vendredi 24 avril 2015

La marche vers la tragédie arménienne de 1915

Stéphane Yerasimos, Hommes et idées dans l'espace ottoman, Istanbul, Isis, 1997, p. 112-125 :

"LA NAISSANCE DES NATIONS

A) Le commerce et la bourgeoisie

L'Empire ottoman, fut déjà à son apogée (XVe-XVIIe) une structure archaïque. Tentant d'une part de réunir d'énormes étendues, de tout point de vue disparates, sous un système bureaucratique plus ou moins centralisé ; essayant d'autre part de survivre en s'agrandissant sans cesse, il finit par s'épuiser, comme tout organisme qui s'engage dans le même schéma d'évolution. Par contre, l'Occident, en organisant dès le XVIe siècle l'exploitation, sinon le pillage, des ressources du monde entier, entra dans une phase d'accumulation pratiquement inconnue, ou très marginalement tentée du côté ottoman. L'incidence directe de ces deux phénomènes sur les rapports entre l'Europe et l'Empire ottoman fut le déplacement des grands axes du commerce oriental vers les océans et le lent mais sûr dépérissement de l'espace méditerranéen et proche-oriental.

Au moment où ce phénomène apparaît désormais comme irréversible, c'est-à-dire au XVIIe siècle, les groupes dirigeants turcs-musulmans avaient déjà développé leurs propres secteurs mercantiles. Des commerçants turcs ou arabes sillonnaient aussi bien les routes caravanières que les itinéraires maritimes méditerranéens. Mais ces négociants vont vite succomber à deux adversaires formidables : la bureaucratie ottomane, qui prélève impitoyablement pour son propre compte toute plus value, sans se soucier des questions de profit ou d'investissement ; et le négoce occidental qui atrophie progressivement par son activité de plus en plus dévorante l'espace ottoman.

Cet état des choses entraîne deux conséquences majeures.

a) Les groupes dirigeants ottomans opèrent un retour à la terre. Face à la régression des échanges, la terre devient la seule valeur sûre. Le phénomène n'est nullement spécifique à l'Empire. On assiste à la même tendance dans des Etats commerçants autrement prospères, comme Venise ou Florence, quand, avec le glissement de la primauté économique vers la façade atlantique, les bourgeois italiens se transforment en seigneurs terriens.

De même, les ethnies turques-musulmanes investissent complètement l'Etat, dont la haute administration était auparavant, comme on l'a vu plus haut, quasi exclusivement recrutée auprès des non-musulmans. L'investissement de l'Etat et de la terre par les ethnies turques-musulmanes signifie par conséquent l'exclusion des ethnies non-musulmanes des sources institutionnelles des richesses et des revenus. Or, le commerce, étant déjà traditionnellement dans le système bureaucratique ottoman, la source de richesses la moins institutionnellement réglementée, il s'est naturellement retrouvé encore plus marginalisé avec la crise de l'espace méditerranéen. C'est ainsi que l'activité commerciale échut aux ethnies non-musulmanes. Un pendant à ce phénomène, se retrouve dans la Perse Safavide contemporaine où l'ethnie arménienne est investie de la fonction commerciale quasiment par ordre impérial.

b) L'espace proche et moyen-oriental, tout en perdant sa fonction de lieu de transit, garde celle de producteur d'un certain nombre de matières premières, de plus en plus supplantées par celles des colonies des puissances occidentales, et acquiert progressivement, notamment à partir de la fin du XVIIIe siècle, — avec le début de la révolution industrielle — , la fonction de marché pour les produits finis occidentaux. D'où besoin pressant pour l'Europe d'un réseau d'intermédiaires, courtiers, caravaniers et boutiquiers de toute sorte, qui vont être recrutés parmi les représentants de ethnies chrétiennes de l'Empire, déjà enclins à s'orienter vers ces besognes par l'évolution interne du pays.

Le chemin sera donc ouvert pour la formation d'une classe de commerçants, négociants « bourgeois » non-musulmans et notamment chrétiens orientaux dans l'Empire ottoman.

B) L'éclosion du sentiment national

L'apparition de ce groupe au sein d'une ethnie modifiera décisivement ses équilibres antérieurs, aussi bien externes qu'internes.

a) A l'extérieur, la dépendance forcée de ce groupe par rapport au capitalisme occidental, modifie radicalement les rapports entre l'Europe et les chrétiens orientaux. L'opposition irréductible entre le catholicisme et les dogmes orientaux se dissipe devant les nouveaux idéaux de la bourgeoisie montante : l'effort individuel et ses récompenses, la richesse et la liberté. L'Occident devient alors, en tant que dispensateur de richesses et maître à penser d'une idéologie libératrice, le parrain des nationalismes orientaux.

b) Cette inversion des rapports a une double conséquence interne :

— Premièrement, conflit au sein de l'ethnie elle-même entre l'Eglise, fidèle à son approche religieuse globalisante et largement compromise avec le système ottoman d'une part, et la nouvelle bourgeoisie de l'autre. Conflit souvent aigu, qui se soldera toutefois par un compromis. L'Eglise garde son rôle de guide spirituel de la communauté en intégrant tant bien que mal les nouveaux idéaux. Ainsi, les formidables réseaux éducationnels, indispensables pour la transformation des ethnies de l'Empire en nations modernes, financés par la nouvelle bourgeoisie et inculquant une idéologie libérale, seront placés sous le patronage de l'Eglise.

Ensuite, et ceci est déterminant, début d'une rupture irrémédiable avec les structures de l'Empire. Les intérêts et les aspirations de la nouvelle bourgeoisie naissante étaient déjà par définition incomptables avec le système semi-féodal, semi-bureaucratique de l'Empire en pleine décomposition. A cela vient s'ajouter la collusion, cette fois-ci bien réelle, et sans cesse grandissante, avec l'Occident, pour l'exploitation des richesses du territoire ottoman. Et pour finir, s'élèvent les réactions des ethnies turques-musulmanes — la classe dirigeante ottomane en tête — , appauvries et aigries, sous forme d'exactions et des brimades contre les nouveaux parvenus, lesquels non contents de s'enrichir osent aussi afficher cette richesse. L'effort d'enrichissement des uns ne peut qu'attiser les appétits d'exaction des autres. Ainsi va apparaître et s'approfondir sans cesse le gouffre entre la « civilisation » et la « barbarie » qui fera les délices de l'historiographie classique de cette partie du monde.

Dans ces conditions, il ne restait qu'une seule solution, la rupture. L'existence d'un noyau riche et actif, muni d'une idéologie émancipatrice, l'aide active de l'Occident et la faiblesse sans cesse grandissante de l'Empire rendait cette rupture possible, mais il fallait encore que, dans le grand brassage opéré depuis l'arrivée des Turcs, et même parfois avant, sous les byzantins, des noyaux ethniques localement compacts puissent exister, afin de pouvoir livrer d'abord une lutte armée et de constituer ensuite en Etat national. Ainsi chaque ethnie suivra son propre chemin dans la lutte pour l'indépendance nationale.

C) La réaction ottomane

La réaction de la classe dirigeante ottomane fut évidemment de se défendre contre le démembrement de l'Empire par tous les moyens connus.


Répression contre les tentatives de sécession, mais aussi utilisation des armes de l'adversaire, c'est-à-dire modernisation, « occidentalisation » et prise en compte progressive de l'idéologie nationale avec l'élaboration d'un nationalisme, ottoman d'abord, turc par la suite.

a) La modernisation de la bureaucratie ottomane, à travers l'injection des membres d'une classe moyenne turque-musulmane, qui commençait à s'ouvrir aux idées occidentales, donne comme premier fruit la tentative de préservation de l'Empire à travers la fiction d'une « nation » et d'une nationalité ottomane. Or, au fur et à mesure que les différentes ethnies de l'Empire s'élevaient progressivement à la conscience nationale, et les ethnies chrétiennes furent les premiers à le faire à travers le processus esquissé plus haut, ce qui constituerait la nation ottomane ne pouvait être qu'un résidu ; c'est-à-dire l'ensemble des ethnies, lesquelles n'ayant pas suivi le processus d'individualisation autour d'une nouvelle force entraînante, se reconnaissaient encore tant bien que mal dans l'ottomanité des siècles précédents. Mais ce résidu ne pouvait pas se transformer globalement en nation ; il ne pouvait le faire que par morceaux en se détachant de l'ensemble dans la mesure où les conditions mûrissaient au sein de chaque groupe. Ainsi la « nation ottomane » ne pouvait jamais devenir une réalité, elle n'était tout au plus qu'une peau de chagrin.

Les ethnies chrétiennes s'étant détachées de l'Empire, ou ayant déjà manifesté d'une façon ou d'une autre leur volonté de le faire, la classe dirigeante ottomane a dû se rabattre sur les populations musulmanes, afin de conférer à l'Empire une nouvelle identité à travers l'islam. Tentative qui s'est également avérée vaine, quand les ethnies musulmanes se sont mises elles aussi à suivre, tardivement mais sûrement le chemin de la sécession. Il resta alors ce qu'on a appelé le groupe turc-musulman, celui qui avait abdiqué depuis le début sa propre identité pour gagner en contrepartie la direction de l'Empire. Il fallait alors reconstruire cette identité perdue depuis des siècles, et la reconstruire par un chemin différent de celui suivi par les autres ethnies de l'Empire. Dans l'absence d'une bourgeoisie qui pourrait jouer la rôle de locomotive, la bureaucratie de l'Empire, et notamment sa fraction « progressiste », issue des classes moyennes, se chargerait de transformer d'en haut les ethnies turques-musulmanes en nation turque.

Avant de poursuivre l'histoire faisons une incursion dans ce processus alchimique qui s'appelle la naissance d'une nation. On peut en imaginer le noyau, qui se reconnaît à travers une langue, une religion, un fil d'histoire réel ou mythique, éventuellement des caractéristiques raciales, mais aussi un territoire, et on a vu que la question du territoire a toujours posé problème dans le cas de l'espace ottoman. Mais autour d'un noyau, définissable par ces critères, il y a des franges, des franges d'hommes et des franges de territoires. Des unités que l'idéologie nationale présente comme des éléments égarés ou usurpés au cours des siècles, ayant oublié leur langue, perdu leur religion, abdiqué leurs origines sous la férule du barbare, de l'occupant, de l'étranger, mais qu'il s'agit de faire rentrer au bercail, de purifier, de sauver. Le problème serait relativement simple si ces brebis égarées n'étaient revendiquées que par une seule nation. Mais là où les frontières d'une nation finissent, commencent celles d'une autre et les franges sont les lieux de chevauchement de plusieurs d'entre elles. Aussi, ces éléments marginaux sont revendiqués par plusieurs pays.

Ainsi, la constitution d'une nation n'est jamais un acte scientifique, décidé par un aréopage d'éminents ethnologues, historiens et linguistes, mais un acte politique et militaire, où l'équipe dirigeante de la nation en gestation décide, dans la mesure de ses moyens, de ce que sera cette entité nationale, de ceux qui en feront partie et dans quelles conditions ; les principaux intéressés, et notamment les groupes marginaux et litigieux, étant le plus souvent les derniers à pouvoir donner leur avis.

Deuxième problème, bien plus grave, les territoires libérés et élevés à la dignité de patrie, contiennent des éléments impurs, des populations appartenant à l'ennemi. Deux possibilités se présentent alors : les assimiler ou s'en débarrasser, la première solution nécessitant toutefois une volonté et un savoir faire.


Voyons maintenant comment ces considérations s'appliquent globalement dans le cadre de l'empire ottoman. Le brassage d'ethnies, systématiquement opéré par la classe dirigeante ottomane, depuis la conquête, et les mouvements volontaires, avaient conduit d'une part à une colonisation turque-musulmane de l'ensemble de l'Empire, et de l'autre à l'éparpillement de certaines ethnies non musulmanes dans des noyaux géographiquement distincts.

Ainsi, chaque nouvel Etat, constitué à partir d'une ethnie de l'Empire, se trouvait devant deux problèmes. Tandis qu'une partie de son ethnie constituante se trouvait en dehors de ses frontières, celles-ci englobaient des quantités non-négligeables de populations turques-musulmanes. Double nécessité donc : premièrement se débarrasser de ces populations, puisque la dualité fondamentale barbarie-civilisation, sur laquelle repose l'idéologie nationale, rend impossible, et non souhaitable, toute tentative d'assimilation ; ensuite avancer les limites de l'Etat-nation pour y inclure les « frères irrédimés ». Or, plus on avance vers les franges, plus les populations sont mélangées, et ainsi, à chaque extension des frontières, le nombre des indésirables, dont il faut par la suite se débarrasser augmente. La gestation de l'Etat-nation devient d'autant plus pénible et sanglante.

Vue du côté de l'empire ottoman la situation se résume ainsi : à chaque rétrécissement, dû à la création d'un nouvel Etat-nation, ou à son extension, la population turque-musulmane reflue vers ce qui reste de l'Empire tandis que les populations non-musulmanes qui y résident encore se trouvent de plus en plus menacées de représailles. Le processus de transformation des ethnies en Etats-nations secrète ainsi son sous-produit : les minorités. Situation peu enviable comme on verra par la suite.

DES MINORITES, OU COMMENT S'EN DEBARRASSER

Pour l'idéologie nationaliste du XIXe siècle, l'empire ottoman n'est donc qu'un magma amorphe d'où émergent progressivement des entités nouvelles. Le reste n'étant alors qu'un rébus où se trouve rejeté tout ce qui est inapte à former une nation civilisée. Pour les dirigeants de l'Empire, en revanche, il s'agit de la mutilation, du dépeçage impitoyable d'un corps, dont il faut sauver le cœur. Ce cœur est l'Anatolie, la patrie de la nouvelle nation turque régénérée. Tandis que pour l'Occident, une fois les dernières aspirations nationales accomplies, les plateaux de l'Est rendus à un Etat arménien et les côtes égéennes à l'Etat grec, le reste ne serait qu'un amas contenant les reliquats des tribus venues il y a longtemps d'on ne sait où et n'ayant jamais su s'adapter à la civilisation.


Ainsi, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, une rupture terrible se manifeste entre la réalité et l'idéologie et ce n'est qu'en se rendant compte de l'importance de cette rupture qu'on peut essayer de comprendre les faits, d'autant plus que ce sont les considérations idéologiques qui vont finalement tailler dans le vif pour reformer la réalité à leur image. Sur le terrain, la longue tradition ottomane de symbiose, maintient tant bien que mal les structures de vie communautaire polyethnique, avec, tout de même, des spasmes de plus en plus fréquents. Mais dans les esprits la fin est proche, avec la différence que chacun l'imagine à sa façon. L'ère des ethnies est révolue ; trop de différences, trop de griefs, trop de sang s'est accumulé et personne ne souhaite plus continuer. Chacun rêve à son territoire d'où l'autre serait exclu, disparu même. Tous attendent l'occasion pour le réaliser, la Première Guerre mondiale la fournira.

A) Le massacre : mode d'emploi

Le système ottoman, avec sa politique de reconnaissance des ethnies, n'avait jamais suivi une politique d'assimilation. Depuis, comme on l'a vu, les différences se sont accrues, des gouffres se sont creusés, jusqu'à ce que personne ne souhaite, ni ne soit capable, d'assimiler personne. Bien au contraire, il s'agissait de s'en débarrasser. Et pour cela il n'y avait pas cent solutions, il n'y en avait que deux : la déportation et le massacre.

L'empire ottoman, avait systématiquement pratiqué la déportation, depuis le début de son histoire, mais dans un sens inverse, qui était celui du brassage des ethnies et non de leur isolation. Ainsi, des tribus turkmènes, récalcitrantes à l'ordre ottoman, se trouvaient transportées dans les Balkans, pour équilibrer les nouveaux territoires à majorité chrétienne, tandis que le trop-plein des chrétiens se trouvait dispersé dans d'autres régions. Si cette politique avait, entre autres, pour objectif d'éviter la constitution ou le maintien de noyaux ethniques trop denses, elle ne visait pas une islamisation et encore moins une turquification. Cela explique que des populations aussi bien musulmanes que chrétiennes aient pris part au repeuplement des régions dévastées par les guerres, de la sorte qu'il n'existât pratiquement aucune région de l'Empire à peuplement exclusivement musulman. Des populations chrétiennes ou juives y étaient toujours représentées.

Quant au massacre, il n'a été pratiqué jusqu'au XIXe siècle que d'une façon plus ou moins ponctuelle, comme forme de punition, dans deux cas majeurs. Un : la conquête ; où il était proportionné d'une part au degré de résistance des conquis en tant qu'élément de représailles et de l'autre à leur richesse comme corollaire du pillage réglementaire qui suivait la conquête. Deux : la révolte ; et les premiers massacres à grande échelle furent dirigés contre les populations turkmènes, par excellence donc turques-musulmanes, à la suite de leur tentative de collusion avec la Perse safavide au début du XVIe siècle, et contre les populations turques-musulmanes, pendant les révoltes des petits détenteurs des fiefs et des gouverneurs à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe.

Le premier massacre important, dirigé contre une ethnie chrétienne, fut celui entrepris contre la population grecque, notamment dans les grands centres urbains, à l'arrivée des nouvelles de la révolution grecque, en mars 1821. Il a eu plutôt un caractère d'intimidation et fut d'ailleurs suivi d'un massacre bien plus systématique de la population turque de la Grèce libérée, lui-même suivi de représailles turques dont le plus célèbre fut le massacre de Chio en 1822. Parallèlement à ces événements, l'avance russe dans le Caucase, suivant la conquête de la Crimée, rejetait les premières populations musulmanes vers l'Anatolie.

Finalement, on peut dire que le massacre, c'est-à-dire l'exécution massive des hommes, femmes et enfants sans autre forme de procès, fut un fait endémique, dans une société dont les structures économiques, ne valorisaient pas suffisamment l'être humain en tant que producteur de richesses et les structures sociales n'assuraient pas les équilibres nécessaires entre les différents groupes. Mais le nationalisme du XIXe siècle allait donner une nouvelle dimension, aussi bien idéologique que pratique, à ce phénomène. C'est ainsi que le massacre deviendra un argument avant de devenir un fait.

Pour l'Europe éclairée de l'époque, la lutte des ethnies chrétiennes, menée par une bourgeoisie imbue des idéaux de la révolution française, contre un empire islamique rétrograde qui fut de surcroît pendant des siècles, le fer de lance de la « guerre sainte » contre la chrétienté, ne pouvait être qu'une lutte de la civilisation contre la barbarie. Barbarie, dont le Turc massacreur tenant dans sa main le yataghan ensanglanté, était le symbole majeur. Le massacre des chrétiens devenait ainsi à chaque fois l'argument principal, capable de mobiliser l'opinion publique européenne en faveur d'une intervention des puissances occidentales qui ferait naître la prochaine nation nouvelle du corps pourri de l'Empire. Alors le massacre devenait le sacrifice nécessaire à la naissance de la nation, le bain de sang qui lavait le peuple de la souillure de l'esclavage en l'élevant au niveau des nations civilisées. Argument donc idéologique, mais aussi politique et diplomatique majeur.

Le cas exemplaire fut celui de la Bulgarie, pays peuplé à égalité de Turcs-musulmans et de Bulgares-orthodoxes. Première révolte bulgare en 1876, réaction de la population musulmane et des autorités entraînant des massacres relativement limités. Grande indignation en Europe, englobant aussi bien les libéraux gladstoniens que les absolutistes russes. Intervention de la Sainte Russie au nom du panslavisme et de l'orthodoxie réunis. Guerre turco-russe, constitution d'un Etat bulgare avec massacre en beaucoup plus grand échelle de la population turque-musulmane et déportation, ou fuite, du reste vers les terres de l'Empire.

Cet événement, qui ne fut pas pourtant le seul, puisqu'il y a eu des scenarii similaires dans la révolution Cretoise de 1866 et l'intervention française au Liban de 1860, fit école. Ecole qui sera notamment suivie par les révolutionnaires arméniens.

Ainsi, un schéma de libération nationale s'établissait notamment pour les régions où l'absence de majorités ethniques nettes n'assurait pas la réussite immédiate d'une révolte. Mouvements de révolte ou attaques des villages musulmans par des bandes révolutionnaires. Riposte des populations, aidées par les autorités, sous forme de massacres. Diffusion, avec l'amplification nécessaire, de ces événements auprès de l'opinion mondiale. Intervention des puissances occidentales et imposition de mesures en faveur de l'ethnie en question, aboutissant à travers des phases successives d'autonomie à l'indépendance. De cette façon, le sacrifice prévu et décidé de certains amènerait le salut de l'ensemble.

Ce schéma n'avait qu'un tort, celui de considérer les sentiments humanitaires comme moteur principal du comportement des puissances occidentales.


B) La marche vers la tragédie finale

Quand ce scénario sera appliqué en 1893-1894 en Arménie, il achoppera tout simplement sur la trop grande subtilité des rapports anglo-russes de l'époque. Cet échec aura des conséquences très graves pour l'avenir. 

Conséquences générales d'abord : Les événements d'Arménie, suivant ceux de la Bulgarie, venaient de consacrer le massacre comme un outil majeur, aussi bien dans la lutte pour la libération nationale que dans sa répression. N'étant plus un moyen d'administration d'un empire polyethnique mais un outil des luttes ethniques il perdait son caractère de punition pour revêtir celui de l'extermination. De même, les classes dirigeantes de l'empire ottoman et les classes dominantes turques-musulmanes, possédées peu à peu à leur tour par le démon du nationalisme, s'apercevaient des limites de la pression étrangère et par conséquent du terrible avantage que ce jeu pourrait leur accorder.

Au niveau local, les conséquences n'étaient pas moins dramatiques. Radicalisation d'une part des populations arméniennes meurtries sans espoir de salut immédiat. Mais radicalisation aussi des différentes strates des populations turques-musulmanes, du haut vers le bas, devant l'éventualité de la perte de ce qui commençait à se dessiner comme la mère patrie d'un sentiment national en gestation.

Quant aux événements qui ont suivi, ils n'ont fait qu'aggraver la situation. De 1908 à 1913, le dépeçage de l'Empire culminera par les guerres balkaniques et le déracinement des populations turques-musulmanes établies depuis cinq siècles sur les territoires européens. Celles-ci se déversent, amères et vindicatives, sur le territoire ottoman où pèse déjà l'ombre du prochain partage. Effectivement, la Thrace orientale, restée ottomane, est peuplée d'une majorité relative grecque ; de même le littoral égéen de l'Anatolie en contient également des fortes minorités, économiquement et culturellement très actives. De l'autre côté, le bouillonnement des territoires de l'Est, peuplés d'Arméniens, arrive à un tel point qu'il ne peut plus être ignoré de personne. L'Angleterre et la Russie, ayant déjà scellé leur alliance en vue de l'imminence de la guerre mondiale, imposent leur médiation qui aboutit cette fois-ci à la signature des statuts de l'autonomie arménienne. Ceux-ci sont précisément en train de se mettre en application au printemps de 1914.

Or, entre-temps, en 1908, l'élément turc-musulman de l'Empire avait fait, lui aussi, sa première révolution avec l'arrivée au pouvoir des Jeunes Turcs. Ceux-ci, tout en poursuivant plusieurs chimères à la fois, celle de la conservation d'un empire polyethnique ou celle du « pantouranisme », qui réunirait sous leur direction toute la race turque, se rendent assez vite à l'évidence de l'urgence qu'il y a à construire un noyau, une patrie, pour les populations turques-musulmanes, à l'exclusion, si nécessaire, de tous les autres. A partir de ce moment il n'y a plus de pouvoir arbitre, même partiel, d'un empire polyethnique, mais que des ethnies dressées les unes contre les autres, avec la différence qu'une d'entre elles possède un avantage de taille, le pouvoir.

Pour le cas grec le problème est plus simple. Un Etat grec, depuis longtemps constitué et récemment agrandi, contenant encore d'importantes minorités turques-musulmanes, peut servir de contrepoids et de repoussoir. D'ailleurs l'idée d'un échange de populations entre les deux pays, qui ne sera finalement accomplie qu'en 1923 après tout le sang versé, est déjà en gestation depuis 1913. Pour forcer la main du gouvernement grec, les autorités turques préparent alors en 1913-1914 des campagnes d'intimidation à grande échelle parmi les populations grecques de la Thrace orientale et du littoral égéen. Là, les massacres sont marginaux et sporadiques, l'objectif étant d'embarquer au plus vite une population terrorisée à destination de la Grèce.

En revanche la question arménienne possède la caractéristique propre à toute tragédie, elle est insoluble. La population arménienne se trouve partagée entre deux empires — russe et ottoman — qui ne veulent d'un mouvement national arménien que chez l'autre. Ainsi, pour l'empire russe, les révolutionnaires arméniens ne sont qu'un fer de lance pour la conquête, par lui et pour lui comme la suite le prouvera, de l'Est anatolien, et les Jeunes Turcs ne manqueront pas de faire des propositions dans le même sens à la direction du mouvement arménien.

Mais pour l'idéologie nationale arménienne le choix ne fait aucun doute. La Première Guerre mondiale qui se profile à l'horizon sera celle de la victoire finale de la civilisation sur la barbarie et à la fin de la guerre le fléau turc disparaîtra également de la terre. Peu importe si un très large éventail d'opinions va de la participation active aux côtés de l'armée russe, avec constitution de milices d'avant-garde, jusqu'à la neutralité, ou même le semblant de collaboration avec les Turcs en attendant le dénouement ; le rêve est quasiment le même.

En même temps, du côté turc, se développe jusqu'au paroxysme la psychose d'une société aux abois. Le tronc de l'Empire ne peut survivre qu'en devenant une nation et cette nation naîtra dans le sang, son propre sang comme prix de l'alliance avec l'Allemagne et celui des autres. Ainsi la participation à la guerre aux côtés de l'Allemagne est d'une part une nécessité imposée par l'alliance anglo-franco-russe, qui a déjà dans ses cartons le partage définitif de l'Empire, et de l'autre la couverture nécessaire pour la réalisation du rêve national.

C'est ainsi que l'acte final devient, par une progression insensible au cours des siècles, le dénouement d'une tragédie. L'avance russe, l'ouverture des hostilités, n'est pas aussi foudroyante que les Arméniens l'espéraient, mais assez pour que, doublée de l'attaque alliée aux Dardanelles elle affole non seulement les dirigeants turcs mais aussi une grande partie de la population. L'activité des révolutionnaires arméniens au sein de l'armée russe et à l'intérieur, la première assez importante, la seconde somme toute assez limitée et surtout désordonnée, alimente la psychose au sein de la population turque-musulmane qui demande souvent la première une action gouvernementale contre les Arméniens.

Cette action n'aura pas dans sa conception et sa réalisation ni la simplicité ni la clarté qu'elle va plus tard acquérir dans l'imaginaire national arménien. Si quelques idéologues du parti Jeune Turc sont sans doute convaincus de la nécessité d'une extermination, ni l'appareil du parti, notamment dans ses échelons locaux, ni l'appareil d'Etat, marqué par ses habitudes d'administration polyethnique ne sont préparés psychologiquement et matériellement pour assumer cette tâche. En plus, l'armée, qui pourrait en être l'outil majeur est et restera hostile dans son ensemble.

Le mouvement commença par une déportation dans tous les sens, comme si on voulait s'en débarrasser sans savoir quoi faire. Par la suite, c'est dans les régions les plus soumises au danger russe, où des mouvements arméniens de résistance armée seront organisés, que les déportations seront complétées par des massacres organisés. Mais le plus souvent la nature elle-même sera mise en contribution pour décimer les interminables colonnes de déportés. Il y a d'abord la rigueur du climat et de la topographie ; des plateaux de 1 000 à 2 000 mètres d'altitude avec des différences extrêmes de température entre le jour et la nuit, l'été et l'hiver. A cela vient s'ajouter l'absence de toute infrastructure, routes, ponts, etc., qui pourrait faciliter le déplacement, à supposer que cela fût souhaité (il y a eu pourtant quelques transports par chemin de fer sur la ligne de Bagdad). Ensuite il y a des centaines de milliers d'hommes, femmes et enfants lancés sur les chemins rudes d'un pays qui a toujours oscillé autour des limites de l'autosubsistance et qui se trouve même au seuil de la famine depuis que les hommes sont mobilisés et que le pouvoir prélève tout surplus, et même au-delà, pour approvisionner l'armée. Ceci serait déjà suffisant pour assurer des pertes énormes. Mais il a fallu aussi aider la nature. Des milices organisées par les sections locales du parti ont entrepris des massacres systématiques, notamment des hommes valides, dans les groupes de déportés. On ne saura jamais l'ampleur de ce type d'actions mais il semble à lire l'ensemble des récits disponibles de tous les côtés que la plus grande partie des morts violentes ont été dues plus au massacre « spontané » qu'organisé.

Ici il serait nécessaire d'écrire une sociologie, ou plutôt une psychosociologie du massacre qui ne serait pas inutile de nos jours. Sans aller jusque-là, précisons seulement une impression constante qui se dégage de la lecture de l'ensemble des récits susmentionnés : Que la « déshumanisation » progressive d'un groupe attire plus les attaques qu'elle ne les épargne. Ceci dépasse le simple constat de rapport des forces et ne semble même pas s'expliquer par le fait que le groupe en question est désigné comme « traître » à la vindicte populaire. C'est-à-dire, plus les groupes déportés se clochardisent, perdant non seulement tout attrait lucratif — ils étaient déjà dépouillés en amont — mais aussi toute force physique, plus ils sont l'objet d'attaques de la part des populations turques ou kurdes qui viennent, hommes, femmes et enfants, les attendre au passage devant leur village, sans que ceci soit forcément le résultat d'un endoctrinement politique ou religieux. Au fur et à mesure qu'on avance, les actes absurdes : meurtres gratuits, mutilation des cadavres, etc., semblent s'accroître, sans que cela empêche la charité individuelle de prendre le contrepied de la cruauté de groupe. Personnes isolées, qui, recueillies après ce défoulement, notamment des enfants, furent adoptées et insérées dans la communauté d'accueil.

Le résultat est connu et la bataille des chiffres vue d'ici paraît aussi inutile qu'indécente. Ce qui est moins connu est que l'avance russe en 1915-1916 jusqu'au centre de l'Anatolie entraîna des terribles représailles russo-arméniennes qui ont également contribué à faire pratiquement le vide dans cette région.

En 1918, l'Empire vaincu disparaît, mais le mouvement national turc revendique comme territoire national les limites de l'armistice du 30 octobre. Les puissances victorieuses tendent de réintégrer les restes des populations arméniennes et grecques dans ce territoire et utilisent à fond l'armée grecque et celle du nouvel Etat arménien fondé dans le Caucase, pour imposer leur volonté. Erreur on ne peut plus funeste, mais les dés étaient déjà jetés. Le mouvement national turc est décidé de bâtir un Etat sans minorités. Ce sera pratiquement fait en ce qui concerne les ethnies chrétiennes avec l'échange des populations entre la Grèce et la Turquie en 1923.

LES ETATS-NATIONS ET LA QUESTION DES MINORITES AUJOURD'HUI

Ainsi la nouvelle nation turque a pris conscience d'elle-même dans le refus de l'autre, mais ce sont ces autres qui lui ont appris ce refus. Ce refus absolu, dont on a essayé d'esquisser la genèse, éclaire également la position extrêmement crispée et sourcilleuse de toute autorité turque depuis cette date. Il explique les raisons de l'acharnement contre la minorité grecque restée à Istanbul et dans les deux îles égéennes turques Imbros et Tenedos (Bozcaada), acharnement qui continue encore aujourd'hui contre une poignée de résidents mais qui est bien rendu par le comportement du gouvernement grec contre la minorité turque de la Thrace occidentale. Il explique surtout la position du gouvernement turc dans le problème kurde et la résurgence de la question arménienne.

A) Le dernier mouvement national

L'opposition kurde à la domination ottomane fut peut-être la plus ancienne et la plus permanente. Des principautés kurdes, formellement attachées à l'Empire, ont conservé leurs propres dynasties et leurs propres structures sociales et ce n'est qu'au XIXe siècle que des campagnes systématiques de « pacification » seront entreprises par le pouvoir central. Mais précisément la conservation si tardive de cette autonomie, en reproduisant sans cesse une fragmentation politique à l'extrême, assura la pérennisation des structures tribales et retarda l'apparition d'une conscience nationale.

Le premier pas décisif dans cette direction fut encore la question arménienne. Il faut reconnaître que la revendication d'un seul territoire par trois nations en gestation, Arméniens, Kurdes et Turcs, fut un élément aussi mobilisateur que lourd de conséquences. Dans ce conflit, les Kurdes, utilisés par le pouvoir ottoman, devinrent dans un premier temps les bourreaux — pas toujours inconscients — mais aussi, par moments, les victimes des Arméniens.

La deuxième occasion se présenta au cours du grand festival des nations que fut la conférence de paix de Paris en 1919. Cette fois-ci, avec le soutien actif des puissances intéressées, des personnages n'ayant que des affinités lointaines avec les réalités et les aspirations kurdes signèrent des alliances avec les représentants arméniens.

De son côté le mouvement national turc semblait vouloir intégrer les Kurdes à condition que ceux-ci ne présentent aucune revendication nationale. L'ethnie kurde devrait se fondre avec le reliquat des différents peuples turcs-musulmans se trouvant sur le territoire anatolien, revendiqué par le mouvement national turc, pour constituer la nouvelle nation turque. Chose que ne pourraient permettre ni le long passé d'opposition entre les Kurdes et l'empire ottoman ni les différences ethniques, politiques et culturelles très marquées, ni la capacité d'assimilation du nouvel Etat turc.

La troisième étape vers la naissance d'une conscience nationale kurde sera alors atteinte au cours de la révolte de 1925 contre la nouvelle république turque et notamment par la répression qui s'ensuivit. Quelque soit l'origine de cette révolte, où les éléments tribaux-féodaux ont sans doute pesé plus que les motivations proprement nationales et où l'instigation étrangère — britannique à cause de la question de Mossoul — ne fut pas sans doute absente, la répression fut un stimulant déterminant pour une prise de conscience nationale."


Ce passage est extrait du chapitre VII de ce livre, chapitre qui est une reproduction de l'article de Stéphane Yerasimos : "Ethnies et minorités en Turquie : quelques réflexions sur un problème insoluble", Les Temps Modernes, n° 456-457, juillet-août 1984.

Du même auteur : 1912-1914 : la réactivation du thème de l'"autonomie arménienne" et les velléités de la Russie tsariste sur les vilayet d'Anatolie orientale

Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

La question grecque-pontique

Voir également : "Génocide arménien" : le saviez-vous ?

Sources bibliographiques sur le contentieux turco-arménien

"Génocide arménien" : connaître les thèses contradictoires en présence

"Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues