mercredi 15 avril 2015

Hilmar Kaiser et le "négationniste" Yusuf Halaçoğlu : le respect mutuel entre deux historiens faisant un travail d'archives

Hilmar Kaiser, entretien avec Khatchig Mouradian (traduction en français de Louise Kiffer), The Armenian Weekly, 8 mars 2008 :

"K.M – Vous critiquez les chercheurs libéraux. Mais la plupart des thèses convenables écrites par des Turcs sur le génocide arménien sont écrites par des chercheurs libéraux et non pas par ceux qui sont payés par l'Etat, n'est-ce pas ?

H.K – Vous devez regarder les notes en bas de page. Chaque livre précise ce que vous avez fait, du moins ce que vous prétendez avoir fait. La plupart se basent sur des écrits publiés. Cela prouve qu'ils ne sont pas à l'avant-garde.

Si l'on veut une recherche de l'original d'une certaine question, étant donné le mauvais état de notre connaissance concernant les problèmes d'archives et autres problèmes, il faut y passer du temps. Tous ces concepts sur le génocide arménien sont développés sur une généralisation d'après une source de base très étroite. Nous avons développé un grand nombre d'articles de St Graal que nous avons entendus maintes et maintes fois, mais ce sont des généralisations d'événements locaux qui ne se sont pas nécessairement étendus. Il y a un tas de conneries que nous devons rejeter, et nous avons les documents pour faire le point. Il faut être plus humble et plus relax à ce sujet et faire très attention à nos découvertes.

K.M.– Parlez-nous de votre relation avec le chef de la Société Historique Turque, Yusuf Halacoglu.

H.K. – Je l'ai rencontré au colloque d'Istanbul il y a presque deux ans. Puis je lui ai rendu visite au colloque de la Société Historique il y a environ un an, où il m'a reçu d'une façon très amicale. Ensuite nous avons eu peu de contacts, et je lui ai rendu visite en juin et encore en novembre. Halacoglu est le seul historien turc qui m'a présenté des matériaux que je ne peux pas concilier avec mes connaissances actuelles. C'est quelqu'un de très intelligent, très professionnel. Il me dépasse à certains égards.

K.M – Pourquoi dites-vous cela ?

H.K. – Il a le matériel des poursuites judiciaires des criminels de guerre pendant la guerre. De mon côté, j'ai obtenu ma propre copie du matériel, mais il y a le respect universitaire – c'est-à-dire qu'il a le droit de le publier le premier.

Selon ce matériel, les gens qui ont volé de l'argent, qui ont tué, etc... ont été condamnés. La liste identifie les coupables, ce qu'ils ont fait, et quelle a été leur sanction. Nous savons, par exemple, que les meurtriers de Zohrab et de Vartkès Effendi ont été exécutés par Djémal, et il y a eu d'autres exécutions. Les gens qui ont volé de l'argent à la population arménienne et qui l'ont mis dans leur poche au lieu de le remettre au gouvernement ont été pénalisés. Nous savons cela mais nous avons besoin d'une analyse sérieuse des faits. Nous n'avons pas encore de réponse décisive.

K.M. – Mais ils n'ont pas été condamnés pour avoir volé des Arméniens, n'est-ce pas ?

H.K. – Nous n'avons pas fait de recherche là-dessus. Cet élément en fait sûrement partie, mais est-ce que nous nous en préoccupons beaucoup réellement ?

K.M. – Comment qualifieriez-vous les travaux de Halacoglu ?...

H.K. – Son livre sur le 16 ème siècle est très bien...

K.M. – Non, je parle de son travail sur le génocide arménien...

H.K. – Ce n'est pas si facile, il faut voir qui il est. Il est le représentant de l'Etat turc. S'il y a un vrai débat entre des personnes ayant l'intellect et la maîtrise des sources, Halacoglu dirigera l'équipe turque.

L'écarter pour la faiblesse de son érudition passée ou son fanatisme politique – ou quelque autre argument que vous vouliez apporter ou que vous puissiez avoir pour soutenir votre point de vue – ne sera pas nécessairement productif.


Ne sous-estimez pas Yusuf Halacoglu. Je le respecte. Il se peut que je ne sois pas absolument d'accord avec lui, mais je suis assuré que je ne me battrais par avec lui à ce sujet. Les ressources universitaire de toute une scène convergent vers cette seule et unique personne. Les Arméniens n'ont personne d'équivalent même de son ombre.

D'autre part, il n'est pas antagoniste comme le fasciste que je viens de mentionner. Halacoglu s'intéresse au dialogue, le problème est : sur quels termes. Il n'a aucun problème à causer avec moi, à causer avec d'autres...

K.M. – La façon dont vous décrivez un négateur notoire du génocide pourrait en surprendre plus d'un...

H.K. – Tout d'abord, la description des négateurs en tant de groupe est fausse. Vous avez des gens qui sont entièrement payés comme rédacteurs officiels et qui n'ont rien à offrir; ce sont malheureusement les gens qui écrivent les discours pour Erdogan quand il va à l'étranger. Ensuite vous avez cette sorte de créatures universitaires de troisième classe, bien connectées politiquement, intéressées seulement à grimper sur l'échelle de leur situation, parce qu'ils ne peuvent vivre que par l'escalade, parce qu'ils n'ont rien à offrir. Et vous avez enfin des gens qui sont sérieusement en désaccord avec vous."

Voir également : Les attaques des bandits de Dersim (Tunceli) contre les déportés arméniens en 1915

"Les" Arabes ont-ils vraiment "sauvé" les Arméniens ? Les exactions des bandes tribales arabes contre les Arméniens durant la Première Guerre mondiale et peu après


1989 : l'ouverture des archives ottomanes en Turquie

La réponse (en 9 points) de l'historien Ara Sarafian aux radicaux arméniens (2008)

Les historiens Fikret Adanır (turc) et Hilmar Kaiser (allemand) parlent de "génocide arménien", mais qu'entendent-ils par là ?

Hasan Cemal est-il un clown ?

"Génocide arménien" : le saviez-vous ?

Sources bibliographiques sur le contentieux turco-arménien

"Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues

"Génocide arménien" : connaître les thèses contradictoires en présence