais, sacrées, on est taxé d'ennemi et traité comme, tel. Comment ne pas répondre alors qu'au cours de l'année écoulée, la France a dépensé au Levant, pour la protection des Arméniens, et la vie de trop de ses fils, et vingt et un millions de francs ?

Cette attitude généreuse et désintéressée de notre pays dans une province qui doit échapper à sa souveraineté nous donne le droit d'y avoir cependant quelques exigences. La politique de conciliation avec les Musulmans est actuellement la principale et la plus féconde. Elle est devenue possible le jour où le départ du colonel Brémond, précédemment contrôleur de l'Administration de Cilicie, a donné l'impression à tous que les instructions du Haut-Commissaire en ce sens seraient enfin exactement suivies. Elles l'ont été, en effet, et la confiance est progressivement revenue. Notre contrôle administratif élargi, le retour de fonctionnaires ottomans, la rentrée à Adana même et dans les campagnes de nombreuses familles musulmanes qui avaient fui en redoutant tout de la terreur arménienne, ces indices certains d'une heureuse détente ont été enregistrés." (p. 836-838)


"La Question d'Orient en 1921 et la Politique islamique des Puissances de l'Entente", Revue militaire française (publiée avec le Concours de l'Etat-Major de l'Armée), 91e année, n° 1, 1er juillet 1921 :

"Quelle que soit la sympathie qu'éprouvent tous ceux qui le connaissent pour le peuple si éprouvé, si loyal et si pacifique d'Anatolie, on ne peut oublier que ses dirigeants nous ont, en l'espace de cinq ans, déclaré deux fois la guerre. Le début et le développement des affaires de Cilicie sont particulièrement suggestifs à cet égard. On connaît le prélude des événements d'Adana, caractérisé par une campagne de presse d'abord timide, puis s'enflant peu à peu, au fur et à mesure que le parti nationaliste constatait que les nécessités rhénanes nous empêchaient de réagir comme il convenait. Les kémalistes nous prennent d'abord à parti dans leurs journaux, à propos de la question arménienne, de la légion créée par nos soins et de l'occupation de Marach, Aïntab et Ourfa. Passant ensuite des écrits aux actes, ils expulsent nos officiers commissaires des gares de Caraman, Eregli et Ouloukichia, puis marquent un temps d'arrêt afin de savoir quelle sera la sanction d'une aussi flagrante violation de l'armistice. De plus en plus enhardis par l'impunité, ils prennent les armes et, au lieu d'expulser nos officiers, attaquent nos détachements ; l'insurrection de Cilicie est déclenchée.

Telle a été la genèse du mouvement sur notre front. Le prétexte de la révolte fut la question arménienne. Les horreurs dont les musulmans des plaines d'Adana étaient victimes de la part des maudits rayas emplissaient chaque jour des colonnes entières des journaux d'Asie mineure. Or, les excès commis par les Arméniens ayant été énergiquement réprimés, les meneurs expulsés et la légion dissoute, le parti nationaliste n'avait plus de motif pour nous attaquer. Pourtant, Mustapha Kemal persévéra dans son attitude hostile et continua à diriger contre le front de Cilicie ses soldats et bachi. Persistant dans notre politique de modération, nous décidions cependant de rétablir peu à peu le régime ottoman en Cilicie et le vali d'Adana reprenait ses fonctions. Bien mieux [sic], par le traité de Sèvres, la France faisait savoir officiellement qu'elle se désintéressait de la Cilicie et en faisait remise à la Turquie.

Les limites nord de la Syrie donnaient, à peu de chose près, satisfaction aux revendications territoriales des Touraniens.

Il n'était pas possible de témoigner d'une façon plus tangible notre modération et notre désir d'accommodement. Néanmoins le leader nationaliste s'est refusé jusqu'à présent à conclure un accord loyal et durable et à exécuter ses engagements. L'Orient ne connaît que le langage de la force. Les personnages politiques turcs, vraiment sincères, le reconnaissent eux-mêmes ; hors de ce principe, dont notre sentimentalité d'Occidentaux doit s'accommoder, il ne paraît guère y avoir de salut. Quelle que soit donc la sympathie naturelle qui porte le Français vers un peuple bon et chevaleresque, on ne saurait oublier les événements de 1914 et ceux plus graves encore, parce que davantage prémédités, de 1920. Les attaques contre nos troupes en Cilicie furent sans excuse comme elles furent sans objet [sic], et les incidents graves, tel que le guet-apens d'Ourfa, ne sauraient être oubliés.

Au Caucase, Ulrich Raucher [Rauscher, proche du social-démocrate Philipp Scheidemann], le représentant allemand à Tiflis et ses collaborateurs Anders et von Druffel sont en liaison étroite avec les délégués kémalistes et prodiguent aux nationalistes leurs conseils et leurs directives [sic].

Sur l'Euphrate, comme sur le Rhin, l'Allemagne ne montre pas l'intention sincère de désarmer. En 1914, elle s'appuyait en Turquie sur le régime unioniste ; en 1921, elle prend comme auxiliaire le parti nationaliste composé des mêmes hommes. Les événements se succèdent la situation orientale ne varie pas. Au lendemain de l'entrée des Alliés à Constantinople, on aimait à se persuader que la Turquie avait été poussée à la guerre malgré elle par le triumvirat Enver Talaat Djemal et qu'elle n'avait obéi qu'à contre-coeur aux ordres de ses leaders. Ce fut le thème sur lequel ses hommes d'Etat brodèrent leur plaidoyer devant l'aréopage des Alliés en 1919.

Or, actuellement, la quasi-totalité de la classe intellectuelle est pour Mustapha Kemal, lequel est en hostilités ouvertes avec les Français et les Anglais ; l'éloge de Talaat, condamné pourtant à mort par le gouvernement régulier de Constantinople, a été fait officiellement dans les mosquées de Stamboul [non contrôlée par les kémalistes]. Le pays est présentement, cela n'est d'ailleurs pas surprenant, avec ceux qui veulent le délivrer de la tutelle étrangère sous toutes ses formes ; les déclarations ententophiles de ses représentants ne sauraient donner le change sur l'état d'esprit véritable qui règne dans les milieux osmanIis.

Un tel résultat doit être apprécié sans passion comme sans rancune. Trop souvent, des polémiques stériles entre philhellènes et turcophiles sont venues empêcher l'opinion publique d'apprécier les faits avec une saine objectivité.

On dirait que l'Asie, cette terre des haines brûlantes, apporte, par contagion, à tous ceux qui s'occupent d'elle, un peu de l'esprit de passion de ses habitants ; le sens de la mesure, cette qualité si française, a été parfois perdu de vue par certains écrivains quand ils ont plaidé la cause turque ou se sont déclarés en faveur de la Grèce.

On a abusé des réminiscences classiques du Parthénon et de l'Acropole, d'une part, des relations de Suleyman avec François Ier de l'autre. Or, après les sacrifices immenses de la guerre, il paraît nécessaire de moins oublier les règles un peu terre à terre de l'intérêt et de négliger les formules toutes faites et d'une utilité médiocre.

Les gazettes d'Angora, qui nous critiquent parfois avec une extrême âpreté, ne se font pas faute de faire observer que depuis un siècle les relations franco-turques ont été obscurcies par de gros nuages, qu'Aboukir, Navarin, les expéditions de Morée et de Syrie, l'affaire de Mehemet Ali et la guerre de 1914 constituent un lourd passif qui l'emporte de beaucoup sur l'actif des alliances et de la guerre de Crimée.

La politique orientale des différents Etats évolue constamment : la meilleure preuve en est fournie par les événements d'Egypte en 1840. A cette époque, les rôles de la France et de la Grande-Bretagne étaient exactement l'inverse de ceux d'aujourd'hui. Le panarabisme d'alors trouvait ses défenseurs, non pas à Londres, mais à Paris, et les victoires du vice-roi à Homs, Konia et Brousse, oeuvres du colonel Sèves et de ses adjoints, étaient fêtées comme de vrais succès français." (p. 53-55)


"L'accord d'Angora et les divergences franco-anglaises", L'Europe nouvelle, 4e année, n° 48, 26 novembre 1921 :

"2° Le point de vue français

« Assurant aux Arméniens de Cilicie des garanties que ceux-ci ont acceptées, la France a de gros atouts dans son jeu pour répondre à la principale objection britannique. »


La France a répondu à la note britannique sur l'accord d'Angora. Cette réponse fut remise, sous la forme d'un long mémoire d'une vingtaine de pages, le 18 novembre dernier, par notre chargé d'affaires M. de Montille à Sir Eyre Crowe, sous-secrétaire d'Etat.

Sans préjuger de ce que contiennent les explications françaises, nous savons cependant qu'elles s'étendent surtout sur la question des minorités. On devait s'y attendre ; car cette question est incontestablement le point principal de l'argumentation britannique. C'est elle qui semble également avoir eu la plus grande répercussion mondiale ; surtout depuis que M. O'Connor lui a donné, à la Chambre des Communes, la publicité de son éloquence.

M. O'Connor nous accusa un peu vite d'abandonner les minorités chrétiennes de Cilicie aux rancunes de leurs ennemis héréditaires ! Le nom même qu'il porte aurait peut-être dû lui rappeler que la France mit toujours son honneur et sa gloire à assurer partout la protection des faibles. Sans quitter la Cilicie, ne le fîmes-nous pas en 1919 en désarmant les indésirables de la légion arménienne qui venaient d'incendier les quartiers musulmans de la ville d'Adana ? Et plus tard, dans la presqu'île d'Ismid, sans nos officiers, sans nos soldats, que seraient devenues les populations ottomanes au moment de l'avance victorieuse des Constantiniens ? Sans acrimonie, mais avec le haut souci d'une impartialité absolue, ce sont là des faits qu'il n'est point inutile de rappeler, afin qu'on sache que les violences regrettables ne sont tout de même pas toutes à l'actif des Turcs, dans ces malheureuses contrées du Proche Orient où les haines de races atteignent une acuité que notre Europe Occidentale n'a jamais connue, même aux heures les plus convulsées de son histoire !

Protectrice habituelle des minorités, il eût été  pour le moins assez étrange que la France n'ait point songé aux Arméniens de Cilicie. Heureusement, il n'en est rien ; toutes les précautions sont prises et, sur ce point comme sur tous les autres, le Quai d'Orsay est supérieurement armé pour répondre aux questions du Foreign Office.

Les articles 5 et 6 de l'accord franco-kémaliste sont ainsi conçus :

« ART. 5. — Une amnistie plénière sera accordée par les deux parties contractantes dans les régions évacuées dès leur prise de possession. »

« ART. 6. — Le gouvernement de la Grande Assemblée Générale de Turquie déclare que les droits des minorités solennellement reconnus dans le Pacte national seront confirmés par lui sur la même base que celle établie par les conventions conclues à ce sujet entre les puissances de l'Entente, leurs adversaires et certains de leurs alliés. »


Par l'article 5, les Turcs renoncent donc à tout prétexte de violence. Quant à l'article 6, pouvait-on vraiment leur demander plus qu'aux jeunes gouvernements des Balkans ou des bords de la Vistule ?

D'ailleurs, si la France évacue la Cilicie, en y reconnaissant elle-même, avec sa loyauté habituelle, ce qu'un plébiscite eût sans aucun doute confirmé, si la Cilicie avait été soumise à la pierre de touche d'un plébiscite, il n'est dit nulle part qu'elle y renonce à ses droits, à ses devoirs séculaires de protection des chrétiens.

La preuve qu'elle n'entendait point s'en dessaisir, c'est que le Haut Commissariat de Syrie faisait effectuer, par le deuxième bureau de son Etat-Major, pendant les derniers mois de 1920, et cela en vue d'une rétrocession à la Turquie déjà prévue, une enquête à la suite de laquelle on pouvait établir les conditions dans lesquelles il serait possible d'y procéder. A la suite de cette enquête établissant un pourcentage ethnique incontestablement favorable aux musulmans d'origine ottomane, les Arméniens auraient eux-mêmes accepté le principe des garanties suivantes :

1° Evacuation graduelle des garnisons françaises automatiquement remplacées par des troupes, kémalistes régulières ;

2° Gendarmerie encadrée par des officiers français ;

3° Présence de consuls français dans les villes importantes ;

4° Maintien en place des fonctionnaires actuels.


L'accord d'Angora ne contient aucune clause qui soit contraire à l'un quelconque de ces quatre points.

Les articles 3 et 4 garantissent le principe de l'évacuation graduelle dont la Commission mixte prévue à l'article 8 étudie présentement les modalités.

Pour les cadres français de la gendarmerie ottomane, ils ont été acceptés lors de la signature du Traité de Sèvres auquel les kémalistes ne font pas d'objections sur ce point particulier.

La question des consuls sera résolue d'une façon pour ainsi dire automatique par le retour à l'état de paix. Sa solution rapide est d'ailleurs rendue nécessaire par le désir exprimé dans la lettre de Yousouf Kemal bey au sujet de la reprise rapide des relations commerciales.

Quant au maintien des fonctionnaires, il ne semble pas que cela puisse soulever la moindre difficulté. En tous les cas, la récente nomination de Muheddine Pacha comme vali prouve une bonne volonté évidente de la part de la Grande Assemblée d'Angora. La présence de ce personnage et celle de M. Franklin-Bouillon, dont on annonce le départ pour Adana, suffiront sans doute à calmer toutes les inquiétudes.

On le voit, nous avons de gros atouts dans notre jeu pour répondre à la principale des objections du gouvernement britannique. Et maintenant quel accueil faut-il faire aux bruits qui courent dans certains milieux diplomatiques touchant de près au Foreign Office, bruits d'après lesquels la question pourrait bien prendre une autre tournure à la suite d'un événement extérieur sur lequel on fait grand mystère ? Intervention américaine escomptée par Downing Street à la suite des récentes démarches de M. Balfour ? Intervention diplomatique de l'Entente en vue du règlement du conflit gréco-turc et, par conséquent, élaboration d'un nouveau statut politique pour le Proche Orient ? Signature de l'accord italo-kémaliste que M. Gutesi est en train de négocier en ce moment ? En tous les cas, la France peut attendre avec calme ; l'honneur lui reste acquis d'avoir été la première à se montrer lasse de ruines et lasse de sang et à vouloir faire refleurir en Asie Mineure les rameaux de l'olivier sacré.

Paul BRUZON." (p. 1524-1525)


"Le soldat syrien", Le Correspondant, 96e année, n° 1488, 25 septembre 1924 :

"L'accord d'Angora a enlevé la Cilicie à la France, mais le mandat syrien lui reste en vertu de la paix. Cette charge l'astreint à ériger en Syrie des Etats autonomes, sinon souverains, c'est-à-dire à leur assurer non seulement l'existence, mais les moyens de la perpétuer et de la défendre, puisque nul Etat n'a pu subsister jusqu'ici sans armée.

Si la France s'efforce de nouveau de créer le soldat syrien, ce n'est donc pas pour grossir ses contingents d'outre-mer (...).

Appliquant avec une loyauté et un désintéressement trop souvent méconnus la maxime sic vos non vobis, elle s'attache avant tout à trouver en Syrie même les futurs soutiens de la confédération syrienne, à les former, à les instruire, tentative sans précédents et sans imitateurs, d'une complexité et d'une difficulté sans exemple. De sa réussite dépendra l'avenir même d'une Syrie indépendante, laissée à ses propres forces, si la France en vient un jour à considérer sa mission tutélaire comme terminée.

L'intérêt politique du problème est immense pour qui ne veut pas ignorer l'interdépendance des questions musulmanes. Nous n'avons pas à nous y arrêter. Mais son intérêt militaire n'est pas moindre et vaut un examen détaillé. Il présente dès l'abord deux difficultés particulières, que nous n'avons jamais rencontrées ailleurs au même degré.

L'Oriental, et surtout le Levantin, ne voit dans le pouvoir que l'arme de ses propres vengeances, et non l'instrument de la justice égale pour tous. Or le premier et le continuel devoir de la France pacificatrice et organisatrice, c'était de rester au-dessus de la mêlée des races, des religions et des appétits qui se donnaient libre jeu depuis la chute de la domination turque.

Dans nul autre pays, la matière première ne s'était révélée aussi ingrate.
Nous avions affaire à des gens hostiles à notre intervention les Turcs ; ou étrangers à toute discipline les Arméniens — ou réfractaires jusqu'ici à toute domination les Alaouites ; ou, enfin, aussi peu guerriers qu'il est possible les Syriens proprement dits.

Pour faire un soldat du Syrien, et particulièrement du Syrien des villes, il fallait partir de zéro. Aucune disposition, aucune tradition, aucune velléité militaire chez lui.

Les bases du problème étant ainsi posées, on verra quelles laborieuses étapes ont conduit aux résultats atteints aujourd'hui et quelles espérances ces résultats semblent autoriser.

1° La légion d'Orient, « mère » des troupes syriennes actuelles, est née le 26 novembre 1916. Destinée à combattre la Turquie, elle fut organisée à Chypre par le lieutenant-colonel Romieu. On comptait pour la former sur deux sources principales de recrutement les Maronites, protégés français, et les Arméniens, qui avaient une patrie à reconquérir. Aux émigrés de ces deux nationalités revenus d'Amérique se joignirent des éléments fort hétérogènes : Arméniens du Djebel-Moussa, « Alaouites de la région d'Alexandrette, anciens soldats turcs faits prisonniers et recrutés dans les camps d'Egypte, Arabes réfugiés envoyés d'un peu partout par leurs comités », enfin, après la prise de Damas, miséreux provenant en majeure partie de l'armée ottomane. Pour dresser et faire marcher ce ramassis, des cadres beaucoup trop nombreux et provenant soit de l'armée métropolitaine, soit d'Arméniens et de Levantins engagés à la légion étrangère en 1914.

Syriens et Arméniens étaient constitués en unités séparées et, à l'origine, le recrutement syrien fournit beaucoup moins de volontaires que le recrutement arménien. A la campagne de Palestine prirent part deux bataillons arméniens et une seule compagnie syrienne, qui reçurent le baptême du feu à la bataille décisive de Rafat (19 septembre 1918). Les Arméniens s'y comportèrent fort honorablement.

2° Peu après l'entrée des Alliés à Beyrouth, la légion d'Orient fut scindée en légion syrienne et légion arménienne. Celle-ci avait vu le nombre de ses volontaires monter rapidement, trop rapidement. Il y en eut un moment plus de 4 000 présents au corps, formant quatre bataillons et une compagnie du génie. Employée par nécessité, faute de troupes françaises, en Cilicie, la légion arménienne y provoqua de nombreux incidents, la plupart tragiques. C'était une troupe de combat ; ce n'était en aucune manière une troupe d'occupation. Aussi se décida-t-on à arrêter son recrutement. Elle disparut par extinction ou licenciement à la fin de 1920, au grand soulagement du commandement et sans avoir justifié les espoirs que ses débuts au feu avaient fait naître.

Reconnaissons cependant à l'Arménien certaines qualités militaires  : il est très intelligent, il est brave (sauf le mercanti des villes, aussi craintif et aussi mou que le Syrien). Lorsqu'il combat pour la défense immédiate de ses foyers (les exemples de Hadjine et d'Aïntab le prouvent), son énergie, sa ténacité, son ingéniosité sont dignes d'éloges. Il est très patriote. Mais son patriotisme est d'ordre essentiellement vindicatif. Si on lui donne des armes, il juge que c'est afin de massacrer les Turcs, et, pourvu qu'il se trouve en force, il égale en cruauté ses persécuteurs. En outre, comme tous les peuples longtemps opprimés, il a pris l'horreur de l'autorité et de la discipline. Les modes d'action collective qui lui paraissent normaux, c'est la société secrète, c'est la conspiration. Il est, qu'on nous passe le mot, foncièrement « comitard ». Les officiers français de la légion arménienne ne toléraient de la part de leurs légionnaires ni représailles, ni reprises individuelles. Il n'en fallut pas plus pour susciter et multiplier rancunes et calomnies. Tel gradé d'origine arménienne, qui pendant la campagne de France, dans un régiment français, s'était montré parfaitement correct et discipliné, reprenait à vue d'oeil, au contact de ses compatriotes, cet esprit de mécontentement chronique, de réclamation, de vengeance, qui, joint à un amour du lucre excessif, masque les beaux côtés du caractère arménien, trop souvent méconnus. Il est équitable de les mettre en lumière.

3° Après cette digression que nous ne croyons pas superflue, arrivons à la légion syrienne. Si la légion arménienne s'était montrée encombrante, la légion syrienne se montra longtemps inutile et pendant bien longtemps fut considérée comme une non-valeur." (p. 865-868)


Voir également : La Légion arménienne, une force supplétive encombrante pour la politique française en Méditerranée orientale

Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français

Les constatations d'Adrien Léger sur les Arméniens en Cilicie

Le mandat français en Cilicie, la Légion arménienne, les accords franco-turcs et l'évacuation des Arméniens

L'émigration des Arméniens de Cilicie (1921)

Aristide Briand : "On a essayé d'exciter contre nous les Arméniens de Cilicie"

Le lieutenant-colonel Sarrou : "Les chrétiens de Cilicie, Arméniens et Grecs, ont abandonné malgré nos conseils, leur pays."