lundi 13 avril 2015

L'authenticité pour le moins douteuse des documents Andonian (soi-disant "télégrammes de Talat Pacha")

Paul Dumont, "La mort d'un empire (1908-1923)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 624 :

"Repérer dans la multitude des écrits consacrés de part et d'autre à la question des inexactitudes, des affirmations contestables, voire des falsifications, ne présente guère de difficultés. En particulier, il semble établi aujourd'hui que quelques-unes des pièces essentielles versées au dossier par l'accusation (par exemple, le Livre bleu préparé pour le compte du gouvernement britannique par Bryce et Toynbee ou les Mémoires de Na'îm Bey publié par les soins d'Aram Andonian) ne puissent d'aucune façon être considérées comme des documents irrécusables. Toynbee lui-même n'a-t-il pas avoué que son Livre bleu avait été « publié et diffusé en tant que propagande de guerre » ? De même, l'authenticité des télégrammes par lesquels le gouvernement jeune-turc aurait ordonné, au printemps 1915, l'anéantissement des Arméniens est aujourd'hui sérieusement contestée."



Gilles Veinstein, "Trois questions sur un massacre", L'Histoire, n° 187, avril 1995, p. 40 :

"Mais le dernier point, crucial, du débat, par ses implications juridiques et politiques, est de savoir si les massacres perpétrés contre les Arméniens le furent sur ordre du gouvernement jeune-turc, si les transferts n'ont été qu'un leurre pour une entreprise systématique d'extermination, mise en oeuvre selon des modalités diverses, mais décidée, planifiée, téléguidée au niveau gouvernemental, ou si les Jeunes-Turcs furent seulement coupables d'avoir imprudemment déclenché des déplacements qui finirent en hécatombes. Le seul fait de poser la question peut sembler absurde et scandaleux. Il est vrai que l'implication étatique est un préalable à la pleine application à la tragédie arménienne du terme de génocide, tel qu'il a été forgé en 1944 et défini par le procès de Nuremberg et la convention des Nations Unies de 1948.

Il faut pourtant admettre qu'on ne dispose pas jusqu'à présent de preuve de cette implication gouvernementale. Les documents produits par les Arméniens, des ordres de Talaat Pacha, ministre de l'Intérieur, et d'autres hauts officiels ottomans ordonnant explicitement le massacre des hommes, des femmes, et des enfants arméniens, désignés comme « documents Andonian », du nom de leur éditeur, n'étaient que des faux, comme la critique historique l'a prouvé par la suite.
"


Pierre Vidal-Naquet, "Réponse à Yves Ternon", Le Monde, 3 décembre 1999 :

"Cela dit, tout n'est pas faux dans ce que disent ces historiens. Yves Ternon le reconnaît lui-même, les documents Andonian, ces télégrammes découverts en 1919 à Alep par un journaliste arménien et qui contiennent l'ordre de tuer, « ne sauraient justifier des preuves recevables devant un tribunal, d'autant plus que les originaux restent aujourd'hui introuvables »."


Bernard Lewis, From Babel to Dragomans : Interpreting the Middle East, New York-Oxford, Oxford University Press, 2004, p. 388-389 :

"How does one actually set about distorting history ? The best and most effective method of course is invention, supported by fabrication. One invents events, and if convenient or necessary one fabricates the evidence to support one’s inventions. A fabrication may be personal and deliberate ; it may be collective and unconscious. Both kinds can usually be detected by critical historical scholarship.

There are some celebrated historical fabrications.
The Donations of Constantine for example, a document said to have been issued by the emperor Constantine to Sylvester, bishop of Rome, was used as the basis for the temporal power of the popes in the city of Rome. Purporting to be of the fourth century, first appearing in the eighth century, it was finally demonstrated to be a forgery in the fifteenth century. It probably had the longest run so far of any historical fabrication.

There are others. Under the auspices of the American Philosophical Society I may mention the statements attributed to Benjamin Franklin denouncing Jews and Catholics. These first appeared in the 1930s, when the international atmosphere was propitious to such fabrications. There are the so-called Protocols of the Elders of Zion, the Talât Pasha telegrams, and others of the same kind. The Protocols are by now pretty much discarded in the Western world, but they still flourish in other parts. My own copy, entitled Jewish Conspiracy, was printed in Tehran in 1985, and came to me by courtesy of the “Islamic Propagation Organization” in that city.

The misuser of history can to a considerable extent serve his purpose simply by defining the topic, that is to say, of what, of where, of whom, of when, he is writing the history."


Erik Jan Zürcher, Turkey : A Modern History, Londres-New York, I. B. Tauris, 2004, p. 115-116 :

"The third and most important controversy concerns intent, and whether genocide was committed. The Turkish side and its supporters claim that the situation in eastern Anatolia was one of inter-communal warfare, in which Armenian bands (supported by the Russian army) and Kurdish tribes (supported by Turkish gendarmes) struggled for control. They also recognize that the local Muslim population (especially the Kurds) subjected the Armenians sent to Syria to vicious attacks, but they attribute this to lack of control on the part of the Ottoman government rather than to its policies. They point out that the official records of the Ottoman government do not, as far as is known, contain any documents that demonstrate government involvement in the killings. The Armenian side has tried to demonstrate this involvement, but some of the documents it has produced (the so-called Andonian papers) have been shown to be forgeries."


Fuat Dündar, entretien avec François Georgeon, L'Histoire, n° 341, avril 2009, p. 11 :

"Ces télégrammes codés sont au cœur de la controverse, depuis la parution en 1920 de l'ouvrage du journaliste Aram Andonian, un recueil de documents « officiels » grâce auxquels il soutenait que Talat Pacha avait ordonné l'extermination des Arméniens. Je pense avec beaucoup d'autres que certains de ces documents sont des faux."


Voir également : "Génocide arménien" : le saviez-vous ?

Sources bibliographiques sur le contentieux turco-arménien

"Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues

"Génocide arménien" : connaître les thèses contradictoires en présence