vendredi 17 avril 2015

Les assassinats de Talat Paşa (Talat Pacha) et de Simon Petlioura : la question de leur responsabilité personnelle dans les massacres dont ils ont été accusés

Talat Paşa était un leader du Comité Union et Progrès, il fut ministre de l'Intérieur de l'Empire ottoman, puis grand-vizir. Il fut assassiné en 1921, à Berlin, par Soghomon Tehlirian (militant dachnak et volontaire de l'armée russe dès 1914, les unités de volontaires arméniens se rendirent coupables de nombreux massacres à l'encontre des populations musulmanes, cf. Michael A. Reynolds). Tehlirian fut acquitté pour "folie temporaire", alors que son acte était prémédité dans le cadre de l'opération "Némésis" (laquelle avait pour cibles des Turcs ottomans, des Azéris et des Arméniens loyalistes).

Kâmuran Gürün, Le Dossier arménien, Paris, Triangle, 1984 :


"Le 18 mai 1915 (5 mai 1331), une note codée fut envoyée par le ministre de l'Intérieur au gouverneur d'Erzurum. La nécessité d'envoyer les Arméniens d'Erzurum dans les régions au sud d'Urfa et de Mossoul et dans le district de Zor, y était précisée.

Le 23 mai (10 mai 1331), des notes chiffrées furent envoyées à Erzurum (no 14), à Van (no 21) et à Bitlis (no 14). Elles donnaient les instructions suivantes :

« Les Arméniens de la province seront transférés et installés dans les lieux qui leur seront désignés dans la province de Mossoul - sauf dans la partie septentrionale qui jouxte la province de Van - dans le sandjak de Zor et dans celui d'Urfa - sauf dans le canton d'Urfa.

« Les Arméniens qui arriveront dans les lieux d'installation, seront établis dans des résidences que l'on construira dans les villages et les bourgades ou dans tes lieux qu'indiquera l'administration locale où ils pourront construire de nouveaux villages. Il appartient aux administrateurs locaux de s'occuper de l'envoi et de l'établissement des Arméniens qui doivent être transférés. Il appartient également aux administrateurs en service, de protéger la personne et les biens des Arméniens, de les ravitailler et de veiller à leur repos tout le long de la route. Les Arméniens que l'on transfère pourront transporter avec eux tous les biens qu'il seront en mesure de porter. Ce transport ne pourra s'effectuer naturellement que dans les lieux où les opérations de guerre le permettent. »

Ce même jour, une note chiffrée était envoyée au gouverneur de Mossoul et aux sous-préfets d'Urfa et de Zor. Il y était écrit :

« Les Arméniens des provinces de Van, de Bitlis et d'Erzurum qui seront transférés, seront installés dans la région d'Urfa, là où d'autres Arméniens ne sont pas déjà établis, dans les parties méridionales de la province de Mossoul et dans les lieux qui seront indiqués par l'administration locale.

« Les Arméniens qui arriveront dans les régions d'établissement seront installés soit d'une façon dispersée dans des résidences qu'ils construiront dans tes villages et bourgades existants, soit dans les lieux qu'indiquera l'administration locale, où ils pourront construire de nouveaux villages. Les villages et bourgades déjà existants dans lesquels habiteront les Arméniens et les nouveaux villages qu'ils construiront, devront être situés au moins à 25 km de distance de la ligne du chemin de fer de Bagdad et des autres chemins de fer.

« Il sera du ressort des fonctionnaires en service de s'occuper de la sécurité des biens et des personnes des Arméniens, de leur ravitaillement et de leur repos tout au long du chemin. Les Arméniens transférés pourront prendre avec eux toutes leurs affaires ne nécessitant pas de moyens de transport. » " (p. 254-255)

"Le 26 juin 1915, note codée du ministère de l'Intérieur, envoyée au gouverneur d'Elaziz :

« Les colonies d'Arméniens qui ont été envoyées d'Erzurum sous protection, ont eu leur chemin barré par les bandits de Dersim et ont été tués. Comme il est absolument inadmissible que les bandits de Dersim commettent ainsi, coup sur coup, de tels crimes, nous demandons que des mesures d'urgence soient prises pour assurer la sauvegarde des colonies qui arrivent. » " (p. 257)

"Note chiffrée envoyée le 12 juillet 1915 par le ministère de l'Intérieur au gouverneur de Diyarbakir :

« Ces temps derniers, des Arméniens de la province qu'on a fait sortir de la ville de nuit ont eu la gorge tranchée comme des moutons. Nous avons appris qu'il y a eu, selon les estimations environ 2.000 morts. Ceci doit être absolument empêché et nous demandons à être informé sur la situation exacte. » (...)

Les télégrammes cités ci-dessus jettent une vive lumière sur les raisons qui ont abouti à la décision de faire émigrer les Arméniens, sur le caractère de cette décision et sur la manière dont elle a été appliquée. Comme nous pouvons le constater, le gouvernement s'est particulièrement penché sur la question de la sécurité des biens et des personnes des Arméniens et a sans cesse donné des instructions pour que les mesures nécessaires soient prises.

Ceux qui ne témoignèrent pas de l'attention nécessaire et ceux qui commirent des fautes, furent arrêtés et déférés aux tribunaux.

Pour examiner ce genre d'irrégularité, une commission spéciale d'enquête fut constituée par le ministère de la Guerre et fonctionna jusqu'en 1918, date où il fut mis un terme à ses fonctions.

Ceux qui furent reconnus coupables furent déférés au tribunal de siège. Voici le nombre des cas dans quelques provinces et arrondissements :

Sivas  648
Mamuretelaziz  223
Diyarbakir  70
Bitlis  25
Eskişehir  29
Şebinkarahisar  6
Nigde  8
Izmit  33
Ankara  32
Kayseri  69
Syrie  27
Hüdavendigar  12
Konya  12
Urfa  189
Canik  14

(...)

Dans le dernier discours que fit Talat Pacha au congrès d'Union et Progrès le 1er novembre 1918, il s'attarda sur la question de l'émigration des Arméniens. Ses propos furent publiés dans le journal Vakit du 12 juillet 1921. Hikmet Bayur les a fait figurer dans son ouvrage, duquel nous tirons les passages suivants :

« La question de l'émigration des Arméniens a été l'une de celles dont on a le plus entendu parler dans les cabinets de guerre, à l'intérieur du pays et surtout à l'étranger.

« En premier lieu, il faudrait préciser que les rumeurs sur l'émigration et le massacre ont été très excessives. Les publications arméniennes et grecques ont répandu les accusations d'atrocités à grand fracas et en grossissant les choses, certaines de l'effet que de telles accusations produiraient sur l'opinion publique en Europe et en Amérique, une opinion qui ne connaît pas les Turcs, ou qui ne les connaît que fort peu.

« En disant cela, je ne veux absolument pas nier les faits. Je désire seulement dire la vérité et faire table rase des exagérations. Si l'on met de côté celles-ci, beaucoup d'affaires tragiques sont effectivement survenues lors du transfert. Mais aucune de celles-ci ne s'est produite sur un ordre donné par la Sublime Porte. La responsabilité de ces actes incombe avant tout à des éléments qui ont agi de manière inadmissible. Sans aucun doute, tous les Arméniens ne sont pas responsables de ce qui s'est produit. Mais pendant une guerre qui devait décider de la vie ou de la mort d'un pays, il était nécessaire de ne montrer aucune indulgence envers ceux qui gênaient les mouvements de l'armée et qui mettaient en danger la sécurité de celle-ci et la sûreté du pays en fomentant des insurrections sur les arrières. Les bandes de francs-tireurs arméniens gênaient les mouvements de nos armées dans la région d'Erzurum et trouvaient aide et protection dans tous les villages arméniens.

« Lorsqu'ils se trouvaient en position difficile, sur un appel lancé, tous les villageois courraient dans les églises chercher les fusils qu'ils y avaient cachés et accouraient pour les aider. Nous ne pouvions pas tolérer qu'ils se trouvent ainsi sans cesse sur les arrières de l'armée, coupant nos lignes de retraite, ni tolérer le danger qu'ils pouvaient faire encourir à nos services en retrait du front. Les informations venant des armées ainsi que les notes envoyées sans cesse par les gouverneurs, nous ont finalement mis dans l'obligation de prendre des mesures catégoriques.

« La question du transfert est avant tout le résultat de mesures prises en raison des nécessités créées par l'état de guerre.

« Ce que je voudrais préciser est que, partout, le transfert des Arméniens a eu lieu dans des conditions régulières et seulement dans la mesure où la nécessité y contraignait. Dans plusieurs endroits, les hostilités accumulées depuis longtemps ont explosé et ont occasionné des abus que nous n'avions absolument pas souhaités. Certains fonctionnaires ont manifesté une violence et une cruauté excessives. J'avoue également que, dans de nombreux endroits, beaucoup d'innocents ont été injustement sacrifiés. » " (p. 258-260) 

Gilles Veinstein, "Trois questions sur un massacre", L'Histoire, n° 187, avril 1995 :

"Mais le dernier point, crucial, du débat, par ses implications juridiques et politiques, est de savoir si les massacres perpétrés contre les Arméniens le furent sur ordre du gouvernement jeune-turc, si les transferts n'ont été qu'un leurre pour une entreprise systématique d'extermination, mise en oeuvre selon des modalités diverses, mais décidée, planifiée, téléguidée au niveau gouvernemental, ou si les Jeunes-Turcs furent seulement coupables d'avoir imprudemment déclenché des déplacements qui finirent en hécatombes. Le seul fait de poser la question peut sembler absurde et scandaleux. Il est vrai que l'implication étatique est un préalable à la pleine application à la tragédie arménienne du terme de génocide, tel qu'il a été forgé en 1944 et défini par le procès de Nuremberg et la convention des Nations Unies de 1948.

Il faut pourtant admettre qu'on ne dispose pas jusqu'à présent de preuve de cette implication gouvernementale. Les documents produits par les Arméniens, des ordres de Talaat Pacha, ministre de l'Intérieur, et d'autres hauts officiels ottomans ordonnant explicitement le massacre des hommes, des femmes, et des enfants arméniens, désignés comme « documents Andonian », du nom de leur éditeur, n'étaient que des faux, comme la critique historique l'a prouvé par la suite. Sans doute trouve-t-on dans le réquisitoire de la cour martiale chargée de juger les gouvernants jeunes-turcs après leur chute, à Istanbul en 1919, des accusations accablantes contre leurs "formations spéciales" dont les Arméniens n'auraient d'ailleurs été que des victimes parmi d'autres, y compris chez les Turcs eux-mêmes. On ne peut ignorer ces dénonciations précises, ni les prendre non plus comme argent comptant, eu égard au caractère éminemment politique de ce procès : il était intenté contre un gouvernement révolutionnaire qui avait conduit le pays au désastre, par ses adversaires lui succédant au pouvoir et, qui plus est, sous la coupe des Alliés. McCarthy parle de deux millions et demi de victimes musulmanes (principalement turques) pour l'ensemble de la guerre en Anatolie de 1914 à 1922, dont un million pour la seule zone des « vilayet arméniens ».

Faute de preuve décisive, les historiens défenseurs des thèses arméniennes mettent en avant plusieurs témoignages contemporains, émanant de rescapés, de diplomates et de missionnaires étrangers de diverses origines. Ceux-ci sont loin d'être négligeables et sont même dans les meilleurs cas irremplaçables. Pour autant, tout historien rigoureux connaît les limites d'un témoignage (d'autant plus susceptible d'exprimer un point de vue « engagé » dans un contexte de conflit généralisé). (...)

Au demeurant, quels que soient les indices qu'on estimera pouvoir en tirer en faveur d'une implication du gouvernement ottoman, il restera à expliquer comment dans le même temps les autorités d'Istanbul dénonçaient les exactions commises contre les Arméniens, en interdisaient le renouvellement, traînaient les coupables devant des cours martiales. On a ainsi connaissance de 1 397 cas de condamnations d'agents ottomans pour crimes contre les Arméniens, dont des condamnations à mort. Dans la région de Harput en particulier, où de terribles violences contre les Arméniens étaient commises, selon le témoignage du consul américain Leslie A. Davis, avec l'accord du gouverneur qui affirmait agir sur ordre de la capitale, 233 procès en cour martiale furent intentés contre des officiels ottomans accusés de crimes contre les Arméniens, suivis de condamnations. L'historien hollandais Erik Zürcher propose pour sa part une explication à ces apparentes contradictions : s'il est intimement convaincu de l'implication non du gouvernement mais d'un cercle interne au sein du CUP dans l'extermination, il constate néanmoins qu'il est difficile, sinon impossible de le prouver « au-delà de tout doute »."
(p. 40-41)
 

Hilmar Kaiser, entretien avec Khatchig Mouradian (traduction en français de Louise Kiffer), The Armenian Weekly, 8 mars 2008 :

"Il [Yusuf Halaçoğlu] a le matériel des poursuites judiciaires des criminels de guerre pendant la guerre. De mon côté, j'ai obtenu ma propre copie du matériel, mais il y a le respect universitaire – c'est-à-dire qu'il a le droit de le publier le premier.

Selon ce matériel, les gens qui ont volé de l'argent, qui ont tué, etc... ont été condamnés. La liste identifie les coupables, ce qu'ils ont fait, et quelle a été leur sanction. Nous savons, par exemple, que les meurtriers de Zohrab et de Vartkès Effendi [députés arméniens] ont été exécutés par Djémal, et il y a eu d'autres exécutions. Les gens qui ont volé de l'argent à la population arménienne et qui l'ont mis dans leur poche au lieu de le remettre au gouvernement ont été pénalisés. Nous savons cela mais nous avons besoin d'une analyse sérieuse des faits. Nous n'avons pas encore de réponse décisive."

Fuat Dündar, entretien avec François Georgeon, L'Histoire, n° 341, avril 2009 :

"On sait que Talat a ordonné aux gouverneurs de Diyarbakir (le 12 juillet), d'Ankara (27 juillet) et enfin de toutes les provinces (le 29 août) d'arrêter les massacres [d'Arméniens en 1915]." (p. 16-17)

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Simon Petlioura était un leader social-démocrate ukrainien, il fut commandant de l'armée nationale ukrainienne et président de la République indépendante d'Ukraine. Il fut assassiné en 1926, à Paris, par Samuel Schwartzbard (activiste anarchiste avant la PGM et combattant de la guerre civile russe, probablement dans les rangs de l'Armée rouge, Armée rouge dont une partie des troupes commirent des pogroms anti-juifs, cf. Nicolas Werth et Stéphane Courtois). Schwartzbard fut acquitté à la suite d'une campagne d'opinion en sa faveur.

Emscha, "Autour d'un procès", Prométhée, n° 5, mars 1927 :

"La presse et l'opinion publique continuent à s'intéresser vivement au procès de Schwartzbard, meurtrier de Simon Petlioura. La défense s'efforce de prouver que le mobile du crime du 25 mai dernier fut une vengeance pour les pogromes des israélites en Ukraine pendant la révolution. Schwartzbard prétend qu'il n'était qu'un « justicier ». Il semblait cependant établi que les prétentions de Schwartzbard sont dénuées de tout fondement ; non seulement S. Petlioura n'a jamais « ordonné des pogromes », comme l'affirme le meurtrier, mais il les a toujours combattus de la façon la plus énergique.

Même les témoins de la défense, israélites de l'Ukraine, ne pourront jamais nier que dès le début de la révolution de 1917, les dirigeants de la politique ukrainienne et le gouvernement national ont toujours eu les meilleurs sentiments à l'égard du peuple juif. Et S. Petlioura fut presque dès le début membre de ce gouvernement ukrainien en qualité de ministre de la Guerre. Ces sentiments bienveillants du gouvernement à l'égard des juifs furent manifestés par des nombreux actes. Les juifs reçurent les mêmes droits que les Ukrainiens : jamais ils ne les avaient obtenus sous le régime russe ; dès le début de la révolution, on créa auprès du secrétariat général (ministère), un poste de sous-secrétaire d'Etat pour les Affaires juives, qui fut occupé par un israélite ; plus tard ce sous-secrétariat d'Etat fut remplacé par un ministère des Affaires juives. Mieux encore, la loi du 9 janvier 1918 donna aux israélites des droits dont ils n'avaient jamais joui dans aucun pays. La loi sur l'autonomie nationale leur permit d'organiser librement leur vie nationale dans les limites de la République Ukrainienne. Aux termes de cette loi, les israélites de l'Ukraine, de même que les Polonais, les Russes et les autres minorités pouvaient former une Union nationale ; une Constituante devait être réunie pour élaborer les lois fondamentales de cet organisme, et M. Tiomkine fut président de cette Constituante. Le pouvoir législatif, dans cette Union, appartenait à l'Assemblée nationale, le pouvoir exécutif au Conseil national. L'Union avait un budget spécial : outre qu'elle avait le droit d'imposer ses adhérents, elle pouvait revendiquer une part proportionnelle au nombre de ses membres des ressources de l'Etat et des municipalités, lorsqu'il s'agissait de fonds destinés à satisfaire des besoins qui, par leur nature, étaient de la compétence de l'Union.

Si nous comparons le régime qu'établissait en Ukraine cette loi du 9 janvier 1918 avec la situation des israélites privés des droits les plus élémentaires sous la domination russe, nous serons obligés de dire que vraiment les dirigeants ukrainiens, et S. Petlioura en faisait partie, menaient une politique pleine de sympathie pour le peuple juif.

Pendant l'occupation allemande et le gouvernement de l'hetman Skoropadski, la loi du 9 janvier fut révoquée. Mais aussitôt que les nationalistes ukrainiens, avec S. Petlioura à la tête de l'armée, se soulevèrent contre ce régime, la loi sur l'autonomie des minorités nationales fut rétablie (Décret-loi du 10 décembre 1918 confirmé ensuite par la loi du 24 janvier 1919).

Comment expliquer, après tout cela, les terribles pogromes qui eurent lieu en 1919 ? Quelqu'un pourrait-il prétendre qu'il n'y ait pas eu d'effroyables massacres d'israélites en Ukraine ? Mais ces actes de barbarie ont été commis par des criminels et des êtres sans culture, par des bandes rouges, par des « volontaires » de Denikine, par des criminels de droit commun et des agents provocateurs bolcheviks qui s'infiltraient parfois dans les rangs des paysans insurgés : ces derniers, il ne faut pas l'oublier, agissaient le plus souvent sans ordre ni autorisation du commandant de l'armée nationale, cela étant impossible dans une lutte ayant le caractère d'une guerre civile. (...)

Lorsque le Directoire ukrainien, avec l'ataman en chef Petlioura, arriva au pouvoir, un appel contre les pogromes fut presque aussitôt lancé (11 janvier 1919). Dans cet appel, le Directoire adjurait les masses incultes de ne pas écouter la propagande antisémite ; de même il adjurait les masses juives d'exercer leur influence sur certains éléments israélites qui soutenaient le communisme russe, et de la sorte fournissaient aux antisémites des prétextes de développer leur propagande criminelle.

Dans un de ses ordres à l'armée, S. Petlioura dit : « L'armée qui apporte à tous les peuples de l'Ukraine la fraternité, l'égalité et la liberté, ne doit pas écouter les différents provocateurs et aventuriers qui ont soif de sang humain. Elle ne doit pas être la cause des malheurs des juifs... Je vous donne l'ordre formel de chasser de nos rangs et de livrer à la justice tous ceux qui vous poussent à faire des pogromes. »

Les juifs eux-mêmes reconnaissaient que les autorités ukrainiennes faisaient tout pour les protéger. C'est ainsi, par exemple, qu'une résolution du parti social-démocrate juif « Poaleï-Zion » déclarait, le 26 août 1919, que le gouvernement et le commandement combattaient énergiquement les pogromes.

Des crédits très importants furent ouverts au ministère des Affaires juives pour secourir la population israélite éprouvée par les pogromes : plus de 11 millions de francs français, valeur de 1919, furent donnés aux Israélites pendant la seule année 1919.

Dans ces conditions, il serait absurde de parler d'une vengeance pour les pogromes envers le Président du Directoire ukrainien Petlioura, qui a toujours protégé les juifs contre les violences des antisémites et des masses incultes. En outre, il ne faut pas oublier que S. Petlioura ne pouvait être suspect d'antisémitisme, étant donné qu'il appartenait au parti social-démocrate. Les déclarations faites par Schwartzbard et reproduites par certains journaux prouvent qu'il est très peu au courant des relations ukraino-juives d'après la révolution, et on a l'impression bien nette qu'en parlant de vengeance il ne fait que réciter une fable qu'on lui a apprise. Il est clair que le meurtrier n'a été qu'un agent salarié ayant tiré par ordre. Cet ordre lui fut donné par ceux pour qui S. Petlioura fut toujours une menace terrible : par les envahisseurs rouges de l'Ukraine. Cela est confirmé par les circonstances du crime, par diverses coïncidences, par la position prise dans cette affaire par la presse bolchevique de divers pays.

En vain la défense, avec une partie de la presse, va tenter de faire de ce procès une affaire de pogromes antijuifs en Ukraine. L'intérêt de l'affaire n'est pas dans la question des pogromes, puisque toutes les accusations contre S. Petlioura ne peuvent être soutenues de bonne foi : l'intérêt de l'affaire est dans la question des complicités, dans la lumière faite sur la nature des relations de Schwartzbard avec les véritables auteurs de l'assassinat." (p. 27-29)

L. Tchikalenko, "Deux jugements", Prométhée, n° 17, avril 1928 :

"La résolution des social-démocrates de l'Ukraine, au sujet de l'assassinat de S. Petlioura, avait à peine paru, que M. R. Abramovitch, en sa qualité de représentant du parti social-démocrate dans l'Internationale, présentait une déclaration au Comité Exécutif, exigeant l'exclusion des social-démocrates ukrainiens de l'Internationale. Dans sa déclaration, M. Abramovitch alléguait que Petlioura et son gouvernement, dont faisaient aussi parti les social-démocrates, sont responsables des pogroms juifs en Ukraine.

De leur côté les représentants de la Social-Démocratie ont présenté de multiples documents afin de prouver que Petlioura et son gouvernement avaient lutté contre les pogroms, lesquels n'avaient eu lieu que grâce à l'anarchie qui régnait en Ukraine dans ces moments si pénibles.

On nomma donc une commission spéciale pour la revision de cette affaire et tous les matériaux présentés par les deux côtés lui furent remis. Après plus de deux années de travaux, ladite commission vient d'annoncer sa décision à Zurich : « L'accusation d'Abramovitch est considérée comme mal fondée » dit la résolution proclamée à la réunion générale du Comité Exécutif du 26 février, et cette décision a été admise par toute l'assemblée plénière. Le président de la Commission, M. de Broucker, souligna que, bien que ce procès en revision fasse déjà partie de l'histoire, il faut cependant bien reconnaître que d'après les documents présentés par les deux parties, personne n'a le droit d'accuser Petlioura d'avoir été l'organisateur des pogroms juifs." (p. 21-22)

Iaroslav Lebedynsky, Ukraine. Une histoire en questions, Paris, L'Harmattan, 2008 :

"La question des pogroms de 1919 a parfois donné lieu à une véritable désinformation. Dès le début des années 1920, l'idée se répandit que leur principal responsable était Petlioura. Quand celui-ci fut assassiné à Paris en 1926, par le Juif Samuel Schwarzbard manipulé par les services secrets soviétiques, et que l'assassin fut acquitté par la justice française au motif qu'il avait en quelque sorte « vengé les pogroms », cette idée acquit force de loi. Elle est encore très vivante chez certains Juifs.

Mais il faut se souvenir que l'histoire est écrite par les vainqueurs (ou du moins, en général, par ceux qui peuvent faire entendre leurs thèses). En 1920, tout le monde avait intérêt à trouver un bouc émissaire dépourvu d'influence. La vérité est en effet qu'en Ukraine, en 1919, toutes les armées en présence se rendirent coupables de violences antijuives. Cela vaut, certes, pour des unités ukrainiennes plus ou moins subordonnées au Directoire ; mais aussi pour les Russes « blancs » de Dénikine, qui voyaient dans les Juifs le virus du bolchévisme ; mais aussi pour les bolcheviks et les anarchistes, parce que les Juifs incarnaient le capitalisme bourgeois.

Le Directoire n'avait aucune attitude hostile aux Juifs, bien au contraire. Comme auparavant l'hetman Skoropadsky et la Rada centrale, il nomma des ministres juifs. En juillet et août 1919, des lois interdirent les violences contre les Juifs et les punirent de mort, tandis que Symon Petlioura lui-même, dont on ne peut citer une seule phrase hostile aux Juifs, écrivait dans une proclamation du 12 octobre 1919 : « Officiers et Cosaques de l'armée ukrainienne ! [...] Les masses travailleuses ukrainiennes et juives vous considèrent comme des libérateurs [...]. Soyez sans pitié avec les provocateurs qui commettent eux-mêmes des pogroms [...]. La peine de mort doit s'abattre sur la tête des pogromistes... »

En 1921, Petlioura en exil échafaudait avec le dirigeant sioniste Vladimir Jabotinski des projets de gendarmerie juive destinée à protéger les communautés juives d'Ukraine après une hypothétique reconquête. Tout au plus peut-on lui reprocher, au nom de la responsabilité morale de tout chef, de ne pas avoir pu exercer un contrôle réel sur toutes les unités qui se réclamaient de la République populaire d'Ukraine, et encore moins sur l'ensemble de la situation. Le personnage, beaucoup trop idéalisé par les patriotes ukrainiens, a été injustement diabolisé (souvent par ignorance ou par commodité). Laissons le dernier mot à Jabotinski : « Ni Petlioura, ni Vynnytchenko, ni le reste des principaux membres de ce gouvernement ukrainien n'ont jamais été des "pogromistes" [...]. J'ai mené avec eux la lutte contre les antisémites et la russification. On ne convaincra ni moi-même, ni le reste des sionistes pensants du Sud de la Russie, que des gens de ce type puissent être considérés comme des antisémites. » (The Jewish Morning Journal, 4 juillet 1926)." (p. 177-179)

Iaroslav Lebedynsky, Skoropadsky et l'édification de l'Etat ukrainien (1918), Paris, L'Harmattan, 2010 :

"(...) Symon Petlioura, probablement plus favorable aux Juifs [que Pavlo Skoropadsky] sur un plan personnel, mais transformé en croquemitaine progromiste par d'habiles falsifications des événements de 1919." (p. 104, note 51)

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A l'occasion de la campagne communisante en faveur de Schwartzbard, Bernard Lecache (ex-membre du PCF) avait fondé la Ligue contre les pogroms. Lecache "enquêta" en Ukraine soviétique pour "démontrer" que Petlioura avait organisé les pogroms (publication de Quand Israël meurt en 1927). La Ligue contre les pogroms devint la LICA en 1928, qui se renomma LICRA par la suite. La LICRA poursuivit l'historien Bernard Lewis (un des plus grands spécialistes de l'histoire turque et islamique, reconnu par ses pairs Robert Mantran et Maxime Rodinson) parce qu'il contestait rationnellement la version arménienne de 1915. Elle se scandalise par ailleurs du fait que les autorités ukrainiennes (accusées de "négationnisme", pour changer...) persistent à rendre hommage au social-démocrate Petlioura. Ainsi, selon un communiqué de la LICRA : "[Petlioura] est responsable de pogroms organisés en Ukraine sous le régime des tsars [sic], pogroms qui ont fait des centaines de milliers de victimes juives". Régime des tsars, effectivement antisémite, auquel s'était allié un certain... Soghomon Tehlirian, pourtant élogieusement comparé à Schwartzbard au cours d'une "rencontre-débat [sic] sur le génocide des Arméniens" organisée par la LICRA.

Voir également : Quelques figures de l'activisme/terrorisme arménien


L'authenticité pour le moins douteuse des documents Andonian (soi-disant "télégrammes de Talat Pacha")

Des victimes oubliées du terrorisme nationaliste arménien en Anatolie : les Juifs d'Hakkari et les Grecs de Trabzon

"Génocide arménien" : le saviez-vous ?

Sources bibliographiques sur le contentieux turco-arménien

"Génocide arménien" : la parole aux historiens turcologues et islamologues

"Génocide arménien" : connaître les thèses contradictoires en présence

Les prétendus "massacres hamidiens" de l'automne 1895