dimanche 12 avril 2015

Première Guerre mondiale : le tsarisme russe et le "barrage arménien"




M. R., "Qui a déchaîné la guerre ?", La Nation (Revue suisse hebdomadaire d'informations impartiales et de documentation), n° 42, 17-23 mars 1918 :

"Dans un article précédent, nous avons vu que depuis le traité de Reichstadt en 1876 jusqu'à la révolution des Jeunes Turcs en 1908, c'est-à-dire pendant plus de trente ans, il y avait eu accord complet entre la Russie et l'Autriche dans leur politique balkanique, chacune visant un objectif qui est clairement désigné par des flèches sur le croquis ci-dessous : Constantinople, les Détroits et Alexandrette d'un côté, Salonique de l'autre.

Mais avec l'avènement d'Edouard VII en 1901, la politique européenne allait prendre un cours tout nouveau.

L'entente cordiale et la convention anglo-française de 1904

L'Angleterre commençait à s'apercevoir du danger grandissant que constituait pour son hégémonie mondiale l'extraordinaire développement de l'Allemagne. La réalisation du chemin de fer de Bagdad lui apparaissait comme un menace directe contre l'Egypte et l'empire des Indes ; en présence de la formidable puissance militaire que représentaient les empires centraux le « splendide isolement » n'était plus de mise. Il devenait nécessaire de chercher des points d'appui.

En 1902, l'homme de d'ancien régime, lord Salisbury, fut remplacé par M. Balfour et dès l'année suivante, sous l'impulsion des ministres des affaires étrangères anglais et français, lord Lansdowne et M. Delcassé, les deux pays signaient, le 14 octobre 1903, une convention d'arbitrage, et le 8 avril 1904, une seconde convention par laquelle la Tripolitaine était abandonnée à l'Italie et le littoral méditerranéen du Maroc à l'Espagne. Mais l'Angleterre reconnaissait « la situation privilégiée de la France au Maroc (traduisez : lui laissait toute liberté pour y agir à sa guise) ; cette dernière reconnaissait à son tour le protectorat anglais sur l'Egypte, dont elle se désintéressait. Cette convention, conclue en dehors de l'Allemagne, faillit mettre le feu aux poudres, elle eut pour conséquence la démission de Delcassé, la conférence d'Algésiras, le coup d'Agadir et finalement l'accord franco-allemand du 4 novembre 1911, qui mit fin au conflit en cédant une partie du Congo à l'Allemagne contre son désintéressement au Maroc.

La convention anglo-russe de 1907

L'entente cordiale eut encore une conséquence de la plus grande importance, ce fut le rapprochement anglo-russe et la convention du 31 août 1907 par laquelle furent réglées toutes les questions qui pouvaient diviser les deux puissances en Asie et tout spécialement en Perse.

Ainsi, par suite de la poussée allemande vers l'Océan Indien, l'Angleterre abandonne la politique anti-russe qu'elle pratiqua pendant tout le XIXe siècle et inaugure celle que les Allemands, appelèrent « la politique d'encerclement ».

Désormais les adversaires de la veille vont agir en plein accord dans la question d'Orient et l'on commence à travailler à l'établissement de « barrages », destinés à contrecarrer les visées allemandes sur l'Anatolie et la Mésopotamie. Ces barrages seront tout naturellement constitués par les peuples hétérogènes qui se trouvent sur le passage de la ligne Hambourg-golfe Persique (voir le croquis ci-dessous).

C'est tout d'abord, au nord de l'Autriche, la Bohème et la Galicie, avec sa population tchécoslovaque si hostile à ,l'élément germain ; puis, tout le long de la Save et du Danube, les Slaves des Balkans, Croates, Yougo-Slaves, Serbes, Bulgares, etc. Plus au sud, Constantinople et les Détroits, le carrefour du monde, le point de croisement des routes commerciales, de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique en même temps que la clef de la mer Noire. Vient ensuite le pays des Arméniens, qui s'étend du Caucase au golfe d'Alexandrette et dont la simple mention éclairera peut-être subitement d'une clarté nouvelle cette fameuse question arménienne sur laquelle nous aurons certainement l'occasion de revenir, car des ignorants des choses d'Orient en ont fait une simple question de sentiment, de fanatisme religieux alors qu'elle a constitué un des éléments primordiaux de la nouvelle politique russe et par conséquent de la guerre.

Enfin, entre Jérusalem et Bagdad, on trouve le barrage arabe, qui intéresse plus directement l'Angleterre ainsi qu'on a pu s'en rendre compte au cours des derniers événements sur ce théâtre des opérations.

La question d'Orient de 1908 à 1914

La question d'Orient, qui fut une querelle entre l'Angleterre et la Russie pendant tout le siècle dernier, est devenue dès 1907 une querelle entre le groupe Angleterre-Russie d'une part et celui Allemagne-Autriche d'autre part.


Dès 1908, elle se complique singulièrement Par suite de la révolution des Jeunes Turcs, qui sembla devoir être le signal du démembrement de l'empire ottoman. Dès le 7 octobre de cette même année, le comte d'Aerenthal en profite pour annexer définitivement la Bosnie et l'Herzégovine ; en même temps le prince de Bulgarie, d'accord avec Vienne, se proclamait indépendant et prenait le titre de « tzar » des Bulgares. En 1911, l'Italie, impatiente d'entrer en possession du lot qui lui avait été attribué par la convention franco-anglaise de 1904, déclare la guerre à la Turquie et envahit la Tripolitaine. Puis la « ligue balkanique», patronnée secrètement par la Russie, entre en scène à son tour. La guerre européenne est dès lors virtuellement déchaînée, car les Russes sont bien décidés cette fois à ne plus lâcher la proie pour l'ombre. Mais comme les austro-allemands sont tout aussi  décidés à ne pas les laisser faire, le conflit devient aigu et un choc inévitable. Nous verrons dans un prochain article comment les Serbes et les Arméniens ont servi d'instruments plus ou moins inconscients à leur puissant protecteur dans ses visées annexionnistes en Orient et quel fut leur rôle dans le déchaînement de la guerre."


M. R., "Qui a déchaîné la guerre ?", La Nation, n° 43, 24-30 mars 1918 :

"Entrevue de Buchlau

L'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine en 1908 provoqua en Serbie une violente agitation mais l'Autriche avait su prendre ses précautions. Un mois plus tôt, les 15 et 16 septembre 1908, MM. d'Aerenthal et Isvolski s'étaient rencontrés chez le comte Berchtold à Buchlau, en Bohême. Que se dirent-ils ? On ne l'a jamais su exactement mais il ressort d'articles de journaux, plus ou moins inspirés par ces politiciens et parus dans la Novoië Vremia (6 août 1909), l'Oesterreichische Rundschau (octobre 1909), la Fortnightly Review et le Times que M. d'Aerenthal rappela à M. Isvolski l'engagement pris par la Russie en 1876 de ne pas s'opposer à l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine par l'Autriche (voir le No 39 de la Nation). M. Isvolski se déclara prêt à y souscrire à nouveau moyennant une promesse d'appuyer, dans une conférence européenne, l'abrogation de l'article 63 du traité de Berlin relatif à la fermeture des Détroits.

Mais la révolution turque venait d'amener un revirement dans les dispositions amicales de l'Angleterre vis-à-vis de la Russie. Le cabinet de Londres, caressant l'espoir que les Jeunes-Turcs allaient se rapprocher des puissances occidentales, se tint, sur la réserve ; une note du gouvernement anglais en date du 15 octobre 1909 déclara catégoriquement « qu'on n'envisage pas de porter la question des Détroits devant une conférence européenne ».

Cette conférence n'eut, du reste, jamais lieu.

La Serbie reconnaît l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine

D'autre part, l'Allemagne soutint énergiquement son alliée l'Autriche dans la revendication de son « droit à l'annexion » de la Bosnie et de l'Herzégovine tel qu'il lui avait été reconnu, par la Russie lors du traité de Reichstadt. A la suite des pressantes démarches de l'ambassadeur d'Allemagne, le comte de Pourtalès, à St-Pétersbourg, M. Isvolski adressa à la Serbie une « représentation amicale» pour lui conseiller d'accepter l'inévitable. Celle-ci comprit que la Russie n'était pas encore en situation de lui apporter un secours effectif en cas de conflit avec sa grande voisine du nord. Elle se résigna donc et signa une déclaration dans laquelle elle disait entre autres :

« La Serbie, écoutant les conseils des grandes puissances, s'engage à renoncer à l'attitude de protestation et d'opposition qu'elle avait prise depuis octobre dernier au sujet de l'annexion ; elle s'engage, en outre, à modifier la direction de sa politique actuelle à l'égard de l'Autriche-Hongrie et à vivre dorénavant avec cette puissance sur le pied de relations de bon voisinage. »

Donc, en 1909, la Serbie s'engage à vivre « en bon voisin » avec la monarchie des Habsbourg mais elle considère que cet engagement lui a été imposé par la force, et que son intérêt, qui est la constitution d'une grande Serbie s'appuyant sur la Russie, lui commande de n'en tenir aucun compte.

La « Narodna Odbrana » (Défense nationale)

Officiellement, les relations redeviennent amicales entre les deux rives du Danube ; officieusement, la résistance s'organise sous la direction d'associations secrètes, qui prennent peu à peu une influence prépondérante sur le gouvernement.

La fameuse « Narodna Odbrana », dont il fut tant parlé dans l'ultimatum du 24 juillet 1914, devint le centre du mouvement panserbe qui visait à détacher les Yougo-Slaves ou Slaves du sud de la monarchie des Habsbourg, en y fomentant des troubles par une active propagande occulte. La grande Serbie devait comprendre le territoire autrichien habité par les Croates et les Serbes, le Monténégro, l'Albanie et une partie de la Macédoine (voir carte ci-après).

La Russie, de son côté, sentant de plus en plus la nécessité d'endiguer la poussée allemande vers ce qu'on a appelé les « Indes germaniques », c'est-à-dire l'Asie Mineure et la Mésopotamie, va mettre tout en oeuvre pour renforcer le barrage des peuples slaves des Balkans tandis qu'elle agira contre Constantinople, directement en exigeant l'ouverture des Détroits à sa flotte de guerre, indirectement en favorisant le mouvement séparatiste des Arméniens, qui lui ouvrira le chemin vers Trébizonde, Erzeroum, la vallée de l'Euphrate et Constantinople, ainsi prise à revers.


La Ligue balkanique

Ce fut à ce moment que l'idée d'une confédération des Etats balkaniques, dont la Turquie devait faire partie, naquit dans l'esprit des politiciens russes. M. Tcharikoff, ambassadeur à Constantinople fut chargé de la réaliser. Mais il éveilla les susceptibilités de la Porte en cherchant à remettre sur le tapis l'éternelle question de l'ouverture des Détroits à la flotte de guerre russe au moment où l'Italie menaçait de bloquer les Dardanelles, à la fin de 1911. Energiquement soutenu dans sa résistance aux prétentions du diplomate moscovite par l'Allemagne et l'Autriche, le gouvernement jeune-turc répondit que « la nation ottomane et son souverain étaient les seuls maîtres d'ouvrir ou de fermer les Détroits pour la défense de l'intégrité de l'Empire ». En présence de cet échec, M. Tcharikolf fut plus ou moins désavoué, rappelé en mars 1912 et remplacé par M. de Giers, ministre à Bucarest.

Entre temps le diplomate remarquable qu'était le baron Marschal de Biberstein, ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, faisait de grands efforts pour reconquérir l'amitié des Jeunes-Turcs. Sa tâche était du reste singulièrement facilitée par les projets de partage de l'Empire ottoman qui s'étalaient ouvertement dans toutes les bibliothèques et dans la presse ententiste. La Russie changea alors son fusil d'épaule ; puisque la Turquie refusait de livrer Constantinople de bon gré, on allait déchaîner contre elle les balkaniques impatients de profiter, comme l'Italie, de ses embarras intérieurs, pour lui arracher un morceau de son territoire. Et c'est ainsi qu'elle encouragea par tous les moyens et dans le plus grand secret l'alliance des Serbes, des Bulgares et des Grecs. « Les Balkans aux peuples balkaniques », telle fut la formule qui, dès la fin de 1911, devint le cri de ralliement de cette nouvelle levée de boucliers contre le croissant qui semblait en être arrivé à son dernier quartier. Le prétexte fut facilement trouvé dans les troubles macédoniens, le 8 octobre 1912, le Monténégro déclara la guerre à la Turquie ; le 15 octobre, la paix avec l'Italie était signée et le 18 octobre, la Serbie, la Bulgarie et la Grèce entraient dans la lutte.

« La formation de la ligue balkanique, patronnée secrètement par la diplomatie russe a-t-elle été connue des cabinets de Berlin et de Vienne ?
se demande le baron Beyens, ambassadeur de Belgique à Berlin : « L'Allemagne avant la guerre ». J'inclinerais à penser, répond-il, qu'ils n'en furent informés qu'au moment où les confédérés étaient prêts à entrer en campagne ; sinon ils auraient cherché à les désunir ou à les arrêter puisque l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie avaient un même et puissant intérêt à conserver la Turquie intacte."


Voir également : Le contexte de l'émergence du nationalisme et du terrorisme arméniens

La position équivoque des Arméniens, notamment dachnaks, durant les Guerres balkaniques (1912-1913)

1912-1914 : la réactivation du thème de l'"autonomie arménienne" et les velléités de la Russie tsariste sur les vilayet d'Anatolie orientale

Le socialiste français Jean Jaurès : un arménophile et un fidèle soutien de la Turquie des Jeunes-Turcs

Le grand arménophile Jean Jaurès et le géopoliticien allemand Friedrich Naumann

L'Allemagne impériale et la Turquie ottomane 

Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne

La politique arménienne de la Russie tsariste 

Mir Yacoub Mehtiev : "La Question Arménienne"


Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l'expansionnisme russo-tsariste

Le nationalisme arménien : un instrument de l'impérialisme russo-tsariste

Les déportations et expulsions massives dans l'Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale
 
Les atrocités de l'armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

Les expulsions de musulmans caucasiens durant la Première Guerre mondiale


La dépopulation des arrières du front russo-turc durant la Première Guerre mondiale

Les déportations de populations civiles durant la Première Guerre mondiale : l'exemple de la Bosnie austro-hongroise

1916 : le régime de Nicolas II ensanglante le Turkestan dans l'indifférence de l'Angleterre et de la France

Première Guerre mondiale : le conflit russo-allemand et la question de l'antisémitisme tsariste

Arnold J. Toynbee : de la propagande pro-arménienne au témoignage pro-turc