jeudi 2 avril 2015

"Génocide arménien" : le saviez-vous ?

- 5 millions de muhacir (réfugiés musulmans des Balkans, de Crimée et du Caucase) dans l'Empire ottoman en l'espace d'un siècle, et autant de morts (cf. Justin McCarthy), ce qui inclut l'expulsion des musulmans circassiens et abkhazes ;

- au début du XIXe siècle, les Arméniens (ceux d'Anatolie sont issus pour partie d'une immigration tardive en provenance du Caucase, aux XVIIe-XVIIIe siècles) sont minoritaires dans tous les vilayet d'Anatolie orientale et même dans le khanat d'Erevan (encouragement tsariste de l'émigration des Arméniens de Turquie et de Perse dans le Caucase par des avantages fonciers, peuplement arménien du Karabakh, du sud de la Géorgie et du Nord-Caucase) ;

- période des Tanzimat (réformes modernisatrices) : apogée de la prospérité économique de la bourgeoisie arménienne et de l'autonomie des millet chrétiens (protection des consulats étrangers, essor des écoles chrétiennes), surreprésentation des Arméniens dans la haute fonction publique et l'administration provinciale ;

- émergence du nationalisme arménien : sympathies pro-russes lors des guerres russo-turques, revendications autonomistes sur les vilayet orientaux (internationalisation de la question arménienne à partir du traité de San Stefano et du congrès de Berlin en 1878) et inspiration du modèle des nationalismes balkaniques, violent antagonisme entre Arméniens et Kurdes, activités terroristes (révoltes du Sasun en 1894, de Zeytun en 1895, de Van en 1896, prise d'otages de la Banque ottomane en 1896, attentat de la mosquée de Yıldız en 1905) en vue de susciter une intervention étrangère ;

- nouvelles réformes égalitaires après la révolution jeune-turque de 1908 : les non-musulmans sont incorporés à l'armée ottomane (1909), ouverture de l'Ecole militaire de Harbiye aux élèves non-musulmans (1910), promotions d'officiers non-musulmans (1912) ;

- les Guerres balkaniques (1912-1913) conduisent à la perte des vilayet européens et à un flot de 400.000 réfugiés musulmans, loi sur l'installation des muhacir (13 mai 1913), le gouvernement russe préconise au gouvernement ottoman d'installer les muhacir balkaniques en Mésopotamie plutôt qu'en Anatolie (janvier 1913), traité bulgaro-ottoman sur un échange des populations de Thrace (septembre 1913), exode des Grecs de la côte égéenne en 1914 suite à l'arrivée de réfugiés musulmans balkaniques (attaques par des bandes de muhacir macédoniens et crétois), traité gréco-ottoman prévoyant un échange de populations (mai 1914) ;

- divergences croissantes entre les Jeunes-Turcs et les milieux nationalistes arméniens : provocations hintchakistes et velléités de l'archevêque Mouchegh (appelle les grandes puissances à intervenir et se proclame roi) à Adana en 1909, ralliement d'une faction de la FRA-Dachnak à la Bulgarie lors des Guerres balkaniques (1912-1913), normalisation des relations de la FRA-Dachnak avec la Russie tsariste (clémence de la justice russe en 1912) ;

- sous la pression occidentale, le gouvernement ottoman adopte un plan de réformes d'inspiration russe pour les six vilayet de l'Anatolie orientale en 1914 (prévoyant la nomination de deux inspecteurs généraux étrangers dotés de pleins pouvoirs) ;

- estimation secrète du gouvernement ottoman en 1914 : 1,5 million d'Arméniens présents dans tout l'Empire ;

- avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, formation d'unités de volontaires arméniens dans l'armée russe (dont des Arméniens d'Anatolie) en 1914-1915, plan russe du "front chrétien" (Grecs pontiques, Arméniens, Assyro-Chaldéens), rôle décisif des éclaireurs arméniens (et assyro-chaldéens) dans la progression de l'armée russe, proposition de collaboration de la branche bulgare de la FRA-Dachnak au British War Office (en vue d'un débarquement d'unités arméniennes en Cilicie), désertions pro-russes d'Arméniens de l'armée ottomane lors de défaite de Sarikamiş (janvier 1915), révoltes arméniennes à Zeytun, Bitlis, Muş, Erzurum et Van ;

- février 1915 : désarmement des soldats arméniens et envoi dans des bataillons de travail (voirie, transport), déportation des Arméniens de Dörtyol et de Zeytun vers la région de Konya sur ordre de Cemal Paşa (Djemal Pacha) ;

- arrestation de centaines de personnalités des comités arméniens à Istanbul en avril 1915, suite à la révolte de Van ;

- massacres et expulsions de musulmans du Caucase (lazes, adjars) et de Perse (tribus kurdes) par l'armée russe ;

- exode massif de musulmans (en grande partie kurdes) des régions occupées par les Russes (fuyant les exactions arméno-cosaques) ;

- mai-juin 1915 : décision de déportation des Arméniens d'Anatolie orientale et centrale vers la Syrie-Mésopotamie, au lieu d'expulsion vers la Russie (où ils pourraient renforcer le camp adverse) et de concentration en Anatolie centrale (risques de révoltes à gérer), loi provisoire du 27 mai 1915 permettant à l'armée ottomane de déplacer des populations en cas de nécessité militaire, considérations de sécurité militaire (lutte contre guérilla des bandes armées et contre sabotage des lignes de communication, nécessité de séparer les insurgés de leur base de soutien populaire), contexte de guerre sur trois fronts (en Anatolie orientale, en Mésopotamie et aux Dardanelles, risque de débarquement sur côte cilicienne), 700.000-800.000 déportés en tout (ce qui inclut des cas de transferts d'une région anatolienne à une autre : Van-Izmit, Izmit-Kütahya, Kütahya-Afyon) ;

- note secrète de Talat Paşa (Talat Pacha) aux gouverneurs d'Urfa, Zor et Mossoul (23 mai 1915) : les fonctionnaires doivent assurer la sécurité des Arméniens déplacés et de leurs biens, ainsi que leur ravitaillement ;

- catégories d'Arméniens exemptés de la déportation : ceux d'Istanbul, Edirne, Aydin (opposition du gouverneur jeune-turc Rahmi Bey à leur déportation), Izmir, Kastamonu, Antalya, Maraş, Alep, des familles d'artisans et de commerçants, de soldats, protestantes et catholiques, fraîchement islamisées ;

- une partie des déportés arméniens reçoivent de l'argent de la part des autorités ottomanes ;

- attaques des convois de déportés par des bandes kurdes, zazas (Dersim), circassiennes et arabes (des gendarmes turcs sont tués) ;

- autres déplacements forcés de populations : Grecs d'Egée (vers l'Anatolie intérieure), Arabes de Syrie (vers l'Anatolie), Juifs de Jaffa (vers le nord de la Palestine), Turcs et Kurdes face à l'avancée russe, muhacir balkaniques et caucasiens ;

- été 1915 : massacres d'Arméniens au moment du reflux de l'armée ottomane devant l'avancée russe (perte de Van en mai) ;

- Talat Paşa donne l'ordre aux gouverneurs d'empêcher les massacres d'Arméniens (juillet-août 1915) ;

- Cemal Paşa protège 200.000 déplacés arméniens en Syrie occidentale ;

- rapport de Jesse B. Jackson (consul américain à Alep) à Henry Morgenthau (ambassadeur américain à Istanbul), le 8 février 1916 : 500.000 déplacés arméniens ont atteint la Syrie ;

- en 1916, une publication de l'ACASR (American Committee for Armenian and Syrian Relief) affirme que l'aide humanitaire pour les Arméniens est distribuée sans obstruction de la part de l'administration ottomane ;

- Mehmet Reşit (vali de Diyarbakir d'origine circassienne) limogé et muté par Talat Paşa (mars 1916) en raison de sa brutalité à l'égard des Arméniens et des Assyro-Chaldéens ;

- durant la guerre, 1.673 jugements (de 528 policiers et militaires, 170 fonctionnaires civils, et 975 membres de bandes et individus ordinaires) et 1.397 condamnations par des cours martiales ottomanes (dont 67 condamnations à mort et 524 emprisonnements) pour crimes contre les Arméniens, 233 procès en cour martiale à Harput pour de tels faits (existence confirmée par le témoignage du consul américain Leslie A. Davis) ;

- Cemal Paşa fait condamner à mort les assassins des députés arméniens Krikor Zohrab et Vartkès Seringulian (1915) ;

- mention de soldats arméniens dans l'armée ottomane sur le front du Sinaï-Palestine jusqu'au printemps 1916, présence de médecins militaires arméniens dans les unités combattantes, désertions pro-britanniques de nombreux conscrits arméniens durant la seconde moitié du conflit ;

- 522 Arméniens occupent encore des postes stratégiques dans la bureaucratie ottomane en 1917 (d'après un mémorandum du 24 juillet 1917) ;

- interruption des déportations massives (printemps 1916), le gouvernement ottoman précise aux autorités locales que toutes les déportations ont pris fin (ordre du 20 juin 1917) ;

- évacuation meurtrière de centaines de milliers d'Arméniens (150.000 morts sur 300.000, cf. Richard G. Hovannisian) par les Russes en 1915-1916 ;

- épidémies foudroyantes, carences alimentaires et matérielles, vétusté du réseau de transport ;

- le blocus naval britannique provoque des famines dans le Levant ;

- nouveaux massacres de musulmans par les forces arméniennes après la débandade de l'armée russe (été-automne 1917), puis dans leur retraite (printemps 1918), notamment à Erzurum ;

- estimations des pertes arméniennes : Talat Paşa (300.000 morts et 800.000 déportés), ministre de l'Intérieur Cemal Bey (800.000 déportés et un nombre inconnu de morts, Alemdar du 18 mars 1919), Arnold J. Toynbee (600.000 morts, 600.000 déportés ayant survécu, 600.000 exilés, The treatment of Armenians in the Ottoman Empire de 1916, The Western question in Greece and Turkey de 1922), Boghos Nubar Pacha (700.000 morts et 600.000-700.000 déportés, L'Echo de Paris du 5 novembre 1918, lettre au ministère des Affaires étrangères français du 11 décembre 1918), Rouben Khérumian (600.000 morts, Introduction à l'anthropologie du Caucase : Les Arméniens, 1943), Justin McCarthy (584.000 morts, 881.000 survivants), Fuat Dündar (650.000 morts, 850.000 survivants, ce qui inclut 280.000 restés en Anatolie, ceux émigrés dans le Caucase et en Russie, et les survivants dans le Levant), comparaison avec la mort de 2,5 millions de musulmans d'Anatolie durant les mêmes années, taux de mortalité de l'ensemble de la population anatolienne de 20 % (environ 50 % de morts et 25 % de réfugiés dans certains vilayet d'Anatolie orientale), 30 % de veuves dans la population féminine adulte de douze provinces, l'Empire ottoman est avec la Serbie la région la plus ravagée par la Première Guerre mondiale ;

- Bakou : progrom des milices dachnakes tuant des milliers d'Azéris, sous le Soviet de Chaoumian (mars-avril 1918) ;

- République indépendante d'Arménie (1918-1920) : épuration ethnique contre les populations musulmanes (notamment au Zanguezour) ;

- Cilicie sous mandat français (1919-1921) : évacuation par l'armée française de 5.000 Arméniens de Maraş au cours de l'hiver 1919-1920 (la moitié périssent de froid), dissolution de la Légion arménienne en raison des exactions commises par ses volontaires (1921), exode des Arméniens poussé par les comités arméniens ;

- les documents Andonian sont des faux selon plusieurs historiens (Türkkaya Ataöv, Bernard Lewis, Erik Jan Zürcher).


Auteurs à lire sur le sujet : Kâmuran Gürün, Kemal Karpat, Yusuf Halaçoğlu, Kemal Çiçek, Erman Şahin, Yusuf Sarınay, Murat Bardakçı, Hakan Yavuz, Halil Berktay, Fikret Adanır, M. Şükrü Hanioğlu, Fuat Dündar, Bernard Lewis, Robert Mantran, Stéphane Yerasimos, Jean-Paul Roux, Xavier de Planhol, Paul Dumont, François Georgeon, Gilles Veinstein, Youssef Courbage, Philippe Fargues, Jean-François Bayart, Antoine Constant, Stanford J. Shaw, Justin McCarthy, Heath Lowry, Guenter Lewy, Norman Stone, Edward J. Erickson, Michael M. Gunter, Michael A. Reynolds, Jeremy Salt, Eberhard Jäckel, Tal Buenos, Erik Jan Zürcher, Hilmar Kaiser, Ara Sarafian, Donald Bloxham, Anahide Ter Minassian.

Voir également : "Génocide arménien" : connaître les thèses contradictoires en présence

"Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues


Replacer la tragédie arménienne dans le temps long du déclin ottoman
  
L'imbrication de deux réalités : le martyre des muhacir et les massacres d'Arméniens en Anatolie

La tragédie des musulmans d'Anatolie
 
La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale

Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale

Les massacres arméno-russes de musulmans en Anatolie

Les volontaires arméniens de l'armée russe : des criminels de guerre

Les violences durant la désagrégation de l'Empire ottoman, selon l'historien allemand Christian Gerlach
 
Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste

Les Arméniens de l'armée ottomane ont-ils été "exterminés" pendant la Première Guerre mondiale ?

Une épuration ethnique nommée "arménisation"

Histoire des Arméniens dans le Caucase : un bilan du nationalisme épurateur arménien jusqu'en 1921

Les Arméniens de Cilicie (dont les volontaires de la Légion arménienne), d'après les officiers français 

Halil Berktay et les tabous de l'historiographie nationaliste arménienne

Entretien avec Fuat Dündar

Entretien avec François Georgeon : révélation sur une manipulation éhontée de la part d'Hachette