mardi 21 avril 2015

Le sabotage de l'unité caucasienne par les nationalistes grand-arméniens

Mir Yacoub, "La conférence de San Remo et les Républiques du Caucase", Prométhée, n° 73, décembre 1932, p. 11-14 :
La seule reconnaissance des nouvelles républiques de Transcaucasie par le Conseil Suprême était insuffisante pour assurer leur défense et leur développement. Il aurait fallu d'autres facteurs. Il aurait fallu non seulement l'existence d'une cohabitation pacifique entre elles, mais encore une compréhension réciproque et un soutien mutuel.

Malheureusement, ces deux facteurs manquaient. Déjà, au début de la Révolution de 1917, les rapports entre Arméniens et Géorgiens d'une part, et entre Azerbaïdjaniens et Arméniens d'autre part, étaient tendus, du fait même de la situation politique à l'époque. Pour ce qui est de la république du Caucase du Nord, elle tomba sous les coups de l'Armée Volontaire sans avoir eu le temps d'établir un lien solide avec les républiques de Transcaucasie. S'il y eut un commencement positif d'entente, ce fut uniquement dans une collaboration entre Géorgiens et Azerbaïdjaniens pour tout autant que l'ambiance de l'époque le permettait. Cette collaboration eut l'occasion de se manifester, non seulement au sein du pays, au Caucase, mais encore dans l'activité des délégations qui les représentaient en Europe et l'on sait que plus d'une fois elle se manifesta dans une série de notes aux Grandes Puissances. Ces notes portaient la signature des représentants de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan.

Après la chute du Caucase du Nord et l'occupation du général Denikine, la situation au Caucase se complique. L'apparition de l'Armée Volontaire au Caucase du Nord présentait un danger pour l'Azerbaïdjan et pour la Géorgie et cette éventualité obligea ces deux républiques à conclure une alliance militaire défensive pour préserver leurs frontières de toute agression.

Le spectre du danger turc si inquiétant pour les Arméniens et en partie pour les Géorgiens n'existait plus, l'Empire ottoman, à l'époque, se trouvant en état de déconfiture et son avenir apparaissant sous un jour bien sombre.

Devant les forces du général Denikine, seul et unique danger à l'époque, les peuples du Caucase étaient bien obligés de s'unir et de coordonner leurs efforts. C'est dans ce but que fut organisée à Tiflis, le 26 juin 1919, une Conférence qui eut pour résultat la conclusion d'un accord entre l'Azerbaïdjan et la Géorgie. En vertu de cet accord, ces deux républiques s'engageaient à repousser par tous les moyens à leur disposition, toute attaque qui menacerait de porter atteinte à l'indépendance ou à l'intégrité de l'une des deux républiques contractantes.

Nous devons souligner ici que le Gouvernement arménien, invité à son tour à prendre part à cette Conférence, refusa d'y envoyer ses délégués. Il espérait trouver un appui en l'Armée Volontaire pour résoudre définitivement le problème caucasien. Nonobstant ce refus, les gouvernements d'Azerbaïdjan et de Géorgie réservèrent à l'Arménie le droit, dans un délai de quinze jours, de donner son adhésion à l'alliance militaire défensive qui venait d'être conclue. Mais l'Arménie ne voulut point profiter de ce droit, vraisemblablement du fait que ses dirigeants croyaient que le noeud de la question arménienne se trouvait en Turquie et que, grâce à l'appui des Puissances victorieuses, l'idée d'une Grande Arménie se réaliserait. L'Arménie caucasienne, à leurs yeux, ne représentait qu'une faible partie de l'Arménie, aussi toute discussion avec la Russie paraissait-elle indésirable. Bien au contraire, elle avait besoin de l'appui de la Russie.

L'accord azerbaïdjano-géorgien fut donc notifié au Conseil Suprême des Alliés ; il était accompagné d'une note dans laquelle il était dit ce qui suit : « La présente convention, poursuivant un but uniquement défensif, ne saurait être appliquée dans la partie concernant les opérations militaires envisagées, la Transcaucasie devant être garantie de toute attaque extérieure grâce au contrôle que les Puissances alliées exercent sur les
opérations du général Denikine. »

En 1919, l'Azerbaïdjan et la Géorgie redoublèrent d'efforts pour attirer l'Arménie dans l'orbite de l'orientation caucasienne, mais ce fut en vain, les hommes d'Etat arméniens espérant toujours que, grâce à l'appui des Puissances victorieuses, la question arménienne devra être résolue hors du Caucase ; alors seulement on pourra songer à élargir les frontières de l'Arménie au compte de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan. Influencés par l'idée d'une Arménie qui s'étendrait d'une mer à l'autre, les hommes d'Etat arméniens ne voulaient point lier leur sort à celui des républiques du Caucase. Il convient de remarquer que le territoire arménien, à l'époque, était en fait l'équivalent de ce qu'est aujourd'hui l'Arménie soviétique, mais que ses dirigeants rêvaient des frontières de l'Arménie historique.

Des essais tendant à unifier les républiques du Caucase furent aussi faits en Europe, et ce, par l'intermédiaire des Anglais. Le représentant britannique, M. R. Vansittard, secrétaire particulier à l'époque de Lord Curzon et actuellement adjoint permanent du ministre des Affaires étrangères, fit savoir aux représentants des délégations des trois républiques de Transcaucasie que s'ils arrivent à résoudre le différend qui les sépare pour ne former qu'un bloc unique devant les Alliés, le Conseil Suprême s'intéressera au sort de la Transcaucasie. Il ajoutait qu'un accord de ce genre entre eux produirait une impression favorable sur la conférence qui devait s'ouvrir à San Remo. M. Vansittard souligna notamment l'importance que présentait la solution de la question de Batoum, c'est-à-dire la question du débouché sur la mer libre et il déclara que cette solution pouvait être trouvée dans le mémorandum de la délégation azerbaïdjanienne qui suggérait l'établissement d'un contrôle mutuel sur ce territoire en litige. Les représentants des trois républiques prirent en considération les suggestions de M. Vansittard dont les efforts furent considérables pour arriver à un accord entre peuples du Caucase. Après examen de la question, les représentants des trois républiques caucasiennes trouvèrent facilement le moyen de résoudre les questions en litige en proposant de recourir aux principes d'arbitrage. Et quant à la question de Batoum, son examen fut retardé en raison de sa complexité et du manque de temps, quitte de la reprendre à San Remo où se rendirent les représentants des républiques de Transcaucasie.

L'examen de la question reprit donc à San Remo. Les délégués géorgiens et azerbaïdjaniens se mirent d'accord. Les Azerbaïdjaniens reconnaissaient la souveraineté de la Géorgie sur Batoum à condition que les intérêts de l'Azerbaïdjan fussent garantis, notamment le droit d'avoir un débouché sur la Mer Noire. La chose fut autrement complexe avec les Arméniens qui exigeaient de la Géorgie la mise à leur disposition d'une partie du port de Batoum et une zone territoriale pour la construction d'une ligne de chemin de fer jusqu'en Arménie, zone qui serait devenue territoire arménien. Ces revendications arméniennes soulevèrent évidemment un mécontentement général parmi les membres de la délégation géorgienne. Les discussions entre les trois délégations allèrent s'accentuant. Moins intéressés dans la question que les autres délégations, les Azerbaïdjaniens s'efforcèrent d'apporter un peu de calme dans les esprits ; de son côté, M. Vansittard demanda aux membres de la délégation azerbaïdjanienne d'user de son influence auprès de la délégation géorgienne pour le salut et les intérêts vitaux de la Transcaucasie ; il faisait ressortir que si les Alliés hésitent à donner un appui matériel aux peuples de Transcaucasie, c'est uniquement en raison des dissentiments qui existent entre eux et c'est pourquoi il est de toute nécessité qu'un accord de principe conçu entre les trois républiques de Transcaucasie soit présenté dûment signé par leurs délégués à Lord Curzon afin qu'il en soit donné connaissance à la Conférence. Pour ce qui est de la ville de Batoum, M. Vansittard suggérait l'idée de la proclamer ville libre sous le contrôle de la Société des Nations. Les divergences entre l'Arménie et la Géorgie s'aggravèrent encore davantage lorsque les Arméniens exigèrent que la rivière Tchorokh servit de frontière à la Géorgie. Voyant la gravité des difficultés, le représentant britannique souligna une fois encore que si l'accord entre délégations transcaucasiennes n'était point signé sur-le-champ, c'est-à-dire au moment même où le Conseil Suprême l'attend, il se désintéressait de l'affaire et les responsabilités de l'échec seront impliquées aux représentants de Transcaucasie. Mise ainsi dans une situation exceptionnellement difficile, la délégation géorgienne estima qu'elle ne pouvait prendre sur elle une pareille responsabilité, aussi demanda-t-elle de surseoir à sa réponse afin qu'elle puisse se mettre en rapport avec son gouvernement. Ce que voyant, M. Vansittard fit, le 24 avril, la déclaration suivante :

« J'ai fait tous mes efforts pour qu'un accord se fit entre vous et qu'il fut ainsi possible de le communiquer en temps voulu au Conseil Suprême. Mes conseils amicaux sont restés sans effet, et il a fallu même que j'en arrive à décliner toute responsabilité. Si pénible que cela soit, je suis obligé de déclarer au nom de Lord Curzon dont vous connaissez l'amitié pour vos pays et qui a tant contribué en janvier à votre reconnaissance de facto, que l'accord au sujet de la mise à la disposition de l'Arménie, en toute propriété, d'une ligne de chemin de fer à travers la province de Batoum avec embranchement vers l'Ouest, devait, selon lui, être signé, faute de quoi, c'est vous tous qui répondrez. Je fais appel, en la circonstance, à la délégation géorgienne.

« Ce que je viens de vous dire est le point de vue du Gouvernement britannique, mais je crois que le Conseil Suprême sera du même avis. Et maintenant je vous laisse, le reste dépend de vous. »

Malgré cette déclaration, l'accord ne fut point signé.

Tel fut ce moment, moment où l'Angleterre et, avec elle, toutes les autres Grandes Puissances étaient intéressées à apporter une solution au problème du Caucase. Malheureusement on laissa échapper ce moment du fait de l'incompréhension de la gravité de la situation et de l'intransigeance des représentants des peuples de Transcaucasie. Une manifestation publique de l'unité de la Transcaucasie à la Conférence d'une si grande importance que celle de San Remo où se poursuivirent des négociations sur le naphte en particulier, aurait eu une grande portée sur les républiques du Caucase. Il est certain que la question du Caucase aurait été, grâce à l'appui de l'Angleterre, une fois encore examinée et il n'aurait pas été impossible de recevoir un soutien matériel et moral de la part des Alliés. Le stade suivant aurait certainement permis aux républiques de Transcaucasie d'entrer comme membres à la Société des Nations. La question aurait dès lors été transportée dans l'arène internationale. Dans la situation si précaire dans laquelle se trouvaient les bolcheviks à l'époque, cet acte aurait joué un rôle considérable dans le sens d'un renforcement d'autorité des petites républiques de Transcaucasie. En même temps cela aurait été un encouragement pour les peuples du Caucase qui auraient eu l'impression que leur pays est défendu. Malheureusement, une faute historique fut commise à ce moment et les représentants des peuples de Transcaucasie ne furent point suffisamment perspicaces.

M. Y.

Voir également : Mir Yacoub Mehtiev : "La Question Arménienne"

Les mensonges d'Archak Djamalian (ancien ministre de la première République indépendante d'Arménie)

La réponse cinglante de Memmed Emin Resulzade à Khondkarian

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