mercredi 22 avril 2015

"Génocide arménien" : le politiste Gaïdz Minassian reprend mot à mot la thèse des nationalistes arméniens (à peine renouvelée en 50 ans)

"Génocide des Arméniens : le travail salutaire des historiens

LE MONDE | 03.04.2015 à 11h45 | Par Gaïdz Minassian

Au moment où l'Arménie s'apprête à célébrer le centenaire du génocide des Arméniens, et alors que la Turquie nie toute responsabilité dans cette tragédie, l'événement est inédit. Pour la première fois, un colloque a réuni des historiens turcs, arméniens, européens et américains, du 25 au 28 mars à Paris, à l'initiative du conseil scientifique international pour l'étude de ce génocide. « Nous avons répondu à l'injonction du président turc, M. Erdogan. Nous avons créé une commission d'historiens sur le génocide des Arméniens », a ironiquement lancé le chercheur français Raymond Kevorkian."

Source : http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/04/03/genocide-des-armeniens-le-travail-salutaire-des-historiens_4609222_3232.html

—> En tant qu'ancien conservateur de la bibliothèque Nubar, M. Kévorkian est très proche (sinon membre) du parti nationaliste arménien Ramkavar (un des trois comités nationalistes/terroristes arméniens créés... à la fin du XIXe siècle, quelle modernité). Il est donc plus approprié de présenter M. Kévorkian comme un "représentant de l'historiographie paléo-nationaliste arménienne en France", ce qui n'est pas lui faire insulte.

D'ailleurs, M. Kévorkian est critiqué par Hilmar Kaiser pour son interprétation orientée et erronée du rôle de Djemal Pacha en Syrie.


Amalgame entre Jeunes-Turcs et nazis, entre Arméniens et Juifs :

Gaïdz Minassian écrit : "Ils ont établi la forte parenté entre les idéologies au pouvoir en Turquie lors de la première guerre mondiale et dans l'Allemagne nazie lors de la seconde."

—> "Parenté" tellement "forte", qu'elle est contestée par les historiens ayant travaillé (eux) sur les archives ottomanes :

"Il faut arrêter de penser le CUP comme une sorte de parti monolithique. La recherche sur les Arméniens au cours de la Première guerre mondiale a eu tendance à essayer de créer l'impression d'une Turquie qui était comme une petite version de l'Allemagne nazie, avec un unique parti et des pauvres SS nommés Teskilat'i Mahsusa [Organisation Spéciale]. Je pense que c'est totalement faux. On doit étudier le cas turco-arménien à part. Oui, il y avait certaines personnes dans le CUP inspirées par des positivistes européens, qui étaient en partie racistes mais je pense que ce n'était pas la ligne générale du parti. Ce fait que le racisme n'était pas le motif conduisant la politique arménienne est tout à fait clair parce que si vous le comparez au racisme allemand, vous ne pouvez pas expliquer la survie de dizaines de milliers de femmes et d'enfants arméniens dans des maisons musulmanes, même dans les orphelinats du gouvernement. Cela aurait été complètement impossible si le gouvernement avait été inspiré par un type de racisme allemand. (...)

Les gens aiment comparer les Jeunes Turcs et la Turquie à l'Allemagne nazie, mais ce n'est pas une comparaison ; ils égalisent tout cela. Une comparaison doit aussi souligner les différences fondamentales." (Hilmar Kaiser, cité dans "Historian challenges politically motivated 1915 arguments", Todayszaman.com, 22 mars 2009)

"Our understanding of the Armenian Genocide has been influenced by partisan scholarship because a number of academic institutions and political parties in Armenian communities, such as in the United States or Great Britain, have nurtured a prosecutorial approach to the subject. Consequently, some important elements of the events of 1915 have been distorted. The main thrust of the prosecutorial approach has been the assertion that the genocide of Armenians was executed with the thoroughness of the Nazi Holocaust, and that all Turks and Kurds were involved in the genocidal process. This approach is best exemplified by Vahakn Dadrian's The History of the Armenian Genocide : Ethnic Conflict from the Balkans to Anatolia to the Caucasus. (...)

The Armenian Genocide is not the same as the Holocaust. The Young Turks did not have the apparatus to carry out a genocide on par with the Holocaust. It is also a fact that many Ottoman officials, including governors, sub-governors, military personnel, police chiefs, and gendarmes saved thousands of Armenians during the Genocide. Most Armenians from the province of Adana, for example, were not killed. This very basic fact is elided in the works of prominent Armenian historians. There are other examples too. The "Holocaust model" of the Armenian Genocide is fundamentally flawed." (Ara Sarafian, "Study the Armenian Genocide with confidence, Ara Sarafian suggests", Reporter.am, 18 décembre 2008)


Social-darwinisme et idéologie raciste :

G. Minassian écrit : "Dans les deux cas, la logique meurtrière du darwinisme social, ce processus de sélection de l'espèce humaine en vue de forger des identités nationales débarrassées des « microbes arméniens et juifs », selon l'expression des théoriciens du crime, a servi de justification à l'entreprise génocidaire."

—> Hilmar Kaiser, Fuat Dündar et Fikret Adanır sont tous trois des partisans du qualificatif de génocide, et ils ont pourtant des conclusions sensiblement différentes :

"Bekir Sami's opposition to CUP policy is remarkable as he entertained racist perceptions of Armenians calling them 'microbes.' It has to be emphasised that in general, the correspondence between central and provincial authorities does not suggest that racism had been a prominent ideological motive for the deportations. While racist thinking was not unknown in 1915, it did not signify that racist thoughts and anti-Armenian atrocities were necessarily linked. On the contrary, a man who entertained racist notions at times stood up against the central authorities and pleaded for Armenians. Bekir Sami was probably a racist ; he was, however, not willing to engage in acts of genocide." (Hilmar Kaiser, "Regional Resistance to Central Government Policies : Ahmed Djemal Pasha, the Governors of Aleppo, and Armenian Deportees in the Spring and Summer of 1915", Journal of Genocide Research, volume 12, n° 3-4, septembre-décembre 2010, p. 208)

"Pour les Jeunes-Turcs, le danger n'était pas l'arménité mais les déséquilibres démographiques. C'est pourquoi je défends que la politique de turquification du CUP était - avant tout - une opération statistique et mathématique. L'arménophobie s'est développée non pas avant mais après le massacre. Le nationalisme turc ne précède pas le nationalisme arménien." (Fuat Dündar, entretien avec François Georgeon, L'Histoire, n° 341, avril 2009, p. 20)

"(...) Fikret Adanır, a leading historian of Ottoman Macedonia, calls the events genocide, but also argues that the Turkish state should never recognize the events of 1915 as genocide since they were not genocide in legal terms. He occasionally uses the term, but also argues that there was neither intent nor an ideology to destroy the Armenians communities." (Hakan Yavuz, "Contours of Scholarship on Armenian-Turkish Relations", Middle East Critique, volume 20, n° 3, automne 2011, p. 246)


Rwanda :

G. Minassian écrit : "D’autre part, il existe aux deux extrémités du XXe siècle une forte similitude dans le mode opératoire utilisé par les bourreaux des Arméniens et ceux des Tutsi au Rwanda. Ces deux crimes contre l’humanité ont été perpétrés hors d’Europe, à l’intérieur d’espaces ruraux où vivaient des populations paysannes, massacrées dans un temps record à l’aide d’instruments rudimentaires."

—> Parallèle "intéressant" : la thèse de la planification de ces massacres (bien plus massifs que ceux d'Anatolie orientale) par le pouvoir central de Kigali a été battue en brèche par Bernard Lugan et Pierre Péan.


Femme arménienne :

G. Minassian écrit : "Les spécialistes des genocide studies, comme le sociologue Hamit Bozarslan ou l'anthropologue Ayşe Gül Altinay, ont aussi souligné la place que la femme arménienne a occupée dans le plan d'extermination conçu par le régime jeune-turc. Il ne suffisait pas de séparer les hommes, voués aux massacres instantanés, des femmes et des enfants destinés aux ravages des déportations dans le désert. Il ne suffisait pas d'annihiler une vieille civilisation installée depuis la Haute Antiquité. Il fallait aussi détruire le pivot de son modèle matriarcal : la femme. En détruisant ou en déshumanisant celle-ci par tous les moyens : conversions forcées, enlèvements, prostitution…, c'est toute la structure familiale arménienne que l'on a cherché à effacer."

—> M. Bozarslan est un nationaliste kurde, qui a tout intérêt à insister sur la "barbarie turque" pour nouer des alliances avec d'autres nationalistes anti-turcs et faire pleurer dans les "chaumières" occidentales. C'est pourquoi il ne s'appesantira pas sur ceci :

"Les conditions d'existence de la paysannerie arménienne deviennent rapidement insupportables. Les raya arméniens désarmés et inorganisés, alors que les Kurdes sont armés et organisés en chefferies, pour qui le pillage est une activité économique virile, se voient enlever leurs terres, leurs troupeaux, leurs femmes, leurs filles, et jusqu'à la vie même. Ils se voient imposer la pratique du hafir (achat de la protection de telle ou telle tribu kurde) qui ne les protège en rien et vient s'ajouter au pillage anarchique dont ils sont victimes. Dès les années 70, les Archives du Patriarcat de Constantinople voient s'amonceler les pétitions villageoises où sont dénoncées l'insécurité des biens et des personnes, les exactions sexuelles, etc. Cf. A. Beylerian, op. cit.

Cela explique la véritable psychose de haine contre les Kurdes qui s'empare des Arméniens au début du mouvement révolutionnaire. «... jusqu'à aujourd'hui [1909] je me souviens de l'effet immense et de la colère que soulevaient parmi nous les exactions kurdes contre les Arméniens. Les reportages sur l'Arménie turque dans notre presse, les descriptions des barbaries commises, les pillages et les meurtres, l'enlèvement des vierges, le viol des femmes provoquaient dans le Caucase colère et émotion extrêmes. » Cf. St. Stépanian, « Mémoires, » in Divan..., op. cit. Le désir de vengeance anime la première génération de ces révolutionnaires, mais aussi le sentiment que la « critique des armes » obligera le Kurde au respect et rendra au paysan arménien asservi, sa dignité, Les faits rapportés ici sont exacts. Par exemple, la malheureuse expédition Gougounian s'était soldée par le meurtre gratuit de quelques pauvres bergers kurdes." (Anahide Ter Minassian, "Le mouvement révolutionnaire arménien, 1890-1903", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 14, n° 4, 1973, p. 571, note 20)

"Au printemps 1889, dans la région de Muş, en Anatolie orientale, le chef d'une puissante tribu kurde, Musa bey, se livre à des violences contre des villages arméniens, où il enlève et séquestre une jeune fille arménienne avant de la convertir de force à l'islam. Attaques contre des villages, granges incendiées, rapts de femmes, conversions. Tout cela fait partie du quotidien dans cette Anatolie orientale marquée par ce type de violences depuis longtemps." (François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003, p. 257)

"Certains Caucasiens, comme les Tcherkesses, ont posé des problèmes à cause de leur organisation tribale. Beaucoup de désordres et de violences (conflits de voisinage, rapts, viols, etc.) en Anatolie sont dus à leur présence. Ils sont entrés en conflit avec les Arméniens qui avaient déjà des rapports difficiles avec les Kurdes. Tout cela a compliqué le vivre-ensemble de l'Empire ottoman et accentué sa multi-nationalité et sa multi-culturalité.

Une partie des violences auxquelles on assiste à la fin de l'empire sont liées à cette peur, à l'expérience dramatique des muhadjir." (François Georgeon, entretien avec Huguette Meunier, Les Collections de l'Histoire, n° 45, octobre 2009, p. 57)

"Un règlement relatif à l'application des mesures de transfert [des Arméniens] fut également préparé. Nous en donnons ci-dessous les articles 21 et 22, d'après le texte qu'on trouve dans les archives britanniques. (Nous reviendrons sur cette question en parlant plus loin de la chasse aux coupables.) Le texte complet de ce règlement figure dans l'ouvrage de Salahi Sonyel, Shocking new documents, Londres, 1975 (EO. 371/9158 E. 5523).

"Article 21: Si ceux qui émigrent sont attaqués, que ce soit dans les camps ou en cours de voyage, les agresseurs seront immédiatement arrêtés et déférés à la cour martiale.

"Article 22: Ceux qui accepteront des cadeaux ou des pots-de-vin de la part des émigrants ou qui violeront des femmes en usant de promesses ou de menaces, ou qui auront avec ces femmes des relations illégitimes, seront directement suspendus de leurs fonctions et déférés à la cour martiale où ils encoureront de lourdes peines."" (Kâmuran Gürün, Le Dossier arménien, Paris, Triangle, 1984, p. 253)

"Turks, Kurds, Arabs, or Greeks were interested in taking in Armenian women or children as additional workers – in times of a severe labor shortage (especially in agriculture) due to military conscription – and for sex." (Christian Gerlach, Extremely Violent Societies : Mass Violence in the Twentieth-Century World, New York, Cambridge University Press, 2010, p. 110)


Principe de l'égalité dans l'Empire ottoman :


G. Minassian écrit : "M. Bozarslan va plus loin lorsqu'il affirme que « la coexistence entre les communautés ottomanes exigeait d'une part que les non-musulmans acceptent leurs conditions de soumis et ne cherchent pas à obtenir l'égalité avec les musulmans, et que d'autre part soient respectées trois frontières séparant les communautés entre elles : le “corps de la femme” en tant qu'il est garant de la reproduction du groupe dans la durée, le lieu du culte en tant qu'il garantit son existence par la caution de l'au-delà, et les cimetières en ce qu'ils l'ancrent dans la terre, lui apportant une profondeur historique. Or, durant les massacres hamidiens, et plus encore pendant le génocide, ces trois frontières ont été délibérément violées »."

—> Les réformes importantes accomplies par les sultans et les Jeunes-Turcs, en matière d'égalité des droits, sont donc passées à la trappe, parce qu'un nationaliste kurde veut oblitérer l'histoire pour la conformer à ses postulats idéologiques discutables.

"Les Ottomans abolirent les statuts de discrimination confessionnelle par une série de réformes fiscales et civiques, les Tanzimat de 1839 et 1856. Par un paradoxe symétrique de celui qui avait restauré la chrétienté sous le pouvoir de l'islam, elles annonçaient la laïcité qui évincera définitivement la chrétienté au XXe siècle.

Les Tanzimat furent couronnées par l'ottomanisme, doctrine pour la première fois anislamique, laïque, sinon anti-islamique, qui inspira la constitution de 1876, à la longévité assez brève. Celle-ci devait établir une monarchie limitée dont tous les sujets seraient considérés « ottomans, quelle que soit leur religion ou leur croyance ». L'égalité aurait pu susciter la convergence des comportements, peut-être même celle des démographies.

Tout autre fut l'effet des Tanzimat. Les minoritaires bénéficièrent, sans commune mesure avec leur proportion réelle dans la population, de l'explosion de la bureaucratie dont les effectifs centuplèrent presque. La sécularisation de la justice resta lettre morte et celle de l'éducation se traduisit, dans les faits, par la montée fulgurante des écoles chrétiennes, tolérées, voire encouragées par les hommes des Tanzimat. En revanche, l'astreinte au service militaire continua à peser sur les seuls musulmans, les minoritaires ayant accepté avec empressement l'échange de l'ancienne jizya conte le badal askari (rachat du service militaire), dont les montants coïncidaient. Enfin, la nouvelle administration provinciale tomba sous la tutelle d'assemblées générales, dans lesquelles les non-musulmans se voyaient à parité avec les élus musulmans, c'est-à-dire surreprésentés. La mesure n'était pas neutre pour la démographie, car ces assemblées décidaient de la gestion et des équipements locaux : de la santé à la culture, elles modifiaient tout ce qui accélère une transition. Sans amarrer plus solidement les minoritaires à l'empire, les Tanzimat contribuèrent à renforcer leur dynamisme démographique. Les recensements du XIXe siècle le prouvent." (Youssef Courbage et Philippe Fargues, Chrétiens et Juifs dans l'Islam arabe et turc, Paris, Payot & Rivages, 1996, p. 213-214)

"Après la « révolution jeune-turque », l'Ecole militaire de Harbiye fut ouverte aux élèves non-musulmans en 1910. En 1912, les premiers officiers non-musulmans furent promus à l'issue du nouveau cursus de deux ans. Sur 394 officiers, il y avait 3 Grecs, 4 Arméniens et un Israélite. L'un des Grecs était classé parmi les seize premiers, auxquels le sultan remit en cadeau une montre en or. Le sultan, le prince héritier, le ministre et les hautes autorités militaires assistaient à la cérémonie ainsi que le patriarche œcuménique, le grand rabbin et les représentants de l'exarque bulgare et du patriarche arménien. La formule du serment était la suivante :

« Sur terre, sur mer, et dans l'air, je serai toujours fidèle à mon souverain et à ma patrie. Je respecterai toujours et en toute occasion la constitution et les lois militaires. L'honneur et la gloire militaire seront pour moi plus précieux que ma propre existence. Je n'épargnerai rien, même ma vie, pour défendre ma patrie. »

Les musulmans dirent « vallâhi bi-Allâhi » sur le Coran, les chrétiens prêtèrent serment sur l'Evangile et les Israélites sur le Talmud." (Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 70-71)


Massacres "hamidiens" :

G. Minassian écrit : "Les récents travaux du chercheur turc Taner Akçam explorent le lien entre le génocide de 1915 et les massacres préalables de 250 000 Arméniens entre 1894-1896. « Le génocide n'est pas un fait, martèle-t-il, c'est un processus. » "

—> Le sociologue Taner Akçam est un faussaire de l'histoire, démasqué à plusieurs reprises, y compris par les historiens "libéraux" turcs les plus en vue. Ulcéré d'être de plus en plus critiqué pour ses manipulations impudentes, M. Akçam a même attaqué Fuat Dündar sous le prétexte qu'il reprendrait des "arguments négationnistes de l'Etat turc" [sic] (cf. Taner Akçam, The Young Turks' Crime against Humanity : The Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire, Princeton, Princeton University Press, 2012, p. 243, note 56).

Ensuite, les massacres dits "hamidiens" (l'implication personnelle d'Abdülhamit II n'est pas prouvée) n'ont pas fait 250.000 morts.

"En 1895-96, les Arméniens sont victimes d'une série de pogroms sanglants : qu'ils aient été orchestrés, en réponse à l'émergence du nationalisme arménien, par le pouvoir central ou non, il reste que les notables et dignitaires locaux ont lancé les foules contre les quartiers arméniens. Au total, les estimations varient entre 30 à 100 000 victimes du côté arménien." (François Georgeon, "Aux antipodes de l'Etat-nation : le monde pluriel des Ottomans", Confluences Méditerranée, n° 73, 2010/2, p. 28)


Ingéniérie démographique et "continuité" entre les régimes hamidien et jeune-turc :

G. Minassian poursuit : "Son origine remonte à l'issue de la guerre russo-ottomane de 1877-1878, lorsque, vaincu par les armées russes, le pouvoir d'Abdul Hamid II a tout fait pour réduire la population arménienne des provinces orientales de l'Empire, afin d'en changer la carte démographique et repousser la menace d'un démembrement par les puissances européennes. Cette ingénierie démographique constitue le fil conducteur des régimes hamidien et unioniste dans cet Empire ottoman en déclin."

—> Allégations sans le moindre fondement :

"A la lumière de ce qui vient d'être dit, il serait assez erroné de supposer que ce qui s'est passé en Anatolie pendant la Première Guerre mondiale se produisit "dans un continuum défini de politique génocidaire" depuis Abdul Hamid jusqu'aux Jeunes-Turcs, visant à l'extermination de la population arménienne, comme on l'a souvent affirmé." (Fikret Adanır, "Le génocide arménien ? Une réévaluation", in L'actualité du génocide des Arméniens, Créteil, Edipol, 1999, p. 414)

"Depuis le début du XIXe siècle, il y a eu un certain nombre de révoltes dans l'Empire ottoman. Dans leur répression, il n'a jamais été question de s'en prendre à une nation dans son ensemble, par exemple à tous les Bulgares, à tous les Arméniens. Prenons le cas de la révolte d'Ilinden en Macédoine en 1903. Abdülhamid y répond par des mesures militaires, mais jamais il ne donne le droit à ses armées de s'en prendre à un groupe tout entier. Il n'a pas sur ce point la même mentalité que les unionistes. Il n'est jamais entré jusque dans les foyers." (Fuat Dündar, entretien avec Alexandre Toumarkine, European Journal of Turkish Studies, 16 | 2013)

"La planification démographique a joué un rôle, mais on doit être réaliste : quand vous avez des dizaines de milliers de réfugiés musulmans des Balkans et des zones frontalières proches de la Russie campant à l'extérieur et que vous commencez à expulser des Arméniens et que vous avez accès à des maisons vides, que faites-vous de cela ? Bien sûr, vous l'employez. Revendiquer qu'il existait une force agissante derrière les déportations est, à mon avis, une erreur parce que cela ne peut pas expliquer la chronologie des déportations. Cet argument démographique est d'une certaine façon un substitut du projet. (...)

Les gens qui croient qu'il existait une planification à long terme, comme depuis 1909 ou 1912, ont un problème dans leur exposition d'une liaison concrète entre ce qui est arrivé en 1915 et les précédents plans allégués. Donc nous faisons face maintenant à beaucoup de remaniements après que les arguments précédents aient été démontés. Oui, la planification démographique est très importante, mais n'est pas le fil conducteur. Dans ma recherche, je n'ai pas trouvé de preuve convaincante - au contraire, les points d'évidence vont dans des directions différentes." (Hilmar Kaiser, "Historian challenges politically motivated 1915 arguments", op. cit.)


Islam :

G. Minassian écrit : "Les chercheurs ont aussi fait ressortir, durant les débats, la continuité entre la Turquie impériale et la Turquie républicaine ainsi que les ressorts religieux dans l'organisation du crime. D'un régime à l'autre, les mêmes fonctionnaires-bourreaux sont restés en place, occupant souvent des postes-clés dans l'appareil d'Etat jusqu'aux années 1950.

Connu pour ses travaux sur la transition du pouvoir à Ankara, l'historien Erik-Jan Zürcher a décrypté le processus de décision en vue d'exterminer à partir de mars 1915 ceux que les Jeunes-Turcs considéraient comme une « cinquième colonne ». Par ailleurs, a rappelé ce turcologue néerlandais, « c'est au nom du djihad que l'Empire ottoman est entré en guerre le 1er novembre 1914 contre les puissances de l'Entente. Et c'est aussi au nom de la guerre sainte que les massacres des Arméniens chrétiens ont eu lieu »."

—> M. Zürcher (intéressant sur certains aspects contextuels) est très/trop influencé par M. Akçam : or M. Akçam est un disciple de Vahakn Dadrian, lequel insiste sur l'islam dans ses réquisitoires à propos du "génocide". Mais ces spéculations gratuites sur les "ressorts religieux" ne résistent pas à l'analyse historique :

"Le racisme aussi bien que le fondamentalisme musulman n'étaient pas des forces agissantes. Quelques-uns allèguent que l'Islam a contribué aux massacres à petite échelle des Arméniens. C'est totalement illogique. Si l'Islam a poussé aux massacres à petite échelle des Arméniens, pourquoi étaient-ils ici depuis 600 ans ?" (Hilmar Kaiser, "Historian challenges politically motivated 1915 arguments", op. cit.)

A noter toutefois que M. Zürcher n'hésite pas à puiser (pour son livre The Young Turk Legacy and Nation Building) dans le travail de Justin McCarthy (pour la démographie : le meilleur spécialiste de la démographie ottomane à sa connaissance) et d'Edward J. Erickson (pour les questions militaires), historiens américains qui n'ont jamais été traduits en France (pour des raisons bien connues de M. Minassian).


1,5 million de morts :

G. Minassian écrit : "Extinction physique en 1915 : 1 500 000 Arméniens ont été massacrés jusqu'en 1918."

—> Plus aucun historien avec un minimum de sérieux ne peut soutenir une telle assertion (surtout 1,5 million directement "massacrés"). Cela en dit long sur l'isolement de M. Minassian et le côté désuet de ses positions.

"Ce cahier [de Talat Pacha] tient une comptabilité des Arméniens dans l'empire. Il dresse notamment un état des lieux en 1914 et un autre après les déportations.

C'est de là que vient le chiffre de 1,5 million d'Arméniens dans l'empire en 1914 (les Jeunes-Turcs avaient fait établir secrètement des statistiques qui aboutissaient à un total de 1,2 million d'Arméniens, mais ce n'est pas le chiffre qu'ils ont finalement retenu, considérant que tous les Arméniens ne s'étaient pas fait recenser)." (Fuat Dündar, entretien avec François Georgeon, op. cit., p. 10-11)

"Il est très controversé et c'est un enjeu considérable [le bilan des victimes arméniennes]. Je pense que l'on peut estimer le nombre des victimes à environ 650 000. 

Mon point de départ est le chiffre de la population arménienne donné par Talat Pacha en 1915 : 1,5 million qui constitue un chiffre plausible.


La vraie difficulté est d'établir le nombre de survivants à la fin de 1918, lors de la chute du pouvoir jeune-turc. Il y eut trois catégories de survivants ; ceux qui ont trouvé refuge au Caucase et en Europe, ceux qui sont restés en Anatolie et ceux qui ont survécu dans les régions désertiques. 1) Les évaluations de la diaspora varient entre 250 000 et 350 000. Le chiffre de 350 000 a été avancé par le gouvernement de l'Arménie pour obtenir, selon moi, davantage d'aide humanitaire. 2) Pour le deuxième groupe, ceux qui sont restés en Anatolie, y compris à Istanbul, selon le cahier de Talat Pacha, il s'élève à 284 000. 3) Pour le troisième groupe, on ne connaît pas le chiffre de déportés arméniens qui ont survécu à la fin de 1918 dans les camps de concentration situés dans le désert. Dans ces conditions inhumaines, les gens mouraient par milliers de faim, de soif, de maladie. On sait qu'à peu près 500 000 personnes y sont arrivées en 1915, mais on n'a aucun chiffre officiel sur les décès dans les camps de concentration. J'ai estimé à environ 300 000 les survivants à la fin de 1918.

Si l'on fait le total, on peut estimer qu'environ 850 000 Arméniens auraient survécu, et 650 000 auraient péri au cours de la déportation, des massacres ou dans les camps." (Fuat Dündar, ibid., p. 17-18)

Et M. Zürcher lui-même s'en tient à 600.000-800.000 morts :

"The second controversy is over numbers : Turkish historians have put the number of deaths as low as 200,000, while the Armenians have sometimes claimed ten times as many. The reason for the discrepancy, propaganda apart, lies in the differing estimates of the number of Armenians who lived in the empire before the war and of the numbers who emigrated. Between 600,000 and 800,000 deaths seems most likely." (Erik Jan Zürcher, Turkey : A Modern History, Londres-New York, I. B. Tauris, 2004, p. 115)


Fin de la première République d'Arménie :

G. Minassian écrit : "Extinction politique en 1920 : la République d'Arménie indépendante a été dévorée par l'alliance entre Kémal et Lénine."

—> Récit lyrique et "poignant". Mais ce n'est pas ainsi que cela s'est passé dans les faits :

"Le Conseil des ministres à Ankara décide dès le 7 octobre [1920] de procéder à l'occupation de Kars. L'argument est simple : frapper d'abord, négocier ensuite. L'opération est toutefois retardée par la nécessité de s'entendre avec la Géorgie et par l'hostilité croissante de la Russie, convaincue d'une complicité entre l'Entente et le gouvernement d'Ankara et craignant même que celui-ci ne soit devenu un instrument pour la reconquête du Caucase. Cela n'est sans doute pas vrai à cette date, mais l'indifférence de l'Entente pour le sort de l'Arménie qui contraste avec sa sollicitude pour le gouvernement d'Ankara, rendait cette suspicion légitime. De son côté Stokes essaie d'empêcher toute entente entre les Soviétiques et l'Arménie, croyant à un front arméno-géorgien. Ce n'est qu'après le début de la deuxième offensive turque, le 27 octobre, que le gouvernement arménien signe le 28, à l'insu de Stokes, un accord avec Legran, le représentant soviétique. Le gouvernement dachnak accepte la médiation soviétique à condition que le gouvernement d'Ankara se retire derrière la frontière de 1914 et qu'aussi bien le traité de Brest-Litovsk que celui de Batoum soient considérés comme caducs. Or, Kars est pris le 30 octobre et, après une rencontre orageuse entre Stokes et le représentant arménien à Tiflis, Bekzadian, le gouvernement d'Erivan décide d'entrer en pourparlers avec Ankara. (...)

Curzon écrit à Stokes qu'il vaut mieux que les Arméniens traitent avec les kémalistes qu'avec les bolcheviks. Ce que les dachnaks sont en train de faire. Moscou décide alors d'accélérer la soviétisation de l'Arménie. Celle-ci s'accomplira le 2 décembre, le jour où le gouvernement dachnak signe avec Ankara le traité d'Alexandropol, dernier acte de l'Arménie indépendante.

(...) le Caucase est de nouveau en ébullition. Le 18 février [1921], une révolte dachnak se saisit d'Erivan. Le représentant turc dans cette ville visite aussitôt le nouveau Premier ministre Vratzian pour exprimer « sa joie de la libération de l'Arménie » et promettre l'appui turc.

Les négociations turco-soviétiques s'ouvrent à Moscou le 21 février, au moment où l'Armée rouge assiège Tiflis. L'atmosphère est tendue et Tchitcherine reproche aux Turcs de ne pas évacuer Alexandropol et d'aider les dachnaks. (...)

Le 16 [mars], jour où le traité d'amitié turco-soviétique, attribuant Batoum à la Russie, est signé, il y a à Batoum une armée et un gouvernement mencheviques, une administration militaire turque et un soviet en train de se former, tandis qu'au dehors campent un gouvernement géorgien soviétique, l'Armée rouge géorgienne et l'Armée rouge soviétique. Après l'embarquement du gouvernement menchevique sur les navires de l'Entente, les Turcs essayent de désarmer l'armée menchevique ; celle-ci s'allie alors au soviet local et les premières escarmouches commencent. Le lendemain, l'Armée rouge entre dans la ville et des accrochages continuent jusqu'au 21 mars, date où les Turcs acceptent d'évacuer la ville, ainsi qu'Akhaltsikh et Akhalkalaki. Le seul conflit armé entre la Russie soviétique et la Turquie kémaliste aura donc eu lieu le lendemain de la signature du traité d'amitié turco-soviétique. Au cours de la même période, le ministre de la Guerre du parti dachnak, réinstallé à Erivan, vient signer à Igdir un accord avec les Turcs qui s'engagent à lui fournir armes et munitions." (Stéphane Yerasimos, "Caucase, la grande mêlée (1914-1921)", Hérodote, n° 54-55, 4e trimestre 1989, p. 186-191)


Conclusion :

M. Minassian devrait se contenter de travailler sur les autres aspects du contentieux turco-arménien (ce qu'il fait plutôt bien, au demeurant), étant donné qu'il est loin de maîtriser ce sujet de toute évidence. En 2009, sur France Inter (vers 16:10), il prétendait que les "carnets de Talat" constituaient des "mémoires" et que ce dernier parlait de "plus de 950.000 morts" dedans. En vérité, les "carnets" (publiés par Murat Bardakçı, contestataire de la thèse du génocide) sont un ensemble de documents, et Talat Pacha n'est même pas l'auteur de la totalité. Ce qui ressort de ces documents, c'est que 900.000 Arméniens d'Anatolie n'étaient plus chez eux en 1916 : soit parce que morts, soit parce que déplacés dans un autre lieu à l'intérieur de l'Anatolie, ou en Syrie-Mésopotamie et en Russie. Les "carnets" ne corroborent donc absolument pas cette estimation de "plus de 950.000 morts". Et les véritables mémoires de Talat sont connus de longue date.

Les lacunes de M. Minassian sont lourdes, nous lui conseillons de consulter des sources d'information un peu plus diverses pour éviter ce genre de méprise.


Voir également : "Génocide arménien" : le saviez-vous ?